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« Bénie soit entre les femmes Yaël ! »

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Yaël tuant Sisera. Palma il Giovane

Déclaration réjouissante ! Et fort gênante puisque Yaël est une meurtrière. Comment comprendre qu’une criminelle soit bénie ? La Bible fait-elle l’éloge de la violence ? Va-t-elle même jusqu’à se complaire dans une esthétique de la violence ?

Une relecture de ce texte (Juges 5,24-30), à tête reposée, s’impose !

 

 

Étonnante clémence

Tout commence dans la générosité. « Il demandait de l’eau, elle a donné du lait ; dans la coupe des braves elle a présenté de la crème » (25). Yaël a donné le meilleur, elle a pris grand soin de Sisera - comme une mère pour son enfant ? Mais cette douceur est interrompue. Par une sorte d’arrêt sur image, le lecteur est plongé dans une scène où le métal, la noirceur, la violence coupent le souffle (26). Scène d’horreur où l’échange en confiance fait place à un assassinat. Celui qui vient d’être nourri se retrouve la tête fendue, la tempe fracassée, transpercée.

 

La femme prodigue meurtrière

Yaël s’empare d’outils destinés à planter, à construire et détourne ceux-ci en armes destructrices. Sa ruse est dévoilée ainsi que sa détermination et sa puissance.  Lui, ne cesse de tomber (27), c’est ce que martèle le texte en procédant par répétitions : « A ses pieds, il s’est affaissé, il est tombé, il s’est couché. A ses pieds il s’est affaissé, il est tombé ; là où il s’est affaissé, là il est tombé, anéanti ». Sisera, chef de l’armée de l’oppresseur (Juges 4), a perdu toute sa splendeur, anéanti par une femme chez qui il pensait trouver refuge. C’est l’état d’anéantissement de Sisera, plus que sa mort, qui est souligné ici.

 

Clarté

L’intention d’honorer l’auteure de ce geste est sans ambiguïté : « Bénie soit entre les femmes Yaël ! ». Grâce à elle, d’autres femmes échapperont à la captivité. Si Sisera et son armée n’avaient pas été défaits, de nombreuses femmes du peuple d’Israël auraient été réduites à l’état de « butin » (30). Yaël est comptée au nombre de ceux qui aiment le Seigneur et sont « comme le soleil, quand il paraît dans sa puissance » (31). Son acte est érigé en exemple : « Que tous tes ennemis disparaissent ainsi Seigneur ! ».

Cette claire détermination a de quoi faire froid dans le dos ! Elle interroge : la « paix » (30), à quel prix ? Elle peut aussi fonder l’espérance de celles et ceux qui ploient sous l’oppression et ne se sentent pas de taille à affronter les Goliath.

 

Brouillage orchestré

La clarté est en effet brouillée par ce qui se passe sur une autre scène. Le lecteur est amené à adopter un autre point de vue, à entendre une autre voix : « Par la fenêtre, à travers le treillis, la mère de Sisera regarde et s’exclame : Pourquoi son char tarde-t-il à venir ? Pourquoi ses chars vont-ils si lentement ? ». Encouragée par les princesses qui sont à ses côtés, elle rêve : « ils ont dû trouver du butin, ils le partagent… ». Elle trompe son angoisse en imaginant pour son fils « des vêtements de couleur, brodés ». Et nous, qui sommes informés du destin de Sisera, nous savons que cette mère se berce d’illusions, qu’un deuil sera sa réalité.

Pourquoi avoir placé, au cœur de ce récit qui loue la puissance vengeresse de Yaël, cette scène d’intérieur, tout en intériorité (28-30) ? Quelle est l’intention de l’auteur ? Que cherche-t-il à produire chez le lecteur ? Brouiller ce qui paraissait évident, clair, limpide comme de l’eau ?

Sophie Schlumberger, animatrice biblique

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