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La malédiction de Canaan, fils de Cham (2)

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(vitrail de l'église St Pierre à Vic-le-Comte)

À partir d’une lecture du récit de la malédiction d'une partie de sa descendance par Noé (lire Genèse 9,18-27), certains ont justifié un des plus grands drames de notre histoire : la traite des esclaves africains envoyés aux Amériques...

Dans un premier article, nous évoquions cette histoire dans laquelle Noé qui, parce qu’il a été vu nu par un de ses fils, maudit son petit-fils, annonçant qu’il serait “l’esclave des esclaves”(Genèse 9,25). Reprenons ce texte.

Fils indignes

L’histoire fait partie des épisodes où des fils commettent envers leur père des actes odieux : Ruben couche avec la concubine de son père Jacob (Genèse 35,21-22), les fils du prêtre Héli abusent de pieuses femmes (1 Samuel 2,22), Absalom couche avec les concubines de son père David (2 Samuel 16,22-23). Ces récits ont aussi en commun la mention d’une tente.

Pour les bédouins, la tente est toujours associée à la femme dont elle est la propriété. Dans ces récits d’incestes, elle renvoie à la personne de la mère toujours absente. En Genèse 9, la femme de Noé manque à l’appel quand son mari se trouve “dans sa tente à elle”. Espérait-il participer au repeuplement de la terre après le déluge, comme Loth le fera après la destruction de Sodome (Genèse 19,29-38) ? Que s’est-il réellement passé dans cette tente pour que Noé entre dans une telle fureur ? Certains commentateurs évoquent un viol ou même la castration du père ! La sanction-malédiction est d’une telle sévérité qu’elle pourrait étayer de telles hypothèses.

Des esclaves en Israël

À son réveil, Noé ne maudit pas son fils Cham mais son petit-fils Canaan, pourtant absent. Quelle drôle d’idée ! Pour certains, Cham ayant été béni par Dieu (Genèse 9,1), Noé ne peut le maudire. Pour d’autres, cette malédiction sanctionne une faute mystérieuse et cachée commise par Canaan... Le plus simple est de présumer une substitution du nom de Canaan à celui de son père. Cette substitution légitimerait une pratique avérée mais paradoxale en Israël : l’esclavage. Si l’esclavage des Hébreux est condamné par la Bible (Lévitique 25,39 ; Jérémie 34,8-10), celui des ‘étrangers’ est en effet toléré (Lévitique 25,44).

Le nom de Canaan renvoie à plusieurs villes de Phénicie et de Palestine, comme Sidon (Genèse 10,15-20). C’est le terme choisi par des historiens bibliques pour désigner le pays conquis sous la conduite de Josué, et dont les habitants, les Cananéens, sont sensés avoir été massacrés... ou réduits en esclavage.

Josué 9 explique à propos de la ville de Gabaon, que si Israël sauvé de l’esclavage d’Egypte est servi par des esclaves, c’est que les ancêtres de ces esclaves ont trompé Josué pour servir Israël ! Selon 1 Rois 9,20-21, les peuples vivant en Palestine sans appartenir à Israël sont réduits en esclavage par Salomon. Avec la mention de Canaan en Genèse 9,25-27, ces textes constituent un argumentaire laborieux visant à justifier l’esclavage des descendants de ceux qui furent maudits par Noé, de ceux qui ont menti à Josué ou des esclaves de Salomon.

Sur tous ces textes qui justifient l’esclavage, seul Lévitique 25,44 se réfère à l’autorité divine, sans être tout à fait un commandement mais plutôt une dérogation : “ ton esclave et ta servante qui seront à toi [seront originaires] des Nations d’alentours, c’est à elles que tu achèteras esclave et servante”. Mais rien ici ne concerne des peuples africains. Il fallait toute l’habilité de certains partisans de la traite négrière pour détourner le texte de son sens et l’asservir à des fins bassement mercantiles.

À quoi sert-il de lire la Bible ? La question reste posée. Mais faut-il se servir de la Bible ? Faut-il la rendre utile, utilisable ? Peut-on l’asservir à quelqu’un ou à quelque cause ? L’histoire de la malédiction de Canaan pourrait nous mettre en garde contre une approche trop utilitariste de la lecture de la Bible.

Jean-Pierre STERNBERGER 

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(l'article ci-dessus est paru dans Paroles Protestantes en janvier 2012)

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En lien avec cette article, lire : 

 Genèse 9,18-27, “L'ivresse de Noé”

 La malédiction de Canaan, fils de Cham (1)

 

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 Guillaume HERVIEUX, 
L’ivresse de Noé, histoire d’une malédiction
(Perrin, 363 p., 22,90 €)

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