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Allez en paix...

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(Le mot “paix” en hébreu :  SHALÔM)

«Allez en paix».Voilà une belle salutation pour clore une rencontre ! Mais on ne l'utilise guère aujourd'hui en dehors d'un contexte liturgique tant elle semble avoir de poids. Elle sonne en effet comme une déclaration solennelle plus que comme une simple formule d'au-revoir. Qu'en est-il dans la Bible d'où cette expression est tirée ?

Une salutation qui engage...

La formule «Va/Allez en paix» est une salutation ou une bénédiction juive, LèK BeShalôM, que l'ont retrouve à plusieurs reprises dans la Bible hébraïque (Juges 18,6 ; 1 Samuel 1,17 ; 29,7 ; 2 Samuel 15,9). L'expression est naturellement reprise dans le Nouveau Testament (Marc 5,34 ; Actes 16,36), mais ont doit à l'épître de Jacques de s'interroger sur sa portée de cette salutation et sur ce à quoi elle engage celui qui la prononce.

Deux passages de la lettre de Jacques contiennent le mot “paix” (eirénê en grec). Et ils nous aideront à comprendre que, pour Jacques, la paix est étroitement liée à la foi, la confiance, d'une part, et à la justice d'autre part.

Lisons pour commencer dans cette épître de Jacques, au chapitre 2, les versets 14 à 26 ; c'est juste après un passage (versets 1-13) où l'auteur dénonce la partialité en faveur des riches même au sein de la communauté :
14... Mes frères,
à quoi servirait-il que quelqu'un dise avoir la foi,
s'il n'a pas d'œuvres ? 
La foi pourrait-elle le sauver ? 
15 Si un frère ou une sœur n'avaient pas de quoi se vêtir 
et manquaient de la nourriture de chaque jour, 
16 et que l'un de vous leur dise : 
« Allez en paix
tenez-vous au chaud et mangez à votre faim ! » 
sans leur donner ce qui est nécessaire au corps, 
à quoi cela servirait-il ? 
17 Il en est ainsi de la foi : si elle n'a pas d'œuvres,
elle est morte en elle-même.

18 Mais quelqu'un dira :
“Toi, tu as de la foi ; moi, j'ai des œuvres. 
Montre-moi ta foi en dehors des œuvres ; 
moi, par mes œuvres, je te montrerai la foi. 
19 Toi, tu crois que Dieu est un ? 
Tu fais bien :
les démons le croient aussi, et ils tremblent.”

20 Veux-tu donc savoir, tête creuse,
que la foi en dehors des œuvres est stérile ? 
21 Abraham, notre père,
ne fut-il pas justifié en vertu des œuvres, 
pour avoir offert son fils Isaac sur l'autel ? 
22 Tu vois que la foi agissait avec ses œuvres, 
et que c'est en vertu de ces œuvres

que la foi fut portée à son accomplissement. 

23 C'est ainsi que fut accomplie l'Ecriture qui dit : 
“Abraham crut Dieu, et cela lui fut compté comme justice, 
et qu'il fut appelé ami de Dieu. ”
24 Vous le voyez,
c'est en vertu des œuvres que l'être humain est justifié, 
et non pas seulement en vertu d'une foi. 
25 Rahab la prostituée ne fut-elle pas également
justifiée en vertu des œuvres, 
pour avoir accueilli les messagers
et les avoir renvoyés par un autre chemin ? 
 

26 Tout comme le corps sans esprit est mort,
de même la foi sans œuvres est morte. ... 


Reprenons simplement la lecture des versets 15-17 :

15 Si un frère ou une sœur n'avaient pas de quoi se vêtir 
et manquaient de la nourriture de chaque jour, 
16 et que l'un de vous leur dise : 
« Allez en paix,
tenez-vous au chaud et mangez à votre faim ! » 
sans leur donner ce qui est nécessaire au corps,
à quoi cela servirait-il ? 
17 Il en est ainsi de la foi : si elle n'a pas d'œuvres,
elle est morte en elle-même.

Ici, le mot "paix", dans l'expression "Allez en paix", ce mot signifie, vous l'avez compris, bien plus que la simple absence de guerre ou de conflit ; nous y reviendrons plus loin. Mais il nous faut d'abord nous arrêter sur cette insistance de Jacques sur ce qu'il appelle “les œuvres”, et qui sont pour lui indispensables à la foi :

Tout comme le corps sans esprit est mort,
de même la foi sans œuvres est morte.” (verset 26)

Si l'on est lecteur du Nouveau Testament, et particulièrement des lettres de Paul, ou si l'on se souvient des querelles théologiques entre catholiques et protestants durant la Réforme, au 16ème siècle – au sujet de la foi et des œuvres – on ne manquera pas de se dire que Jacques à choisi son camp. Il se situerait dans le camp des œuvres qui sauvent, le camp du salut acquis par le mérite des bonnes actions réalisées par le croyant. 

Dans l'autre ‘camp’, celui auquel Jacques semble s'opposer, il y aurait l'apôtre Paul et les protestants, pour qui “il n'y a que la foi qui sauve”, et sans doute aussi Jésus qui félicite Marie qui l'écoute avec foi, alors que sa sœur Marthe se démène dans les œuvres de la cuisine et du ménage (Luc 10,38-42)

Il faut dépasser cette opposition simpliste entre “la foi” et “les œuvres”, pour se rendre compte qu'elle ne se trouve ni dans le texte de Jacques que nous avons lu, ni chez Paul ou Jésus. En fait, cette supposée opposition entre “la foi” et “les œuvres” ne perdure-t-elle pas que parce qu'elle nous arrange souvent assez bien, en nous permettant de jouer à cache-cache avec nos responsabilités.

 Voyons donc précisément ce que dit Jacques, voyons à quoi, et à qui il s'oppose. Il s'oppose à des gens, à des chrétiens qui semblent avoir retenu de l'apôtre Paul que seule la foi justifiait le croyant ou lui apportait le salut, et donc que la foi en Dieu les dispensait d'une mise en pratique conséquente de leur foi. Ces chrétiens argumentent sans doute en lançant à la figure de Jacques et des siens des versets de Paul : 

L'être humain est justifié par la foi,
en dehors des œuvres de la loi. (Romains 3,28)
ou encore :
L'être humain n'est pas justifié
en vertu des œuvres de la loi, 
mais au moyen de la foi de Jésus-Christ, 
nous aussi nous avons mis notre foi en Jésus-Christ, 
afin d'être justifiés en vertu de la foi du Christ
et non pas des œuvres de la loi
— car personne ne sera justifié
en vertu des œuvres de la loi.(Galates 2,16)

L'affaire serait donc entendue : dans un camp Paul et la foi, dans l'autre Jacques et les œuvres. Pourtant, à y regarder de plus près, ni Paul, ni Jacques ne se réduisent à se positionnement simpliste. En effet, à aucun moment Paul n'exclut l'œuvre bonne, il en parle même à plusieurs reprises comme du "fruit de la foi" : 
En Jésus-Christ, ce qui a de la valeur,
ce n'est ni la circoncision ni l'incirconcision, 
mais la foi qui opère par l'amour(Galates 5,6) 
et plus loin, il parlera des fruits de l'Esprit (Galates 5,22-25 ; voir aussi Ephésiens 2,8-10 ;  Colossiens 1,9-11 ; 1Thessaloniciens 1,2-3)

 Ou encore, en Romains 2,13-15a : 
"En effet, ce ne sont pas ceux qui entendent la loi 
qui sont justes devant Dieu ; 
ce sont ceux qui mettent la loi en pratique
qui seront justifiés. 
Quand des non-Juifs, qui n'ont pas la loi,
font naturellement ce que prescrit la loi,
ceux-là, qui n'ont pas la loi,
sont une loi pour eux-mêmes ; 
ils montrent que l'œuvre de la loi
est écrite dans leur cœur..."

Arrêtons-là une liste de citations qui pourrait être beaucoup plus longue. C'est clair, l'apôtre Paul ne dispense en aucune façon les croyants de bonnes œuvres. Elles sont naturellement le fruit de la foi. Et quand Paul s'oppose "aux œuvres", ce sont les lois rituelles et cultuelles de la Loi mosaïque, les lois de pureté qu'il relativise, mais pas celles qui relève de l'amour du prochain.

Si bien que quand Jacques rappelle l'importance des œuvres à des chrétiens qui n'ont retenu de Paul que ce qui les arrangeait, quand Jacques fait cela, loin de s'opposer à Paul, il en restitue au contraire la part manquante et oubliée chez ses adversaires, eux qui se réclament indument de Paul. Pour Jacques, dans les passage que nous avons lus, comme pour Paul, si la foi est bien un positionnement existentiel de confiance, alors elle doit nécessairement se traduire par une attitude d'amour envers le frère ou la sœur. Elle doit nécessairement se concrétiser en une pratique de solidarité qui engage le croyant.
Il en est ainsi de la foi : 
si elle n'a pas d'œuvres,
elle est morte en elle-même. (Jacques 2,17)

Elle est morte "en elle-même" –précise Jacques– parce que la foi, la confiance en Dieu n'a d'autre vocation que d'ouvrir le croyant vers l'autre, le prochain (en qui Dieu se manifeste). Une foi qui serait priver de sa finalité parce qu'intériorisée au point de se recroqueviller "en soi-même”, serait tout simplement sclérosée, et finalement morte.

La foi, c'est la confiance, la confiance, c'est toujours un risque, le risque de la rencontre de l'autre. Si le risque concret de l'action en faveur de l'autre n'est pas pris, la foi est un peu comme une semence qui serait conservée sans être mise en terre, tôt ou tard, elle sera périmée...

Ecoutons de nouveau Jacques :
Si un frère ou une sœur
n'avaient pas de quoi se vêtir 
et manquaient de la nourriture de chaque jour, 
et que l'un de vous leur dise : 
« Allez en paix,
tenez-vous au chaud et mangez à votre faim ! » 
sans leur donner ce qui est nécessaire au corps,
à quoi cela servirait-il ? 
Il en est ainsi de la foi :
si elle n'a pas d'œuvres,
elle est morte en elle-même.” 
(Jacques 2,15-17)

Nul doute que l'apôtre Paul aurait applaudit des deux mains une telle mise au point !

—•o0O0o•—
En guise d'intermède, écoutons 
une chanson de Georges Brassens qui médite à sa façon sur la nature de la foi ; elle s'intitule Le mécréant. 

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Qu'est-ce que la paix ?

Au centre du passage de l'épître de Jacques qui vient d'être  évoqué, on trouve le mot “paix”. Ces versets ne sont pas centrés sur la thématique de la paix, nous l'avons vu. Mais cette thématique de la paix se retrouve une autre fois, plus développé plus loin dans l'épître, dans des versets que nous allons lire et commenter.

Dans notre premier passage, ce “Allez-en paix”, correspond, nous l'avons dit pour commencer à la salutation LèK BeShalôM en hébreu que l'on retrouve dans le plus classique ShalôMou Salam en arabe. «Paix !», «Paix sur toi», «La paix soit avec toi» ... De belles salutations pleines de sens, mais qui peuvent être prononcées comme notre «Bonjour» ou nos «Meilleurs vœux» quand on oublie qu'il s'agit d'un souhait qui nous engage à ce que le jour ou l'année de celui à qui on s'adresse soit bon... De la même façon, la solennelle salutation “Allez en paix” engage celui qui la prononce.

La paix, c'est d'abord, dans notre langue française l'absence de guerre ou de conflit, fut-il un conflit intérieur  (on parlera de “paix intérieure”). Et dans le grec de la lettre de Jacques, le mot eirénê –qui a donné le prénom “Irène” et l'adjectif “irénique”–, ce mot eirénê signifie bien ce genre de paix. 

Cependant, d'un point de vue plus sémitique, qui est aussi celui de Jacques et des premiers chrétiens, ce qu'il y a derrière ce mot “paix” va bien au-delà. Ce qu'il y a derrière ce mot “paix”, c'est le ShalôM. Or le ShalôM est bien plus que l'absence de guerre ou de conflit, le ShalôM, c'est aussi la plénitude et l'harmonie, la prospérité et le bonheur, l'équilibre et la justice, le fait que tout soit comme il convient. Au point que dans une acception paradoxale, et unique il est vrai, le mot ShalôM est employé par le roi David d'une façon étrange en 2 Samuel 2,17 : David veut s'enquérir du bon déroulement d'une guerre qu'il mène, et il demande : “Comment va le ShalôM de la guerre” ! ... Littéralement : “Comment va la paix de la guerre” !... c'est à dire, en fait, est-ce la guerre se déroule bien comme il faut ?

Le ShalôM, c'est donc, ce qui convient de façon idéale à l'humain.

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(La guerre et la paix, Picasso 1952 ; détail côté : "paix") 

Du coup, cette salutation d'un croyant imaginé par Jacques, et qui dirait à son frère dans le besoin «Va en paix», cette salutation est absurde et choquante. Pour Jacques, cela serait inconcevable ou témoignerait d'une foi morte sur elle-même... et pourtant, nous savons tous à quel point nous sommes souvent à différents degrés ce genre de croyant. En liant comme il le fait paix et justice, Jacques ne fait que poursuivre une longue tradition qui remonte à la Bible hébraïque. Une tradition dans laquelle les prophètes n'ont de cesse de rappeler que l'un ne va pas sans l'autre. En voici quelques exemples :

• En  Esaïe 32,17 :
L'œuvre de la justice sera la paix,
et l'ouvrage de la justice,
la tranquillité et la sécurité pour toujours.” 

• En Ezéchiel 13,10-12 :
Ainsi, puisqu'ils égarent mon peuple, en disant : 
« Paix ! Tout ira bien ! », quand rien ne va 
— mon peuple bâtit un mur,
et eux l'enduisent de badigeon — 
dis à ceux qui l'enduisent de badigeon :
Il tombera ! 
Une pluie torrentielle arrive ;
vous, grêlons, vous tomberez, 
et un vent des tempêtes fera tout éclater. 
Une fois le mur tombé, ne vous dira-t-on pas : 
« Où est l'enduit dont vous l'avez couvert ? »”  

 Ou encore, dans le Psaume 85,11-12
La fidélité et la loyauté se rencontrent,
la justice et la paix s'embrassent ; 
la loyauté germe de la terre,
et la justice se penche du ciel.” ... 

«Pas de paix sans justice !» 

Voilà ce que semblent dire à l'unisson, et au nom de Dieu, tous ces témoins. Et l''auteur de l'épître de Jacques leur emboite le pas un chapitre plus loin quand il écrit :  
13 …Qui est sage et intelligent parmi vous ? 
Que celui-là montre ses œuvres
par sa belle conduite, avec douceur et sagesse. 
14 Mais si vous avez au cœur
une passion jalouse et amère
ou une ambition personnelle, 
n'en soyez pas fiers
et ne mentez pas contre la vérité. 
15 Cette sagesse-là n'est pas celle
qui descend d'en haut : 
elle est terrestre, animale, démoniaque. 
16 En effet, là où il y a passion jalouse
et ambition personnelle, 
il y a du désordre
et toutes sortes de pratiques mauvaises. 
17 La sagesse d'en haut, elle, est d'abord pure,
ensuite pacifique, conciliante, raisonnable, 
pleine de compassion et de bons fruits,
sans parti pris, sans hypocrisie. 
18 Or le fruit de la justice est semé dans la paix
par les artisans de paix. ... (Jacques 3,13-18)

 

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(Peace and justice, Osacho)

Pour Jacques, il n'y a pas de paix sans justice, comme il n'y a pas de foi sans œuvres ou sans fruits. C'est que pour lui, la paix est étroitement liée à la foi, la confiance, d'une part, et à la justice d'autre part. Foi, justice et paix font système :

La paix, au sens du SHALÔM, pas cette paix verbale machinalement souhaitée quand on dit sans y réfléchir ou solennellement «Allez en paix», la paix, au sens du SHALÔM ,ne peut exister s'il y a injustice, injustice sociale, mépris ou exploitation des plus pauvres –comme il semble que cela se passait parmi les chrétiens auxquels s'adresse Jacques... et comme cela se passe aujourd'hui encore. La paix c'est aussi la justice, et sans justice, il n'y a pas de paix. Il n'y a qu'un conflit étouffé par les plus forts, une disharmonie qui n'a de paix que le nom.

Mais pour que la justice soit, c'est-à-dire que les plus forts désarment, il faut de la confiance, de la foi. Il faut la reconnaissance profonde et pratique que tout est don, que je ne joue pas mon existence, ma vie, ma justification sur mon avoir ni sur mon pouvoir. C'est pour cela que pour Jacques, foi, justice et paix font système. Autrement dit : s'il n'y a pas de paix sans justice, comme il n'y a pas de foi sans œuvres/fruits, c'est donc à la cohérence que Jacques appelle chaque croyant.

Pour terminer, écoutons de nouveau, et sans le prendre pour "parole d'Evangile", Georges Brassens à propos de simples gestes de solidarité au-delà de la foi affichée et des grandes idées claironnées : Chanson pour l'Auvergnat.

Patrice ROLIN

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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Cycle biblique” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du lundi 3 septembre 2012.

Pour écouter cette émission 

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