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Une course truquée...

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Les disciples Pierre et Jean courant au sépulcre
le matin de la Résurrection
, Eugène BURNAND 1898 (Musée d'Orsay, Paris)

On court beaucoup le matin de Pâques dans l'évangile de Jean !
Pourquoi Jean, et lui seul, nous raconte-t-il une histoire de course
au tombeau ?
Et pourquoi précise-t-il que le disciple que Jésus aimait courut plus vite 
que Pierre ?

Le film de la course

Reprenons la course image par image (lire Jean 20,1-10 ):

• Marie-Madeleine la première vient de courir annoncer aux disciples que le tombeau est ouvert et que le corps du Seigneur n'y est plus. Cette nouvelle provoque le départ précipité de Pierre et du disciple que Jésus aimait.

• Ce disciple "aimé de Jésus" arrive le premier,
il regarde par l'ouverture et voit les bandelettes,
mais il n'entre pas dans le tombeau.

• Simon-Pierre arrive en second,
il entre dans le tombeau
et voit les bandelettes et un linge rangé ;
mais rien n'est dit sur ce qu'il en conclut.

• Le disciple que Jésus aimait entre après Pierre,
bien qu'il soit arrivé le premier,
il voit et il croit.

La lecture traditionnelle de l'épisode y a simplement vu le fait que Jean –puisque c'est à lui que la tradition identifie “le disciple que Jésus aimait”– étant plus jeune courait plus vite que Pierre son aîné. En dehors du fait qu'elle est fondée sur des considérations très incertaines, cette interprétation est un peu courte. En effet, l'évangéliste semble accorder à cet épisode qui lui est propre une attention particulière, puisqu'il développe longuement cette arrivée différée au tombeau et les réactions spécifiques de chacun des deux disciples à ce qu'ils voient.

Une autre interprétation du film

Tentons une autre lecture : le disciple que Jésus aimait arrive d'abord, mais il laisse Pierre passer devant lui et entrer en premier ; tandis que Pierre voit seulement, le disciple que Jésus aimait, lui, voit et croit. Il croit sans que le Ressuscité ne lui apparaisse. Autrement dit, une préséance est certes accordée à Pierre, mais la compréhension de l'événement –manifestée par la foi– est attribuée à l'autre disciple... Et si cet épisode ne nous parlait pas de ce qui s'est passé un matin de Pâques vers l'an 30 à Jérusalem, mais d'une autre histoire ?

Rappelons-nous que l'évangile attribué à Jean fut écrit très tardivement, dans les années 90. Or la recherche historique nous apprend que la communauté johannique s'est développée à l'écart des communautés chrétiennes fondées par Pierre, Paul et d'autres apôtres, des communautés maintenant réunies derrière la figure tutélaire du premier d'entre eux, mort depuis longtemps. Il semble qu'en cette fin du 1er siècle, le quatrième évangile rassemble les traditions spécifiques de cette communauté johannique pour faire face à une crise qui la conduira finalement à s'intégrer au christianisme majoritaire.            

Dans ce contexte historique, notre étonnant récit pourrait donc être beaucoup moins trivial que celui d'une course à pieds inter-apostolique. Il entérinerait d'une part la reconnaissance de la primauté de Pierre, figurant la “grande Eglise”, tout en réaffirmant d'autre part la pertinence de la compréhension de Jésus-Christ dont est porteuse la communauté johannique au moment où celle-ci rejoint les rangs du reste du christianisme en voie d'organisation.

Au-delà de la thématique du "voir et du croire" qui court tout au long de l'évangile de Jean, invitant à une foi libérée de la nécessité de voir ou de toucher le Ressuscité pour placer sa confiance en lui (voir par exemple Marie Madeleine et Thomas en Jean 20,11-31), cet épisode pourrait donc aussi faire allusion au règlement d'une question ecclésiastique de la fin du premier siècle.

 

Cette étrange histoire témoignerait alors d'un des premiers rapprochements de communautés chrétiennes ayant des traditions et une histoire propres, de la reconnaissance du ministère d'unité indissociable de l'accueil de la diversité des interprétations, de l'art d'allier des traditions théologiques différentes et du respect dû aux tendances minoritaires. Bref, une histoire d'œcuménisme bien compris !      

                                                                                 Patrice ROLIN

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(l'article ci-dessus est paru dans Paroles Protestantes en avril 2012)

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En lien avec cet article, lire : 

La vie, la mort, l'au-delà... du shéol à la résurrection 

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St Pierre et St Jean courant au sépulcre, 
James TISSOT 1836-1902

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