(L'ivresse de Noé, Chronique de Nüremberg 1493)
—Comment, à partir de la Genèse, certains ont-ils pu justifier un des plus grands drames de l'histoire humaine : la traite des esclaves arrrachés à l'Afrique ?
—“A quoi ça sert de lire la Bible ?” entend-on parfois. “Nous avons tant de choses à voir et à comprendre. Si au moins, cela se traduisait par des conseils sur ce que nous devons faire ou penser, ou des décisions qui nous changent la vie ! Donnez-nous du concret !”
—Pourtant, la longue histoire des lectures de la Bible prouve qu'il vaut parfois mieux s'en tenir à une lecture gratuite et sans conséquence. L'épisode dit “de la malédiction de Cham” qui fait l'objet d'un ouvrage récent et bien documenté signé Guillaume Hervieux, illustrera mon propos.
Une étrange affaire
—Selon Genèse 9,22-27, Noé, à l'issue du déluge, planta une vigne, but du vin, et se trouva saoul et nu dans la tente d'une femme (le texte hébreu évoque en Genèse 9,21 : “sa tente à elle”). Son fils Cham, père de Canaan, vit “la nudité de son père”, et rapporta le fait à ses frères Sem et Japhet. Ceux-ci entrèrent à reculon dans la tente en ayant soin de ne pas voir Noé, recouvrirent son corps du manteau. Au réveil, le patriarche apprit ce qui s'était passé et, rempli de fureur, maudit son petit-fils Canaan, fils de Cham : “maudit soit Canaan, qu'il soit l'esclave des esclaves pour ses frères !” Puis il bénit ses deux fils aînés, Sem et Japhet en disant à propos de chacun d'eux : “Que Canaan soit son esclave !”
(L'ivresse de Noé, Giovanni BELLINI 1515)
—Ce texte scabreux et complexe, constitué de plusieurs couches rédactionnelles, pose bien des questions. Pourquoi Noé était-il nu ? Cham n'a-t-il fait que voir Noé (voir Lévitique 20,11) ? ... Tout cela fournit matière à plusieurs commentaires parmi lesquels, à partir du 15ème siècle certains vont utiliser ce récit pour justifier l'esclavage de populations entières venues d'Afrique.
—Les hommes du Moyen-Age occidental ont puisé dans la Bible une part de leur vision du monde. Ainsi la tiare, cette triple couronne du pape, le “souverain pontife” comporte-t-elle trois étages, symboles des trois parties du monde : l'Europe, peuplée par les descendants de Japhet, l'Asie où vivent les descendants de Sem et l'Afrique, terre des descendants de Cham. Les Africains sont souvent noirs puisque, croit-on, Cham en hébreu signifie “chaud” et qui dit “chaleur” dit “brûlé” donc “noirci” et “noir” ... Or le noir est devenu dans la symbolique médiévale la couleur du diable. Il n'en faut pas plus pour associer avec le diable et le mal des noirs d'Afrique que les européens ne connaissent que par ouï dire. Heureusement, aucun théologien médévial pourtant n'acrédite cette croyance populaire.
La Bible instrumentalisée
—C'est dans un commentaire juif du 13ème siècle, le Midrash hagadol de David ben Amram qu'apparaît l'idée que les noirs d'Afrique sont voués par Noé à être les esclaves des blancs descendants de Sem et de Japhet. L'auteur qui vit au Yemen explique ainsi la traite des noirs pratiquée par des musulmans envers des animistes réputés idolâtres. Mais rares furent les occidentaux à avoir lu l'ouvrage de David ben Amram.
—Cette conception se retrouve faussement attribuée à l'auteur antique Flavius Josephe dans la Chronique de la découverte et de la conquête de la Guinée du portugais Gomes Eanes de Zurara (1441). Cet ouvrage peu diffusé avant sa réédition en 1841 ne reçut l'aval d'aucun commentateur des Ecritures.
—Au début du 16ème siècle, le dominicain Jean Annius de Viterbe, reprend cette idée, aussitôt combattue, dans le but de justifier l'envoi par les Espagnols d'esclaves africains pour remplacer les amérindiens, victimes en masse des épidémies et des mauvais traitements. Les tenant de cette lecture ont-ils cru à ce qu'ils affirmaient ou se servaient ils de la Bible pour justifier ce que la conscience déjà réprouvait ?
—Quand Ferdinand le Catholique règne sur l'Espagne et son immense empire, ce jeune empire va mal. En moins de vingt ans, les populations indigènes des Caraïbes, victimes des épidémies et de l'esclavages sont entrées dans une processus de disparition. Faute de main d'œuvre, l'exploitation des nouvelles possessions d'Amérique risque de s'interrompre. Quand tous les indiens Caraïbes seront morts, qui va extraire l'or des mines de Saint Domingue ? Ignorant la portée de son geste, Ferdinand autorise alors l'envoi dans ces contrées lointaines d'esclaves venus d'Afrique. Des millions d'hommes, de femmes et d'enfants les suivront dans des conditions qu'on n'ose à peine imaginer.
—Certains témoins de ce désastre, membres du clergé, conquistadores... et jusqu'à Isabelle la Catholique s'émeuvent. Peut-on, lorsqu'on est chrétien pratiquer ainsi l'esclavage ? Il fallait justifier cette abomination. D'aucuns eurent alors l'idée d'ouvrir à nouveau le livre de la Genèse et renvoyer à la mystérieuse histoire de Canaan petit fils de Noé, premier homme dont il est dit qu'il devait être esclave.
—Comment comprendre le récit de la malédiction prononcée par Noé contre son petit fils ... qui n'avait visiblement rien fait ! Nous tenterons de répondre, dans une prochaine note à cette importante question.
Jean-Pierre STERNBERGER
—•o0o•—
(l'article ci-dessus est paru dans Paroles Protestantes en décembre 2011)
Lire la seconde partie de cette article :
• La malédiction de Canaan, fils de Cham (2)
• Genèse 9,18-17, “L'ivresse de Noé”
—•o0o•—
Guillaume HERVIEUX,
L’ivresse de Noé, histoire d’une malédiction
(Perrin, 363 p., 22,90 €)