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EVE

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« Ah si Adam avait croqué la pomme le premier ! »
L'histoire des relations entre hommes et femmes aurait été différente. Le mot misogynie serait inconnu dans le dictionnaire. On se prend à rêver...

C'est d'Eve que je voudrais vous parler aujourd'hui. Eve, le dictionnaire Larousse la décrit sobrement comme la première femme, épouse d'Adam et mère du genre humain, selon la Bible. Eve apparaît en effet, dans le premier Testament, dès le second chapitre de la Genèse. Créée alors que Dieu cherche une aide pour l'humain, tentée par le serpent, elle va croquer du fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal et en offrir à Adam qui le mange. Mais Eve, dans l'imaginaire de nos cultures occidentales, concentre sur elle bien davantage que ces quelques informations. Les angoisses, les émerveillements, les colères, les joies ou les engouements vis-à-vis des femmes sont venus autour du scenario initial. Eve a été ainsi chargée des excès des uns et des autres, tour à tour louée et saluée comme compagne et comme mère ou bien moquée, tournée en dérision pour avoir désobéi la première et devenue figure de la tentation. Difficile d'être objectif, le texte de la Genèse s'est alourdi des couches diverses que la culture y a déposées.

1. Un secours

Reprenons le texte. L'histoire commence au chapitre 2 après la création de l'humain Adam. Adam tire son nom de la terre dans laquelle il a été modelé, cette terre qui en hébreu se dit Adamah. Adam, tiré de l'Adamah. Humain lié à son origine matérielle par son nom, il n'est pas dit sexué. 
Dieu s'inquiète alors de l'isolement de sa créature et décide donc de lui créer une aide :
——«Il n'est pas bon pour l'homme d'être seul.
——Je veux lui faire une aide qui lui soit accordée.»
——————————————————————————(Genèse 2,18)

“Une aide” le mot hébreu utilisé (”èZêR) est très fort : il s'agit du secours dont on a besoin lorsqu'on est en danger de mort, un recours vital que Dieu seul peut fournir. Dieu commence par créer des animaux mais ces animaux ne peuvent combler le manque relationnel de l'humain. Alors Dieu va plonger l'homme dans une torpeur, un sommeil très profond souvent propice dans la Bible à une intervention divine, il prend son côté et transforme ce côté en une femme. Beaucoup de nos Bibles traduisent par la côte et l'iconographie a véhiculé cette image, un peu étonnante, d'une femme fabriquée avec un bout de côte, comme un sorte de sous-produit de l'homme. Cependant plusieurs exégètes aujourd'hui pensent qu'il s'agirait plutôt du côté : en effet, ce mot est utilisé dans le premier testament pour parler du côté, le côté de l'arche et jamais pour parler d'une côte.

Que retenir de l'entrée en scène de celle qui ne s'appelle pas encore Eve ? La façon dont elle est créée dit à la fois qu'elle est comme l'homme et en même temps qu'elle est autre. Elle est comme l'homme parce qu'elle est faite à partir de la même substance. Mais elle est autre parce que le côté a été transformé par Dieu alors que l'homme était plongé dans la torpeur. Cette torpeur fait sens dans la mesure où elle est signe que pas plus l'homme que la femme ne sont pleinement conscients de leur origine, ou pour le dire autrement, que l'homme ne maitrise pas l'origine de la femme. Elle n'est pas seulement de l'humain, elle est née dans le mystère de la torpeur de l'humain et du faire de Dieu. Semblable et pourtant toute autre.
——... En la voyant, l'homme s'écrie :
————«os de mes os, chair de ma chair,
————celle-ci, on l'appellera femme
————car c'est de l'homme qu'elle a été prise.»
——————————————————————————(Genèse 2,23)

Que penser du cri de l'homme face à la femme ? On peut s'émerveiller de son enthousiasme devant cette compagne que le Seigneur lui amène. Mais n'est-ce pas une suite d'exclamations émerveillées pour proclamer qu'elle est un autre lui-même ? De quoi se réjouit-il ? De tout ce dont elle lui est redevable : si semblable “os de mes os, chair de ma chair”. Mais a-t-il remarqué qu'elle n'était pas seulement dérivé de lui  –certes elle est ’iShaH tandis qu'il est ’YShmais elle est autre, dans le mystère de la transformation de Dieu pendant le temps de la torpeur. 

On peut s'étonner de la façon dont se déroule la première rencontre entre les deux premiers êtres humains, une rencontre qui n'est pas de l'ordre de la découverte réciproque pour l'un comme pour l'autre : un seul parle pour affirmer que l'interlocuteur lui est redevable. On pourrait imaginer un texte où les deux êtres humains tentent de se découvrir l'un l'autre. Il y a ici peut-être quelque chose de la relation complexe entre êtres humains : comment ne pas accaparer l'autre ? comment ne pas en faire un autre soi-même ? Comment le découvrir lui tel qu'il est ?

2. Celle qui donne le fruit

Voici maintenant l'entrée en scène du serpent que le texte précise être une créature de Dieu. Le serpent discute avec le femme avec beaucoup d'astuces. Il lui parle à la deuxième personne du pluriel et elle lui répond à la première personne du pluriel :
——... Il dit à la femme :
————«Vraiment ! Dieu vous a dit :
————“Vous ne mangerez pas de tout arbre du jardin...”»
——La femme répondit au serpent :
————«Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin,
————mais du fruit de l'arbre qui est au milieu du jardin,
————Dieu a dit :
————“Vous n'en mangerez pas
————et vous n'y toucherez pas afin de ne pas mourir.”»
——————————————————————————(Genèse 3,1-3)

Ce vous, ce nous pourraient rappeler qu'Adam n'est pas loin, que l'homme et la femme sont désormais un nous uni. Un nous uni peut-être, mais le serpent va en profiter pour opposer ce nous à Dieu et ébaucher ainsi une frontière entre Dieu et le nous des humains. Or cette frontière va permettre de jeter le discrédit sur la parole de Dieu : l'interdit concernant l'arbre qui est au milieu du jardin permettrait à Dieu de préserver ses privilèges de Dieu. Ainsi peu à peu la femme se met à regarder le fruit de l'arbre interdit avec envie.

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(Adam, Eve et le serpent... ou Lilith ? Notre-Dame de Paris)

Elle le mange puis donne le fruit à l'homme, dans l'élan du geste naturel de la mère nourricière. Manger du fruit c'est transgresser l'interdit posé à l'origine de la vie d'Adam. Quels en sont les effets ?

On peut d'abord souligner que l'homme et la femme ne sont pas séparés dans les conséquences de leur acte : leurs yeux s'ouvrent en même temps sur leur nudité, c'est-à-dire sur leur différence et leur vulnérabilité. Peu importe que la femme ait mangé en premier, c'est ensemble qu'ils en voient le résultat même s'ils essayent alors de se désolidariser : « c'est pas ma faute, c'est l'autre ». Mais la limite posée comme un simple arbre au centre du jardin va désormais être plantée au coeur de leur quotidien : expulsion du jardin, pénibilité du travail, relations difficiles, accouchements douloureux... La transmission de la vie dans le geste nourricier ou dans le don de la vie vit désormais l'expérience de la limite en son coeur. La limite avait été posée comme un interdit qui permettait la vie. Son non respect va désormais imposer cette borne dans le quotidien avec tous les raclements que cela entraîne : la conscience d'être mortel et de devoir retourner à la poussière, souffrir pour donner la vie, et de souvent vivre la relation à l'autre dans un rapport de domination.

Finalement, plutôt que de le lire comme un punition, il me semble qu'on pourrait dire que ce texte propose deux façons de vivre la limite. La limite est la mesure de notre vie, mais comment faire avec ? La limite peut être vécue comme une borne posée dans la vie qu'on respecte -c'est l'arbre autour duquel est formulé un interdit - et c'est le jardin d'Eden. Ou bien la limite peut être vécue comme une perte, une privation, comme  une souffrance et c'est ce qu'on appelle la chute. Peut-être ce texte nous pose-t-il la question ? Comment vivons-nous le rapport à cette limite qui constitue notre vie, limite qui apparaît dans notre finitude ? 
 
HaYaH, HaYaH c'est le verbe vivre ce verbe d'où est tiré le nom hébreu Eve. La femme est nommée par Adam, Eve, HaWaH dans une forme ancienne de l'hébreu, HaWaH c'est-à-dire la vivante par l'homme :
——L'homme appela sa femme du nom d'Ève
——- c'est-à-dire La Vivante -,
——car c'est elle qui a été la mère de tout vivant.

——————————————————————————(Genèse 3,20)

Eve la compagne, l'aide que l'homme célèbre avec euphorie puis celle qui constitue avec l'homme un nous face à Dieu devient celle qui dit la vie, mère de l'humanité. Elle a rompu la solitude d'un humain. Dès que la relation est apparue, dans le face à face de ceux qui se découvraient homme et femme, sont entrés en scène la vie relationnelle, dans ses joies et dans ses difficultés : comment vivre la limite qu'est le mystère de l'autre pour moi ? Le mystère de mon prochain et le mystère de Dieu. Accepter que l'autre n'est pas un simple prolongement de moi-même. Accepter que Dieu n'est pas dans un rapport de compétition avec un nous constitué. Le vie c'est peut-être cela : l'apprentissage de cette limite vécue comme une limite que je respecte et que je reconnais.

Odile ROMAN-LOMBARD

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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 24 septembre 2011.

Pour écouter cette émission cliquez ci-dessous

podcast

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En lien avec cette note, lire :

Genèse 2–3, “Le jardin d'Eden”

A l'aide !
Eve, La moitié d'un humain

ADAM, l'humain

EPITHYMIA, convoitise
«J'ai pris peur car j'étais nu»
Que se passe-t-il au jardin d'Eden ?

et visionner

Une animation sympa...

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(Eve, Marc CHAGALL, détail d'un vitrail de la cathédrale de Metz)

—oOOOo—

Si vous avez apprécié cette article,
vous serez intéressé par notre ouvrage collectif :

L'hébreu que vous parlez sans le savoir

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