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Le genou...

 

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(Roger Federer à Roland-Garros)

Les genoux, qu'est-ce que cela évoque pour vous ? Peut-être une articulation douloureuse ? Peut-être le jeu de mot français avec les pronoms personnels, genou / “je – nous” qui dit le lien entre le moi et le nous ? Peut-être encore ces genoux sur lesquels nous hissons les enfants pour les câliner, les rassurer ? ...

Un mot de la Bible par
Odile Romand-Lombard...

1. Genoux et filiation

Dans le livre de la Genèse, la mention des genoux désigne la reconnaissance de la filiation, qu'elle soit naturelle ou par adoption avec une expression technique, “enfanter sur les genoux”. Ainsi, voici Rachel qui, alors qu'elle vient de reprocher à son mari Jacob de ne pas lui avoir donné d'enfants, décide qu'elle aura un fils par l'intermédiaire de sa servante. Elle dit alors à son mari :  
«Voici ma servante Bilha, va vers elle,
et qu'elle enfante sur mes genoux ;
d'elle j'aurai, moi aussi, un fils.» (Genèse 30, 3)

Et à la naissance de l'enfant, elle exulte :
Rachel s'écria : «Dieu m'a fait justice !
Il m'a aussi exaucée et m'a donné un fils.»
C'est pourquoi elle l'appela Dan.(Genèse 30, 6)

“Enfanter sur mes genoux”, “nommer l'enfant” décrivent des rites d'adoption qui disent ici comment la maîtresse adopte le nouveau-né de sa servante.
    
Ce rapport à la filiation qui se dit à travers les genoux n'est pas réservé qu'aux femmes. C'est le cas aussi pour les hommes. C'est pourquoi Joseph amène ses deux fils, Ephraïm et Manassé, à son vieux père Jacob, et les lui met sur les genoux (Genèse 48,12-14). Ainsi, après avoir reconnu ses petit-fils comme ses fils, le grand-père les bénit. Il leur confère ainsi les mêmes droits qu'à ses onze autres fils et assure ainsi à Joseph la double part qui revient au premier-né. Ceci explique pourquoi Ephraïm et Manassé étaient des tribus ayant même droits que les 10 autres tribus. Joseph, quant à lui, recevra sur ses genoux à la naissance en Genèse 50,23 la troisième génération des fils d'Éphraïm, ses arrière-petit-fils. Ses fils ayant été adoptés par son père, sa descendance est assurée à travers ses arrière-petit-fils.  

Cette interpénétration des générations qui sert la continuité familiale et le jeu des héritages n'est pas spécifique à la Bible puisqu'on la retrouve, par exemple, dans l'Odyssée où Ulysse, lui aussi, est placé sur les genoux de son grand-père par sa mère (Odysée XIX 401) avec les mêmes inflexions que dans les textes bibliques. Car ce rite où les pères reconnaissaient leur enfant en le recevant sur leurs genoux semble être très ancien et très répandu dans le monde antique. Ainsi encore, Job évoque sa naissance et ses parents en interrogeant :
«Pourquoi donc deux genoux m'ont-ils accueilli,
pourquoi avais-je deux mamelles à téter ?» (Job 3,12)

A l'issue de cette première incursion au fil des surgissements du mot genou dans l'Ancien Testament, le genou n'apparaît donc pas seulement comme une notion anatomique. Il parle d'engendrement, de génération.

2. Genoux et vitalité

Il semble que les genoux étaient, dans le monde antique, chargés d'une forte connotation symbolique puisque les Anciens y voyaient le siège principal de la force du corps et de la vitalité.
Les genoux servent à soutenir le corps si bien que tout atteinte suffit à faire s'écrouler leur propriétaire qui tombe alors à la merci de son adversaire. Les genoux sont donc des parties  du corps qui suggèrent la fatigue et la peur.

Ainsi le prophète Nahum décrit-il la panique qui s'empare des habitants de Ninive à la chute de la ville :
Tout est pillé, dépouillé, pilonné ;
le courage s'évanouit, les genoux flageolent,
ils tremblent de tout leur corps,
tous les visages sont cramoisis.(Nahum 2,11)

Ou Ezéchiel lorsqu'il annonce la fin du royaume de Juda :
Les rescapés s'échapperont (…)
Toutes les mains seront défaillantes ;
tous les genoux fondront en eau.” (Ezéchiel 7,17)

Mais si les genoux sont le siège de la vitalité et si dire qu'ils sont atteints c'est dire le commencement de la fin, à l'inverse, leur insuffler de l'énergie fait que la personne toute entière reprend vie.
Ainsi la prophétie d'Esaïe qui annonce le retour des exilés et ouvre à la vie :
Rendez fortes les mains fatiguées,
rendez fermes les genoux chancelants.(Esaïe 35,3)

3. Figure de tendresse

Les genoux évoquent aussi souvent la tendresse avec ces enfants qu'on prend sur les genoux pour les rassurer, pour les calmer, pour les endormir. Ce sens figure-t-il dans la Bible ? Oui, d'une certaine façon puisque le motif du genoux comme tendresse maternelle y figurent : Esaïe évoque dans le chapitre final les câlins sur les genoux (Esaïe 66,12) ; Dalila endort Samson sur ses genoux (Juges 16,19),  la femme shounamite dans 2 Rois (4,20)  accueille sur ses genoux son enfant malade qui se plaint de sa tête.
 
Mais il est intéressant de noter le contexte dans lequel cette prise sur les genoux intervient, car c'est un contexte de mort. Ainsi Dalila endort Samson sur ses genoux alors qu'il vient de lui révéler le secret de sa force. A son réveil, il découvrira que ses cheveux ont été coupés pendant son sommeil et que les Philistins, ses ennemis, l'entourent pour l'arrêter. Quand à la femme de Shounem, elle va garder son enfant sur les genoux jusqu'à sa mort. Puis elle le porte sur le lit du prophète Elisée qui loge parfois chez elle et demande qu'on aille chercher le prophète qui va relever son fils de la mort. La finale d'Esaïe qui dit les enfants cajolés sur les genoux n'est pas marquée par la mort, mais elle participe de l'eschatologie (= discours sur les temps de la fin ; NDLR) et du salut et donc parle de vie.
Car ainsi parle le SEIGNEUR :
«Voici que je vais faire arriver jusqu'à elle la paix
comme un fleuve, et, comme un torrent débordant,
la gloire des nations.
Vous serez allaités, portés sur les hanches
et cajolés sur les genoux.» (Esaïe 66,12)

Des genoux qui disent la transmission des générations, des genoux qui disent la force et la vitalité de l'être humain. Nos genoux parleraient-ils de ce que nous vivons avec Dieu ?

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(statuette féminine agenouillée, pays Dogon-Mali)


4. Agenouillement

Quand on parle des genoux dans un contexte religieux, on entend tout de suite agenouillement. Pourtant cette figure de l'agenouillement est beaucoup moins présente qu'on pourrait le penser a priori dans la Bible. Et en particulier dans le Nouveau Testament. Les juifs en effet priaient habituellement debout. Dans certaines occasions exceptionnelles, ils leur arrivaient de se mettre à genoux mais cette posture soulignait la solennité de la prière. Ainsi, Salomon lors de la dédicace du nouveau temple, (2 Chroniques 6,12-13) ou Esdras après l'exil dans une grande prière d'humiliation (Esdras 9,5).

La posture à genoux était courante non pour la prière à l'égard de Dieu ou des dieux mais à l'égard des souverains ou des suzerains. Mettre un genou à terre, c'est déposer sa force sur la terre et reconnaître son insuffisance, et se mettre à la merci de celui devant qui on fléchit le genou. Ainsi la Bible évoque le fait de “fléchir les genoux devant Baal” : fléchir les genoux devant Baal c'est reconnaître qu'on est vaincu et qu'on est dans un rapport de vaincu à vainqueur par rapport à Baal, c'est-à-dire qu'on lui remet sa vie.

Dans le Nouveau Testament, nous trouvons quelques exemples où les hommes se mettent à genoux pour prier :

• Ainsi, dans le livre des Actes, c'est Etienne qui fléchit les genoux dans un mouvement qui semble ici unir la mort et la prière.
Puis Etienne fléchit les genoux et lança un grand cri :
«Seigneur, ne leur compte pas ce péché.»

Et sur ces mots il mourut.(Actes 7,60)

• C'est Pierre qui devant la dépouille mortuaire de Tabitha se met à genoux pour prier avant de se tourner vers le corps de la femme pour lui dire «Tabitha lève-toi».

• C'est Paul qui, alors qu'il part pour Jérusalem fait ses adieux aux anciens de l'Eglise d'Ephèse,  prononce alors comme un discours d'adieu où il évoque son ministère passé et l'avenir sombre qui l'attend :
«Maintenant, prisonnier de l'Esprit,
me voici en route pour Jérusalem ;
je ne sais pas quel y sera mon sort,
mais en tout cas,
l'Esprit Saint me l'atteste de ville en ville,
chaînes et détresses m'y attendent.» (Actes 20,22-23)

Après un appel à la vigilance,

il termine son discours en se mettant à genoux et en priant :
Après ces paroles, il se mit à genoux avec eux tous et pria.
Tout le monde alors éclata en sanglots
et se jetait au cou de Paul pour l'embrasser.(20,36-37)

• Enfin, c'est encore Paul qui, sur la plage de Tyr où il a fait escale, prie sur la plage dans une scène qui semble redoubler la précédente (Actes 21,5).

A chaque fois, il y a un contexte douloureux, lié à la mort, comme si les hommes des Actes se mettaient à genoux pour dire qu'ils remettent entièrement leur vie et leur mort à Dieu, parce qu'ils en sont à un point où il est question de mort.

Dans l'évangile, Luc entoure le fait de se mettre à genoux du même contexte de mort et de prière, d'une prière entourée d'une intensité existentielle particulière. Ainsi, au jardin de Gethsémané,   
Jésus s'éloigna d'eux à peu près à la distance d'un jet de pierre ;
s'étant mis à genoux, il priait, ... (22,41)

Dans le chapitre 5 de ce même évangile de Luc, au début de son ministère, Jésus monte dans une barque pour enseigner la foule puis invite Pierre à aller en eau profonde pour pécher. Pierre obtempère avec réticence. Et la pêche qui se révèle tellement surabondante qu'il faut appeler à la rescousse une autre barque.
A cette vue, Simon-Pierre tomba aux genoux de Jésus en disant :
«Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un coupable.»(5,8)

Après avoir vu dans quel contexte Luc utilise le prosternement, on réalise que cet agenouillement n'est pas seulement l'attitude d'adoration face au divin mais signale qu'il y a ici affaire de vie ou de mort. Car pour Pierre, la rencontre avec Jésus fait éclater au grand jour son état de perdition et devient menace de perdition. Ainsi, ce «éloigne-toi de moi» que prononce Pierre n'est pas volonté d'éloignement et mise à l'écart mais de l'ordre d'une confession de foi. Et Jésus ne s'y trompe pas.

Ainsi, chez Luc, se mettre à genoux c'est se placer dans une situation où la vie et la mort se joue de façon décisive. Se mettre à genoux devant Dieu est une façon de s'en remettre à lui quand il n'y a plus d'autres possibilités. On comprend pourquoi beaucoup de prières sont dites debout ou assis, car si nous avons parfois cette relation à Dieu d'agenouillement, c'est l'attitude de celui qui n'en peut plus et s'en remet complètement au Seigneur. Mais le Seigneur nous invite aussi dans notre prière à être des hommes prêts à être envoyés en mission, prêts à agir. Et dans ce cas ; les genoux signes de vitalité et de force, comme ils l'étaient dans l'Antiquité, ne sont pas à terre mais prêts à avancer pour le Seigneur, à proclamer avec Esaïe :  
Rendez fortes les mains fatiguées.
Rendez fermes les genoux chancelants.” (35,3)

Odile ROMAND-LOMBARD

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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 14 mai 2011.

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POUS, le pied

 


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