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Une perfection bien de ce monde !

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Le crime était parfait” : l’expression paradoxale désigne un crime qui garde tout son mystère, avec une impossibilité apparente d’instruction et donc d’accusation. Mais quand, dans l'évangile de Matthieu, Jésus déclare “Vous serez parfaits comme votre Père céleste est  parfait” (Matthieu 5,48), qu'est-ce que cela signifie ? Etre parfait comme un “crime parfait”… ou être parfait comme le Père céleste ? Comment comprendre cette parole ?

Guérir le regard…

Les chapitres 5,6 et 7 de Matthieu présentent trois longues “prédications” ou discours, avec des larges parallèles chez Luc. Le verset 48 vient clore le chapitre 5, dont l’entrée s'ouvre par des béatitudes ! Celles-ci traduisent le regard de Dieu sur le réel et invitent à la guérison de notre propre regard. Le lien entre les bénédictions proclamées et la “perfection” promise, attendue, paraît éclairant pour le contenu de tout ce chapitre «Vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait»  se comprend mieux sur cette trame de sens.  

Cependant, passant de « Heureux êtes-vous… » à  « vous serez parfaits … », le discours ne semble pas porté par une continuité lisse, lyrique. Il est plutôt polémique et se fait avertissement : « si votre justice ne surpasse pas celle de pharisiens… » (5,20) ; et puis : « dites ‘oui’ ou ‘non’ : tout le reste vient du malin » (5,37). Les disciples sont instruits. Leur unique et seule référence c’est le Père, invoqué plusieurs fois dans ces longs chapitres. Les disciples ne sont pas entrés dans un  “temps nouveau” ; ils incarnent eux-mêmes ce temps “autre” ! Ce n’est pas seulement leur Maître qui révèle et incarne le Royaume des cieux. Par l’éthique des béatitudes, les disciples eux aussi  constituent ce Royaume et le donnent à voir par la qualité même de leur existence (5,13-16).

Sur un espace de 40 versets, la prédication de Jésus dévoile la réalité du “temps nouveau” dans l’ordinaire des relations humaines. Différents sujets sont abordés non pas tant comme des thèmes d’un nouvel enseignement, mais des enjeux concrets du Royaume des cieux déjà à l’œuvre parmi ceux qui entendent et vivent cette prédication. Ainsi la Loi (versets 17 à 19) ; les relations destructrices ou conflictuelles (versets 21 à 26) ; la sexualité, la conjugalité, la parole d’engagement (verset 27 à 37), etc. C’est au travers de toute cette condition que retentit : « Vous serez parfaits… ». Ce futur est  tout à la fois promesse et impératif

Plus que parfaits…

Les béatitudes forment le portique de cet enseignement. Les versets 28-48 en constituent la fine pointe, une sorte d’apothéose. Dans cette section finale, Jésus déploie sa prédication comme une nouvelle Loi. Elle n’est pas une prescription à accomplir, afin d’être quitte avec Dieu. “Aimer son prochain” c’est ce qu’ordonne la loi ; “aimer ses ennemis” c’est ce qu’elle donne et permet de vivre. C’est infiniment plus que ce qu’elle ordonne (le respect légaliste). “Aimer ceux qui nous aiment” ; “saluer ceux qui nous saluent” : c’est la loi de l’équivalence et de la mesure. Mais aimer les “ennemis”, prier pour ceux qui nous persécutent, aimer ceux qui nous haïssent, saluer ceux qui ne nous saluent pas : voilà qui nous fait « être vraiment les fils de [notre] Père qui est aux cieux » (v.43-45). Mieux qu’un simple commandement que nous accomplissons,  la loi nouvelle est  une Parole qui nous accomplit ! La loi nouvelle nous accomplit dans cette dissymétrie de l’amour. Ainsi, dans l’Evangile de Matthieu, Jésus tourne-t-il résolument le dos à l’éthique de la réciprocité. L’incroyable possibilité du don sans contre-don, de l’amour sans retour d’amour, témoigne d’une réalité « autre » au cœur de l’ordinaire, une réalité autre qui rachète cet « ordinaire ».  

« Vous serez  parfaits comme votre Père céleste est parfait » : Le mot grec téleios , traduit en français par “parfait”, utilisé par Matthieu seul et seulement deux fois (5,48 et 19,21), renvoie en fait à  l’accomplissement du Royaume. Il ne vise pas à une  “perfection” morale, spirituelle ou  intérieure. Il s’agit d’une nouveauté totale de vie qui reconfigure tout ce dont nous sommes faits, et qui  atteint son achèvement en nous et par nous. 

Philippe B. KABONGO-MBAYA

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(l'article ci-dessus est paru dans Paroles Protestantes en 2010)

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Voir aussi la présentation de l'ouvrage

Le sermon sur la montagne dans le miroitement de ses interprétations

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