Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

TOHU-BOHU

tohu bohu.jpg

Tohu-bohu, voilà un mot étrange. Un mot qui n'évoque peut-être rien.  A moins qu'il n'évoque le souvenir confus d'avoir déjà été entendu ou lu quelque part, mais sans qu'une définifion claire et précise ne s'impose à l'esprit. C'est que dans cet article nous allons parler de quelque chose de confus, nous allons parler de... rien.

Un mot de la Bible
par Patrice ROLIN...

 Mais comme le dit Raymond Devos dans l'un de ses sketches :
        «Rien, ce n'est pas rien ! ...
        ... la preuve, c'est qu'on peut le soustraire....
        ... Exemple : rien moins rien égal moins que rien ...»
Et puis, il y a les “p'tits riens” qui sont déjà beaucoup !

    Dans cet article, avec le mot tohu-bohu, nous allons donc parler pas parler du “rien”, mais d'un “grand rien”.
    Tohu-bohu, ce mot, ou plutôt cette expression, puisque deux mots la compose, cette expression donc apparaît au tout début du livre de la Genèse.
    Relisons ce passage inaugural bien connu :
————En un commencement,
—————Dieu créa les cieux et la terre.
————La terre était tohu et bohu,
—————et la ténèbre sur la face de l'abîme ;
—————et le souffle de Dieu
——-——-planant sur la face des eaux...”
————————————————— (Genèse 1,1-2)   

——La terre était Tohu et Bohu", en hébreu, ToHOu WaBoHOu...

 ——Les versions françaises de la Bible traduisent cette expression de diverses façons :
————La terre était déserte et vide" (Dhorme, TOB, ...)
———ou “... solitude et chaos (Bible du Rabbinat)
———ou encore    “... vide et vague(Bible de Jérusalem)
—————             (qui suit le latin de la Vulgate : inanis et vacua)
———ou ... informe et vide(Segond 1910, Colombe)
———elle était  “... un chaos, elle était vide (Nouvelle Bible Segond)

     La première traduction grecque de la Bible Hébraïque, la Bible des Septante, traduit, ou plutôt interprète déjà en rendant l'expression par “invisible et désordonnée” : aoratos kai akataskeuastos.
   
    Les traductions de l'expression ToHOu WaBoHOu, tohu-bohu dans sa transcription “en français”, sont donc nombreuses et variées. Et cette diversité témoigne de la difficulté à définir précisément ce qu'elle désigne. ToHOu WaBoHOu, c'est le néant et la vacuité, mais c'est quand même “quelque chose” !
    En effet, le début du récit mythique de la Genèse nous présente l'état de la terre avant l'intervention créatrice de Dieu, et ce n'est pas “rien” :
 ——————  Au commencement,
 ——————————  Dieu créa le ciel et la terre.
 —————————————  La terre était tohu et bohu ...

delight-closed.jpg

(Triptyque du Jardin des délices [fermé], Jérôme BOSCH)

    L'interprétation de ce majestueux portail ouvrant la Bible suscite une question : s'agit-il d'un commencement chronologique absolu dans lequel Dieu ferait apparaître la matière ? Ou s'agit-il de l'évocation d'une matière primordiale à partir de laquelle Dieu va créer le monde dans la suite du récit biblique ?
    Insistons sur le fait que la Genèse n'est pas un livre d'histoire naturelle et n'entend pas nous entretenir de cosmologie scientifique. Son propos touche d'abord au sens de l'existence. Elle traite du “pourquoi ?”, et non du “comment ?”. A mélanger ces deux questions nous courerions à la confusion ou à l'obscurantisme, c'est-à-dire à "un tohu-bohu intellectuel" !

    De fait, l'expression hébraïque 'tohu-bohu' sur laquelle nous nous arrêtons aujourd'hui ne désigne pas un néant ou une vacuité absolue mais plutôt une absence d'organisation.
   
•    On retrouve cette expression dans le livre du prophète Jérémie, au chapitre 4, pour exprimer la désolation à la suite de l'exil des judéens à Babylone ; lisons ce passage :
———Je regarde la terre :
————c'est un chaos, elle est vide ;
—————quant au ciel, sa lumière n'est plus.

————————————————(Jérémie 4,23)

 
    Le prophète décrit ainsi la dévastation de Jérusalem et du pays de Juda devenu désert. Une dévastation qu'il voit venir avec l'armée babylonienne. Et c'est l'expression ToHOu WaBoHOu qu'il emploie. Comme quand après une catastrophe on dit “il ne reste plus rien”. Ce n'est pas qu'il n'y a plus rien, mais que toute organisation a disparue, tout est retourné au chaos et à la confusion.

    Dans le même sens, pour décrire le jugement qui vient, le prophète Esaïe (34,11) emploie séparément, mais dans le même verset, les deux mots ToHOu et BoHOu ; et il les emploie de façon paradoxale. Voilà ce qu'il annonce contre le pays d'Edom au chapitre 34  :
  ——— Le hibou et le hérisson en prendront possession.
                   La chouette et le corbeau y demeureront.
                 On y tendra le cordeau du tohu et le niveau du bohu.
      Ce qu'on pourrait aussi traduire par :
    ——   On y tendra le cordeau du chaos et le niveau du vide.

—————————————————————————
(d'après NBS) 

    Ces expressions sont des oximores (= association de deux mots opposés) ; puisque normalement, un cordeau et un niveau sont des outils de maçon pour construire, aligner, mettre d'aplomb... mais en écrivant que c'est “le cordeau du chaos et le niveau du vide” qui vont passer sur le pays, le prophète offre une image saisissante de la démolition, de la déconstruction, de la régression au chaos primordial.

    A l'inverse des destructions évoquées par les prophètes Esaïe et Jérémie, le mouvement du récit de la création, en Genèse 1, semble bien indiquer que l'œuvre créatrice qui suit va consister en une mise en ordre d'un chaos initial.
    D'ailleurs, le verbe hébreu pour ‘créer’ (BaRa', employé exclusivement avec Dieu pour sujet) viendrait de racines signifiant ‘construire’ ou ‘couper’ ; et c'est bien cela qui se produit dans la suite du récit : par sa parole créatrice, Dieu sépare, distingue, ordonne, nomme, et par là il donne sens, et donc existence, aux éléments de la création.

•    De la même façon, la cosmogonie babylonienne de l'Enoumah Elish
(poème akkadien en 7 tablettes contient plus de 1000 vers qui semble dater de la 2ème moitié du 2ème millénaire av. JC.) commence ainsi :               
            “Lorsqu'en haut le ciel n'était pas nommé   
            qu'en bas la terre ferme n'avait pas reçu de nom   
                ce fut Apsou, l'initial, qui les engendra,   
                la causale Tiamat qui les enfanta tous (les dieux) ;
            comme leurs eaux se mêlaient ensemble,   
            aucune demeure divine n'était construite,    
            aucune cannaie n'était identifiable. ...

————————————————
(Tablette I, lignes 1 à 6)

——Dans ce poème babylonien de la création, comme dans la Genèse biblique, l'état initial de l'univers avant sa création, n'est pas un état de néant ou de vacuité absolue, mais un état de confusion dans lequel tout est mêlé, rien n'est identifiable, car aucune chose n'est nommée.
    C'est aussi cela le Tohu-Bohu biblique.

•    Et il en va de même dans les mythes grecs, où la situation initiale est représentée par le dieu primordial nommé Chaos. Un dieu dont le nom est passé en français avec beaucoup plus de succès que notre Tohu-Bohu biblique !

——Pour Hésiode, poète grec du 8ème siècle av. JC, Chaos précéde à la fois l'univers et les dieux. Et au tournant de notre ère, dans ses Métamorphoses, le poète latin Ovide (-43 à +17) décrit ainsi l'origine du monde :

    (I, 5-9)  Avant que n'existent la mer, la terre et le ciel qui couvre tout,
        la nature dans l'univers entier ne présentait qu'un seul aspect,
        que l'on nomma Chaos. C'était une masse grossière et confuse,
        rien d'autre qu'un amas inerte, un entassement
        de semences de choses, d'éléments divisés et mal joints.

    (I, 15-20)  Il y avait là bien sûr la terre, la mer et l'air,
        mais la terre était instable, l'onde non navigable,
        et l'air sans lumière. Rien ne gardait sa forme propre,
        et les éléments se gênaient entre eux. Dans un même corps
        luttaient le froid et le chaud, l'humide et le sec,
        le mou et le dur, le lourd et ce qui était sans poids.

    (I, 21-23)  Un dieu, avec une nature mieux disposée, mit fin à ce conflit.
        En effet il sépara la terre du ciel, et les eaux de la terre ;
        et le ciel limpide, il le distingua de l'air épais. ...”

    Et la suite du poème d'Ovide peut être lu en parallèle avec le poème du premier chapitre  de la Genèse.

    Ce qui caractérise le Chaos, l'équivalent grec du tohu-bohu hébraïque, c'est donc une béance, une instabilité, une absence d'orientation, une confusion radicale. Dans tous ces récits des origines, il y a bien une matière primordiale avant la création proprement dite.

• De fait, la notion de création “à partir rien” est tardive dans le judaïsme ancien. Elle n'apparaît qu'au 2ème s. av. JC, dans une situation de crise extrême sous la tyrannie d'Antiochus IV Epiphane. Les livres des Maccabées racontent ainsi les abominables supplices endurés par ceux qui refusent d'abandonner la loi de Moïse. Et alors qu'une mère juive voit mourir, l'un après l'autre, ses sept fils dans d'horribles tortures, elle encourage le dernier en disant :
 
————«Je te conjure, mon enfant,
————
regarde le ciel et la terre,
————contemple tout ce qui est en eux
————et reconnais que Dieu les a créés de rien
————et que la race des hommes
————est faite de la même manière. ...»
————————————————
(2 Maccabées 7,28)

    Créées “de rien”, littéralement (en grec) : “pas à partir d'êtres” ; ce qui sera traduit en latin au 4ème s. ap. JC par ex nihilo. Mais la notion de ‘rien’ n'apparaîtra que plus tard avec l'invention indo-arabe du zéro. Ce récit, n'évoque de toute façon pas la création dans le but d'une description objective, mais pour soutenir la foi en la résurrection (voir versets 9.14.29 ; et Daniel 12,2). Comment dire mieux en effet la toute-puissance de Dieu pour redonner la vie, qu'en affirmant qu'il a créé l'Univers ? Sans aller aussi loin, le prophète Esaïe (chap. 40) annonçait déjà le retour d'exil comme une re-création.

• Mais revenons au début de la Genèse. Plutôt que comprendre ces premiers versets comme le début chronologique absolu de l'Univers, qui serait créé ex nilhilo, “à partir de rien”, on peut y lire que l'œuvre de création consiste à organiser le tohu-bohu informe, à donner du sens à ce qui en est dépourvu.
    C'est d'ailleurs avec la signification de “non-sens”, que le Psaume 107 (v.40) et le livre de Job (12,24) utilisent le premier mot de l'expression, le mot ToHOu :
    “Dieu retire l'intelligence aux chefs des peuples de la terre,
            il les fait errer dans un tohou sans chemin ...
   Les traducteurs hésitent “désert sans route”, “chaos sans issue”,...
Si la traduction est difficile, l'image est en tout cas claire : “leur gouvernance n'a pas de sens !”

    De son côté, le prophète Esaïe, lui aussi, emploie souvent le mot ToHOu seul, pour désigner la nullité des idôles (41,29 ; 44,9 ; id. 1S 12,21), la nullité des nations (40,17) ou la nullité des chefs d'état (40,23) devant Dieu ; il désigne aussi la vanité, le fait de s'épuiser pour rien (49,4), le fait de ne reposer sur rien, ou bien sur du vide (24,10 ; 29,21 ; 59,4).
    Le prophète utilise donc le mot ToHOu pour évoquer le combat continu contre le non-sens, contre le non-être qui menace. Comme si l'être existait toujours sur fond de non-être.
    C'est ce que Paul Valéry exprime dans son long poème “Ebauche d'un serpent”, un serpent auquel il prête la connaissance selon laquelle
                    “... l'univers n'est qu'un défaut,
                    Dans la pureté du Non-être !"
    Un poème dont le dernier vers ne déclare pas moins que :
                    "La Tout-Puissance du Néant !

•    Pour terminer sur une note un peu plus légère, voyons comment cette expression hébraïque est passée dans notre langue française et comment son sens a évolué :

    - Une première trace semble pouvoir en être trouvée au Moyen-Âge, au 13ème siècle (2ème moitié), avec les adjectifs touroul et bouroul qui transcrivent à leur façon le ToHOu WaBoHOu  hébreu. Des adjectifs qui évoquent la confusion et le désordre. Une compréhension très fidéle au sens originel.

    - Puis on rencontre l'expression dans l'écriture truculente de Rabelais (1552), au livre 4 “des faics et dicts héroïque du noble Pantagruel”, au chapitre 17, où il est raconté :
    “Comment Pantagruel passa les isles de Tohu et Bohu,
    et de l'estrange mort de Bringuenarilles, avaleur de moulins à vent.
    Dans ce chapitre, ces îles de Tohu et Bohu, sont décrites comme étant plutôt plaisantes. Rabelais a sans doute emprunté l'expression biblique pour sa sonorité amusante, mais peut-être aussi en la comprenant comme un joyeux désordre.

    - Jusqu'au 19ème siècle les différents auteurs qui emploient cette expression la prennent dans son sens originel de chaos primitif.
    - Mais à partir du 19ème siècle, le tohu-bohu acquiert parfois une composante sonore. Il y a certes toujours désordre, mais aussi vacarme. Cette agitation bruyante peut déranger, mais il peut aussi s'agir, comme chez Rabelais, de quelque chose de plaisant. Ainsi, dans Les Misérables (tome V), concernant un mariage, Victor Hugo évoque “... la fièvre et l’étourdissement et le vacarme et le tohu-bohu du bonheur !

    - Aujourd'hui, quand on entend encore cette expression biblique devenue rare ou littéraire, son sens familier évoque donc un désordre accompagné d'un bruit confus, d'un vacarme bruyant. Serait-ce là le dernier éclat d'une expression en train de retourner dans l'oubli et le silence ?
    Je n'en sais rien, l'avenir le dira...
    Mais ce qui est sûr c'est que le combat contre le non-être dont le tohu-bohu de la Genèse est l'emblème, ce combat contre le non-sens continue !

Patrice ROLIN

—•o0O0o•—

L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 5 février 2011.

—•o0O0o•—

En lien avec cet article, lire la note qui le résume :

Au commencement... rien ?

Tohu_Bohu.jpg

—oOOOo—

Si vous avez apprécié cette article,
vous serez intéressé par notre ouvrage collectif :

L'hébreu que vous parlez sans le savoir

Les commentaires sont fermés.