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ANABAINÔ, KATABAINÔ, monter et descendre

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Monter, descendre deux verbes de mouvement, deux verbes qui tracent des lignes dans l'espace, ligne verticale qui signe un haut et un bas, lignes obliques plus ou moins inclinées. Une gémométrie qui se fait symbole.

Un mot de la Bible par
Odile ROMAN-LOMBARD...

En grec, il s'agit des verbes anabainô et katabainô formés à partir du verbe bainô, marcher, très courant en grec classique mais absent du Nouveau Testament. Les préverbes ana et kata insufflent un dynamisme : anabainô c'est marcher du bas vers le haut, c'est-à-dire monter ; katabainô c'est marcher de haut en bas c'est-à-dire descendre. Ainsi, non seulement ces deux verbes inscrivent deux dimensions dans l'espace en se combinant avec notre horizontalité mais ils l'animent de leur mouvement.

Anabainô et katabainô sont fréquents dans le Nouveau Testament, autour de 80 fois pour chacun d'eux. Ils n'ont pas donné des mots courants en français : anabase désigne la montée de l'esprit dans un contexte religieux. On pense à des titres de recueil l'Anabase de Xénophon qui racontent l'expédition de Cyrus le jeune contre son frère Artaxerxès II, l'Anabase de Saint John Perse. Quant à la catabass, elle est un motif récurrent des épopées grecques, traitant de la descente du héros dans le monde souterrain, les Enfers. D'autres penseront à l'ambon des églises, le pupitre placé à l'entrée du chœur dans une église.
 
Des verbes de la vie quotidienne

Revenons au Nouveau Testament. Monter, descendre, Jésus, ses disciples, ceux qu'ils croisent le font sans cesse. Monter, descendre parce que la pesanteur le veut ainsi, dès que nos pieds quittent l'horizontalité. Jésus ou les disciples montent dans une barque (souvent avec le verbe embainô) et en redescendent. Les compagnons du paralytique montent sur le toit pour descendre leur malade par l'ouverture pratiquée. Zachée monte dans un arbre et en redescend à la demande de Jésus. Ces verbes apparaissent donc d'abord dans les évangiles pour décrire les gestes de la vie quotidienne.

Serait-ce tirer sur le sens du texte que de voir dans ces gestes un peu plus que de l'anodin ? Jésus lorsqu'il monte dans la barque pour enseigner ou pour échapper à la foule qui le presse va pouvoir se mettre à l'écart de la foule et appeler ses disciples (Luc 5). Zachée est trop petit pour voir Jésus : l'ascension de l'arbre lui permet de le voir (Luc 19). Les compagnons du paralytique ne peuvent accéder à Jésus directement. Leur ascension leur permet de contourner la foule par le haut (Marc 2 et parallèles).

Monter descendre, des gestes de la vie quotidienne, certes, mais ne se teintent-ils pas parfois d'une connotation symbolique ? Monter, c'est déjà peut-être changer de point de vue, adopter un nouvel angle de vue, offrir un nouvel horizon au regard que nous posons sur le monde. Première esquisse d'un usage qui n'est peut-être pas exclusivement prosaïque.

Monter à Jérusalem

Un second emploi caractéristique de ces deux verbes correspond à son utilisation géographique et cultuelle : on monte à Jérusalem, on en redescend, on descend de Jérusalem à Jéricho, on monte au Temple, on en descend. Cet usage n'est pas spécifique : déjà dans l'Ancien Testament, on monte au Temple, le pèlerin monte à Jérusalem comme nous le rappelle le titre donné à l'ensemble formé par les Psaumes 120 à 134 sous le titre “chants des montées”, montées pas seulement parce que le culte se déroulait primitivement sur les hauts-lieux, pas seulement parce que le Temple de Jérusalem se trouvait au sommet de la ville mais parce que ces chants parlent de la remontée des profondeurs :
——Des profondeurs, je crie vers toi, Seigneur.(Psaume 130, 1)
————Je lève les yeux vers toi qui habites le ciel... (Psaume 123,1)
Ces Psaumes sont un chemin de spiritualité vers Dieu comme le souligne le poète Y. Amichaï cité par Jean-Pierre Sonnet dans Le chant des montées : “Dieu ce sont des marches qui montent et le chant de degrés est un chant de louange pour le Dieu des marches.


Ce sens géographique et cultuel dérive donc d'un sens plus profondément théologique : les verbes monter et descendre désignent les relations de Dieu et de l'homme. Ainsi que l'illustrent ces versets d'Exode 2,23 “Les appels au secour qu'ils lançaient de leur esclavage montèrent vers Dieu” ou de l'épître de Jacques 1,17 “tout don parfait descend de Dieu, le Père des lumières”. Dans la conception biblique du monde, le ciel est le lieu où siège le trône de Dieu, la terre là où vivent les hommes, le séjour de morts là où l'on descend.
——Et toi, Capharnaüm, seras-tu élevée jusqu'au ciel ?
——Tu descendras jusqu'au séjour des morts !
——————————————————
 
(Matthieu 11,23)
Le haut, le ciel se retrouvait ainsi naturellement symboliser le lieu de l'altérité puisque c'est le lieu où l'homme ne pouvait pas aller. A l'heure des navettes spatiales, des satellites et des avions, on peut se demander si ce symbolisme fonctionne aussi bien. Parler du ciel dans la Bible c'est parler du monde autre, du monde complètement séparé du nôtre, celui de la terre. Parler de descendre et de monter en un temps où les fusées n'existaient pas est une façon de dire que nous ne pouvons pas appliquer à Dieu nos représentations de l'espace et du temps, qu'on ne doit pas réduire l'agir de Dieu à ce que nous sommes en mesure d'imaginer, de penser, d'effectuer. Le risque est sans cesse de faire de Dieu une créature du monde semblable aux autres créatures. Le recours aux notions de descendre et de monter tente de nous dire quelque chose de cette altérité irréductible.

Descendre nous parle de quelque chose qui vient de Dieu : ainsi l'esprit comme une colombe descend (Marc 1,10). Le ministère de Jésus dans l'évangile de Matthieu est circonscrit par la descente de l'esprit comme une colombe lors du baptême (Matthieu 3,16) et par celle de l'ange qui vient rouler la pierre du tombeau (Matthieu 28,2).

Celui qui est descendu du ciel

Arrêtons-nous un peu sur l'évangile de Jean où les verbes descendre et monter reviennent plus fréquemment que dans les évangiles synoptiques. Cela commence en même temps que le ministère de Jésus :
——“Et Jean (le Baptiste) porta son témoignage en disant :
——«J'ai vu l'Esprit, tel une colombe,
——descendre du ciel et demeurer sur lui. 
——
Et je ne le connaissais pas,
——mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau,
——
c'est lui qui m'a dit :
——‘Celui sur lequel tu verras l'Esprit descendre et demeurer sur lui,
——c'est lui qui baptise dans l'Esprit Saint’.
——Et moi j'ai vu et j'atteste qu'il est, lui, le Fils de Dieu.»
——————————————————————
 (Jean 1,32-34)
La descente du Saint Esprit atteste pour Jean-Baptiste que Jésus est le Fils de Dieu. Cette descente dit quelque chose du lien qui unit Jésus à Dieu et en est le signe.

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 Un peu plus loin, Jésus reprend l'image de l'échelle de Jacob, cette image qui affirme que ces deux mondes que tout sépare, le ciel et la terre, communiqueront.

——Et il ajouta : «En vérité, en vérité, je vous le dis,
——vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu
monter et descendre au-dessus du Fils de l'homme».

——————————————————————
(Jean 1,51)
Au chapitre 3, Jésus s'entretient avec Nicodème, et s'applique à lui-même cette fonction de médiation entre le ciel et la terre :
——«Car nul n'est monté au ciel sinon celui
——
qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme.»
——————————————————————
 (Jean 3,13)
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(L'échelle de Jacob, catacombe de la Via Latina)

Dans le chapitre 6, une expression revient fréquemment : “le pain qui descend du ciel”, pas moins de 7 fois dans les versets 30 à 51. Des gens demandent à Jésus :
——
«Mais toi, quel signe fais-tu donc,
——pour que nous voyions et que nous te croyions ?
——Quelle est ton oeuvre ?
——Au désert, nos pères ont mangé la manne,
——ainsi qu'il est écrit :
——‘Il leur a donné à manger un pain qui vient du ciel.’ »

Mais Jésus leur dit :
——«En vérité, en vérité, je vous le dis, ce n'est pas Moïse
——qui vous a donné le pain du ciel,
——mais c'est mon Père qui vous donne le véritable pain du ciel.
——Car le pain de Dieu,
——c'est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde.»

Ils lui dirent alors : «Seigneur, donne-nous toujours ce pain-là !»
 
--Jésus leur dit : «C'est moi qui suis le pain de vie ;
——celui qui vient à moi n'aura pas faim ;
——celui qui croit en moi jamais n'aura soif.
———Mais je vous l'ai dit :
——vous avez vu et pourtant vous ne croyez pas.
 
———Tous ceux que le Père me donne viendront à moi,
——et celui qui vient à moi, je ne le rejetterai pas,
——car je suis descendu du ciel pour faire, non pas ma propre volonté,
——mais la volonté de celui qui m'a envoyé.
 
———Or la volonté de celui qui m'a envoyé,
——c'est que je ne perde aucun de ceux qu'il m'a donnés,
——mais que je les ressuscite au dernier jour.
———Telle est en effet la volonté de mon Père :
——que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle,
——et moi, je le ressusciterai au dernier jour.»

Dès lors, les Juifs se mirent à murmurer à son sujet parce qu'il avait dit :
‘Je suis le pain qui descend du ciel.’
Et ils ajoutaient : «N'est-ce pas Jésus, le fils de Joseph ?
——Ne connaissons-nous pas son père et sa mère?
——Comment peut-il déclarer maintenant :
——‘Je suis descendu du ciel?’»

Jésus reprit la parole et leur dit :
——«Cessez de murmurer entre vous !
——Nul ne peut venir à moi si le Père qui m'a envoyé ne l'attire,
——et moi je le ressusciterai au dernier jour.
———Dans les Prophètes il est écrit : ‘Tous seront instruits par Dieu.’
——Quiconque a entendu ce qui vient du Père
——et reçoit son enseignement vient à moi.

———C'est que nul n'a vu le Père, si ce n'est celui qui vient de Dieu.
——Lui, il a vu le Père.

 
———En vérité, en vérité, je vous le dis,
——celui qui croit a la vie éternelle. Je suis le pain de vie.
——Au désert, vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts.
 
———Tel est le pain qui descend du ciel,
——que celui qui en mangera ne mourra pas.

 
———Je suis le pain vivant qui descend du ciel.
——Celui qui mangera de ce pain vivra pour l'éternité.
——Et le pain que je donnerai, c'est ma chair,
——donnée pour que le monde ait la vie.»”
 

Jean oppose ici la manne au véritable pain du ciel. Le pain de Dieu c'est celui qui descend du ciel et qui donne la vie. Dans la Traduction Œcuménique de la Bible, la manne est “le pain qui vient du ciel”. En grec, une simple préposition qui indique l'origine dit d'où vient ce pain : arton ek tou ouranou  (v.32). Alors que pour le pain véritable, on trouve le verbe participe présent du verbe descendre, o katabainôn (v.34). La manne tire son origine de là-haut alors que que le pain vivant descend du ciel : le ciel est donc non seulement son origine mais aussi sa provenance. Descendre dit l'origine souveraine. Peut-être pour le dire un peu autrement la manne est un pain qui vient du ciel qu'on prend, qu'on ramasse sur terre même s'il vient de là-haut, tandis que le pain vivant est un pain qu'on reçoit dans le mouvement même du haut vers le bas.

En écho à cette descente, au chapitre 20 (v.17) le Christ ressuscité dit à Marie de Magdala :
——«Ne me retiens pas !
——car je ne suis pas encore monté vers mon Père.
——Pour toi, va trouver mes frères
——et dis-leur que je monte vers mon Père
——qui est votre Père,
——vers mon Dieu qui est votre Dieu.»

Ainsi la communication est établie entre ces deux mondes pourtant “tout autre” l'un à l'autre. Le programme annoncé par l'évocation par Jésus de l'échelle de Jacob qui dit le lien entre les deux mondes est ainsi vécu par Jésus lui-même : c'est le même qui est monté et qui est descendu. La communication est établie et ne s'arrête pas là. L'Esprit descendra à Pentecôte sur les apôtres réunis. On peut se demander si le Christ n'a pas non seulement redescendu le ciel sur terre mais aussi remonter la terre au ciel.


Odile ROMAN-LOMBARD

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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 24 janvier 2011.

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(Ascension de Jésus, Andrtea MANTEGNA)

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