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EKCHEUÔ, verser, répandre ...

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Ekcheuô, est un mot de la Bible, un verbe grec qui signifie d’abord “verser”. C’est un verbe très commun que celui de verser, on l’emploie dans la conversation courante. Mais c’est aussi un verbe qui implique des compléments en plus du sujet, celui qui verse. Qu’est-ce qui est versé ? Dans quoi, où verse-t-on ? A partir de quoi ? Et même comment verse-t-on, goutte à goutte ou largement ? Verser est un verbe qui ne va pas tout seul.

Un mot de la Bible par
Dominique Hernandez...

——Une petite dizaine de verbes grecs peuvent être traduits par verser, certains étant des composés d’un verbe de base. Ainsi celui qui nous occupe ici porte déjà en lui une indication très importante. Ekcheuô est déjà composé à partir d’un verbe cheuô, qui veut déjà dire “verser”. Lui est ajouté un préfixe : ek qui amplifie sa signification. Ekcheuô veut littéralement dire verser hors de, cette évidence met l’accent non pas sur la destination de ce qui est versé, mais sur l’origine : d’où vient ce qui est versé et également sur l’action de verser, sur le fait que ce qui est versé l’est. Jusqu’au point où ce qui est versé peut être versé dans rien, peut ne pas être recueilli. Ekcheuô, ce n’est pas “verser dans“, mais plutôt “verser sur.” Un tel accent sur le verbe verser se retrouve, plus précisément, dans le verbe répandre.

——Répandre, cela se fait sans retenue, sans parcimonie, sans mesure : tout est répandu. Mais il y a aussi l’idée que ce qui est répandu ne l’est pas au bénéfice de celui qui répand. Répandre, ekcheuô, est un verbe ouvert vers l’extérieur. Et cette ouverture se déplie de la perte au don, ou encore de la mort à la vie.

——“Répandu perdu” : c’est du vin par exemple, du vin nouveau. L’image biblique est bien connue, quasiment passé dans l’expression commune, proverbe de sagesse populaire. Jésus répond par trois petites paraboles aux disciples de Jean le Baptiste qui s’étonnent que les disciples de Jésus ne jeûnent pas :

«Les invités à la noce peuvent-ils être en deuil
 
tant que l’époux est avec eux ?
 
Mais des jours viendront où l’époux leur sera enlevé :
 
c’est alors qu’ils jeûneront.

Personne ne met une pièce d’étoffe neuve
à un vieux vêtement 
car le morceau rajouté tire sur le vêtement
et la déchirure est pire.

On ne met pas de vin nouveau dans de vieilles outres ;
sinon les outres éclatent, le vin se répand
et les outres sont perdues.
On met au contraire le vin nouveau
dans des outres neuves
et l’un et l’autre se conservent.»
———————————————————(Matthieu 9,15-17)

Versé dans la vieille outre, le vin est perdu, répandu sur le sol et personne ne le boira, personne ne se réjouira de l’avoir bu. Le vin nouveau donne à entendre une nouveauté de vie qui ne s’accorde pas avec d’anciennes pratiques, d’anciens rites qui ne sauraient rendre compte et signifier la Bonne Nouvelle.

“Répandu perdu” : au bord le plus sombre se tiennent, dans le Nouveau Testament, quelques figures dont celle de Judas mais Judas mort. C’est l’apôtre Pierre qui, au premier chapitre du Livres des Actes, fait état de la mort de Judas :

« Il (Judas) était compté parmi nous
et il avait eu part à ce même ministère.
Après avoir acquis un champ avec le salaire de l’injustice,
il est tombé en avant et s’est éventré,
de sorte que tous ses intestins se sont répandus.
La chose a été connue de tous les habitants de Jérusalem,
à tel point que ce champ a été appelé dans leur langue
Hakeldamah, c’est à dire “le champ du sang”.»
  ———————————————————(Actes 1,18-19)

La tradition mentionnée ici par Luc évoque un accident sans plus de précision que cette coupure dans le corps par laquelle les entrailles se répandent provoquant la mort. On peut noter que cette tradition ne s’accorde pas avec celle rapportée dans l’évangile de Matthieu au chapitre 27, tradition selon laquelle Judas s’est pendu après avoir livré Jésus.

Du coté de la perte, de la mort, c’est aussi du sang qui est répandu, sang d’hommes tués par d’autres hommes. Il s’agit en particulier des prophètes qui ont été tués par leur peuple, leur proches et quel malheur pour les assassins et ceux qui les approuvent !  

  ——« Quel malheur pour vous !
  ——Vous construisez les tombeaux des prophètes,
  ——alors que ce sont vos pères qui les ont tués !
  ——Vous êtes donc témoins
  ——et vous approuvez les œuvres de vos pères,
  ——car eux, ils ont tué les prophètes
  ——et vous, vous construisez !

  ——C’est pourquoi la Sagesse de Dieu a dit :
  ——Je leur enverrai des prophètes et des apôtres ;
  ——ils en tueront et en persécuteront,
  ——afin qu’il soit demandé compte à cette génération
  ——du sang de tous les prophètes
  ——qui a été répandu depuis la fondation du monde,
  ——depuis le sang d’Abel jusqu’au sang de Zacharie
  ——que l’on a fait périr entre l’autel et la Maison ;
  ——oui, je vous le dis,
  ——il en sera demandé compte à cette génération. »
  —————————————————————
(Luc 11,47-51)

——Pour le lecteur de Luc, la tragique destinée des prophètes est posée en parallèle à la mort de Jésus, mais aussi aux persécutions dont sont victimes les premières communautés.

——L’apôtre Paul, dans l’épître aux Romains décrit les manifestations du péché commun à tous les humains en rassemblant des citations de divers Psaumes, Proverbes et Prophètes pour conclure une dénonciation ou plutôt un dévoilement des raisonnements, des mensonges par lesquels les hommes voudraient justifier leurs conduites :

———« Il n’y a pas de juste, pas même un seul ;
  ———il n’y en a pas un qui soit intelligent,
  ———pas un qui cherche Dieu.
  ———Tous se sont égarés, ensemble ils se sont pervertis,
  ———il n’y en a pas un seul qui fasse le bien,

  ———il n’y en a pas même un seul.
  ———Leur gosier est un sépulcre ouvert,
  ———ils rusent avec leur langue,
  ———ils ont sous leurs lèvres un venin d’aspic,
  ———leur bouche est pleine de malédiction et d’amertume.
  ———Ils ont les pieds agiles pour répandre le sang ;
  ———la destruction et le malheur sont sur leur chemin,
  ———ils n’ont jamais connu le chemin de la paix,
  ———il n’y a pas de crainte de Dieu devant leurs yeux. »
  ————————————————————
(Romains 3,10-18)

L’apôtre affirme ensuite comment, face au péché universel et inévitable, se tient, en Christ, la grâce de Dieu.

Le sang des hommes est répandu par des hommes, répandu, perdu et leur vie disparait avec, la place est alors laissée à la mort. On répand ce qui n’est pas à soi, comme on vole, on dérobe, on prive, comme on se veut maître de ce qui n’a pas de prix pour avoir trop de valeur: la vie de l’autre. Le sang de l’autre répandu, c’est la vie épuisée, vidée, écoulée ; c’est la mort. Verser le sang, c’est tuer.

——Entre mort et vie, sept coupes, tenues par sept anges, coupes remplies, écrit l’auteur du livre de l’Apocalypse, de la fureur de Dieu. Répandues sur la terre l’une après l’autre, elles y déversent maux, fléaux, plaies, première étape du jugement qui conduit à la chute de Babylone la Grande. Entre le royaume de la bête et le règne de Dieu, l’Apocalypse décrit avec force symboles un terrible combat, mais à l’issue duquel, même la mort n’est plus.

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Tapisserie de l'Apocalypse (détail), Angers.

——Entre mort et vie, répandu, il y a le sang de Jésus selon les trois récits du dernier repas qu’on peut lire dans les évangiles de Matthieu, Marc et Luc. La parole prononcée par Jésus sur la coupe dans les synoptiques comporte la mention du sang versé : sang de l’Alliance répandu pour beaucoup selon Marc et Matthieu, ou Nouvelle Alliance en mon sang versé pour vous (les disciples), selon Luc. Et seul Matthieu précise : “pour le pardon des péchés”.

——Répandre le sang, c’est un geste technique du sacrifice, l’expression est celle employée dans la Septante, la traduction en grec de l’Ancien Testament, pour désigner un sacrifice sanglant. Dans le judaïsme ancien, les sacrifices sanglants (il y en a 2 sortes) ont pour but de permettre la rencontre avec Dieu soit en assurant le passage de l’état d’impureté à celui de pureté (que ce soit une personne ou plusieurs ou un lieu), soit en réparant un tort commis envers Dieu, mais dans le domaine bien circonscrit de la propriété, Dieu étant considéré comme le propriétaire ultime de toutes choses. Pour ces sacrifices, le sang est nécessaire car il représente la vie. La mort de l’animal n’est jamais la perspective du sacrifice sanglant. Et il ne s’agit pas d’apaiser un Dieu en colère, mais de recréer les conditions nécessaires à sa venue, ainsi, par exemple, le pardon des péchés.

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Retable de l'Agneau mystique (détail), Jan van Eyck (vers 1390-1441)

——Dans ces paroles du dernier repas, Jésus donne un sens au don de sa vie et la parole sur la coupe, sur le sang répandu se réfère à la catégorie sacrificielle en ce qu’elle permet une rencontre avec Dieu, particulièrement pour Matthieu à travers le pardon des péchés. Bien d’autres perspectives sont convoquées par les trois récits, dans leur convergence et leurs spécificités. Dans la pluralité des interprétations de la mort de Jésus déployée dans le Nouveau Testament, la mention du sang répandu, sans retenue, indique une dynamique vers la vie, vers la rencontre avec le Christ, vers la communion, malgré la mort de Jésus et même à travers elle. La plénitude du don offert se dit aussi dans ce sang répandu pour beaucoup, de nombreux exactement et pour la plénitude de leur vie.

——Un peu avant le dernier repas de Jésus avec ses disciples, Jésus était à Béthanie. Matthieu, Marc et Jean placent à cet endroit, à ce moment, le geste d’une femme. Seul Jean voit en elle Marie, sœur de Marthe et de Lazare. Pour Marc et Matthieu, elle est anonyme, mais ce qu’ils disent l’un et l’autre à son sujet est peut-être bien plus fort que sa nomination.

“Comme Jésus était à Béthanie, chez Simon le lépreux,
une femme entra pendant qu’il était à table.
Elle tenait un flacon d’albâtre
plein d’un parfum de nard pur, de grand prix ;
elle brisa le flacon
et répandit le parfum sur la tête de Jésus.

Quelques uns s’indignaient :
——«A quoi bon gaspiller ce parfum.
  ——On aurait pu vendre ce parfum
  ——plus de trois cents deniers
  ——et les donner aux pauvres.»
Et ils s’emportaient contre elle.

Mais Jésus dit :

  ——«Laissez-la.
  ——Pourquoi la tracassez-vous ?
  ——Elle a accompli une belle œuvre à mon égard ;
  ——les pauvres, en effet, vous les aurez toujours avec vous,
  ——et vous pouvez leur faire du bien quand vous voulez ;
  ——mais moi, vous ne m’avez pas toujours.
  ——Elle a fait ce qu’elle a pu.
  ——Elle a d’avance embaumé mon corps
  ——pour l’ensevelissement.
  ——Amen, je vous le dis,
  ——partout où la Bonne Nouvelle sera proclamée,
  ——dans le monde entier,
  ——on racontera aussi, en mémoire de cette femme,
  ——ce qu’elle a fait. »
  
————————————————————(Marc 14,3-9)

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Le repas chez Simon, Thierry BOUTS (vers 1445-1450)

Embaumement à l’avance, dit Jésus, ou onction, ou honneur rendu ou amour manifesté. Parfum répandu, argent répandu, argent gaspillé disent les disciples vertueux. Il y a dans ce verbe répandre une générosité incomprise ici, souvent, à l’aune des bonnes actions envers les nécessiteux. Elle a fait ce qu’elle a pu pour exprimer ce qu’elle ressentait, croyait, vivait, pour témoigner de l’importance de Jésus pour elle, parce que la fin était proche, encore un peu, et ce serait trop tard. Répandre le parfum, verser tout ce qu’elle avait apporté, ne rien garder ni pour elle ni pour d’autre, mais tout lui donner ; répandre, c’est sans compter. Le parfum comme le sang. On raconte encore ce qu’elle a fait, qui était à l’image de ce que Dieu fait.

Dieu qui verse l’Esprit, Dieu et Jésus, dans le grand discours de Pierre au deuxième chapitre du Livre des Actes. La prophétie du prophète Joël se réalise affirme Pierre, la prophétie qui annonçait :

  ———“Alors dans les derniers jours, dit Dieu,
  ———je répandrai mon Esprit sur toute chair,
  ———vos fils et vos filles seront prophètes,
  ———vos jeunes gens auront des visions,
  ———vos vieillards auront des songes ;
  ———oui sur mes serviteurs et sur mes servantes
  ———en ces jours-là je répandrai mon Esprit
  ———et ils seront prophètes.
  ————————————————————(Actes 2,12-18)
... et Pierre poursuit un peu plus loin :

  ———« Ce Jésus, Dieu l’a ressuscité,
  ———Exalté par la droite de Dieu,
  ———il a donc reçu du Père l’Esprit Saint promis
  ———et il l’a répandu,
  ———comme vous le voyez et l’entendez.
  ————————————————————(Actes 2,32-33)

Aucune parcimonie dans ce don répandu, mais l’abondance, la générosité la plus grande, et ce don porte des fruits ! Luc raconte véritablement l’œuvre de l’Esprit Saint dans le livre des Actes, de la croissance de la première communauté aux voyages missionnaires de Paul.

C’est Paul d’ailleurs qui aura le dernier mot, le dernier ekcheuô, et c’est Dieu qui en est le sujet par l’intermédiaire de l’esprit Saint. Au chapitre 5 de l’épître au Romains :

  ———“L’espérance ne trompe pas,
  ———car l’amour de Dieu a été répandu
  ———dans nos cœurs par l’Esprit saint
  ———qui nous a été donné.”

Amour et répandre sont deux mots
————————————qui vont très bien ensemble !

Dominique HERNANDEZ

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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 16 octobre 2010.

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