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ENDUÔ, vêtir

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(Saint Martin partageant son manteau)

——Enduô est un des verbes grecs signifiant vêtir. Mais en français comme en grec, un verbe, un mot est bien rarement isolé, unique. Non seulement il y a toute la famille d'une même racine déclinée en verbe, en substantif, en adjectif, en adverbe... , mais un mot est souvent aussi accompagné, de près ou de loin par des synonymes qui peuvent mettre en relief un des ses aspects particuliers, et il est précédé d'une étymologie qui élargit son espace jusqu'à des territoires parfois perdus mais d'où se lèvent des échos toujours intéressants. Et se dessine alors de proche en proche, jusqu'au lointain, un espace en plusieurs dimensions, y compris la quatrième dimension, le temps, un espace formé d'une multiplicité de sens comme autant de sources vivifiantes où se renouvellent les significations et les saveurs des mots.

Un mot de la Bible——
par Dominique Hernandez ...

Etymologies ...

——Ainsi “vêtir”, le verbe français est accompagné de plusieurs synonymes, entre autre, le verbe “habiller”, mais l'un et l'autre n'ont pas la même étymologie et si vêtir et son adjoint vêtement sont issus de la même racine latine vestire qui signifie couvrir d'un vêtement, “habiller” est dérivé de “bille” et signifie à l'origine “préparer une bille de bois”, alors que l'habit dont on s'habille vient pour sa part de la famille latine de habere en passant par l'habitus qui veut dire “manière d'être” et qui s'est spécialisé au Moyen-Age dans le sens de costume religieux puis plus largement vêtement.

——Pour les verbes grecs traduits par vêtir, revêtir, habiller, c'est la même chose. Il y en a plusieurs parmi lesquels l'enduô de ce jour, qui n'est pas d'ailleurs le plus utilisé par les auteurs du Nouveau Testament. Ils lui préfèrent souvent himatizo qui est lui-même un lointain dérivé d'un des autres verbes grecs parlant de vêtir, ou encore periballo, un verbe composé rappelant la gestuelle de l'habillement quand on jette autour de soi une pièce de tissu.

——Enduô a deux sens : outre vêtir, habiller, c'est aussi, et d'abord, “entrer dans”. La racine duô signifie “s'enfoncer”, “plonger dans”. Alors avec enduô, vêtir, ce n'est pas tant recouvrir, poser un vêtement sur quelqu'un ou sur soi, le geste habituel lorsqu'on s'habille, que rentrer dans son vêtement, comme si le vêtement était un lieu, un espace qu'on habite en le revêtant. Le choix du vêtement et la décision de s'en revêtir ou le fait d'en être revêtu prennent alors une grande importance.

——Plus qu'une matière, une forme et une couleur, il est vrai que le vêtement est toujours un langage. Code vestimentaire, uniforme, style des vêtements adressent aux autres des messages : affirmation, reconnaissance, revendication, exposition, provocation.

Défilé de mode ... biblique

Lorsque l'évangéliste Marc prend soin de préciser tout au début de son évangile (1,6) que Jean, le baptiste, est vêtu de poils de chameau, il revêt la figure de Jean d'une autorité et d'une fonction particulière, car le manteau en poil de chameau, selon le livre de Zacharie est celui des prophètes (Zacharie 13,4 ; voir aussi 2 Rois 1,8). Cette précision sur le vêtement de Jean plonge le personnage (et le lecteur) dans une thématique qui n'est pas explicitée dans le récit, mais seulement évoquée, convoquée par l'élément du vêtement.

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(Jean-Baptiste, Matthias Grunewald ; détail du retable d'Issenheim)

Dans le livre de l'Apocalypse, grande vision extrêmement riche en symboles, le verbe est utilisé trois fois, pour décrire le vêtement de divers personnages : celui qui ressemble à un fils d'homme, celui qui dit être le premier, le dernier et le vivant est vêtu d'une longue robe ceinturée d'or, royale. Plus loin, les anges et les armées du ciel sont vêtus de lin blanc, pur, resplendissant, puisque le blanc n'est pas couleur, mais lumière et lumière divine dans le Nouveau Testament où elle habille également Jésus sur la montagne de la transfiguration ainsi que les messagers de la résurrection.

Nous rencontrons également enduô dans une parabole de l'évangile de Luc au chapitre 15 (lire ce passage), où le père qui retrouve son fils perdu ordonne qu'il soit revêtu de la plus belle robe, et c'est un des signes de la fête qui témoigne de la joie pour cette vie retrouvée, redonnée. Honoré par la robe, l'anneau au doigt, les sandales aux pieds, celui qui se croyait indigne est rétabli dans la dignité de fils, investi à nouveau et aux yeux de tous dans son statut d'enfant bien-aimé. Comme il entre dans la belle robe, enduô, il entre à nouveau, il entre, nouveau, dans la plénitude de sa vie, par la grâce du père.  La robe de fête est un des éléments symbolisant l'accueil inconditionné et débordant de générosité de son père.

Vêtir, revêtir, habiller, enduô, entrer dans, c'est désigner un élément fondamental de l'être. Mais cette pensée du vêtement peut décliner dans un souci de soi qui vient faire obstacle au sens de l'existence humaine exprimé dans les évangiles : la vie devant Dieu. Ce souci témoigne d'une existence tournée vers elle-même, auto-centrée et les évangiles de Matthieu et Luc mettent en garde contre ce repliement qui s'oppose à la confiance et à l'espérance en Dieu. Les évangélistes placent cet avertissement dans la bouche de Jésus s'adressant à la foule pour Matthieu, aux disciples chez Luc :

——« Ne vous inquiétez pas pour votre vie de ce que vous mangerez,
———ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez (enduô).
——Car la vie est plus que la nourriture
———et le corps plus que le vêtement (enduma).»
————————————————————(Luc 12,22-23)

——Si la nourriture et le vêtement sont indispensables, l'attitude face à eux est rapportée à l'intégrité de l'existence humaine fondée sur une relation de confiance non en ses propres capacités mais au Dieu de la vie.

S'habiller “à la mode paulinienne”

——Car étymologiquement, l'existence c'est sortir de soi et le sens d'enduô, revêtir comme “entrer dans” s'y rattache tout à fait, le prolonge, en est une facette. Se vêtir, revêtir, le vêtement devient métaphore d'un changement, d'une transformation, d'une métamorphose, métaphore d'une nouvelle identité, d'une nouvelle appartenance, d'une nouvelle création. Et c'est dans les épitres pauliniennes et deutéro-pauliniennes (celles qui sont attribuées à Paul mais rédigées par des auteurs se réclamant de sa pensée) qu'enduô est employé le plus grand nombre de fois.

Dans la première épître aux Thessaloniciens, le plus ancien écrit du Nouveau testament, mêlant comme souvent métaphores et symboles, Paul exhorte les Thessaloniciens (5,8) :

——Tous en effet, vous êtes fils de la lumière, fils du jour :
——nous ne sommes ni de la nuit, ni des ténèbres.
——Donc ne dormons pas comme les autres,
——mais soyons vigilants et sobres.
——Ceux qui dorment, c'est la nuit qu'ils dorment
——et ceux qui s'enivrent, c'est la nuit qu'ils s'enivrent ;
——mais nous qui sommes du jour, soyons sobres
——et revêtus de la cuirasse de la foi et de l'amour
——avec le casque de l'espérance et du salut.”

Paul reprendra l'image dans l'épître aux Romains  (13, 12):

——Rejetons donc les oeuvres des ténèbres
——et revêtons les armes de la lumière.
——

L'équipement du soldat offre au croyant une figure dans laquelle entrer, une figure à revêtir, une figure pour transfigurer celui qui peut se trouver, faible, petit et démuni, pour l'encourager et le soutenir dans ce qui est pour l'apôtre un combat entre lumière et ténèbres, ancien et nouveau, chair et esprit, autant d'oppositions qui correspondent à l'expérience de l'apôtre et qu'il travaille vigoureusement à plusieurs reprises dans ses épîtres.

Une parmi celles dessinées dans les lettres est l'opposition entre terrestre et céleste que Paul déploie dans la première épître aux Corinthiens. Dans cette tumultueuse communauté, l'apôtre affronte des adversaires s'opposant à sa prédication. Certains affirment qu'il n'y a pas de résurrection des morts (chapitre 15). Au terme d'une argumentation serrée, Paul conclut :

——Je vais vous dire un grand mystère ;
——Nous ne mourrons pas tous, mais tous serons transformés,
——en un instant, au son de la trompette finale.
——Car la trompette sonnera, les morts ressusciteront incorruptibles
——et nous, nous serons transformés.
——Il faut en effet que cet être corruptible revête l'incorruptibilité
——et que cet être mortel revête l'immortalité.
——Quand donc cet être corruptible aura revêtu l'incorruptibilité
——et que cet être mortel aura revêtu l'immortalité,
——alors se réalisera cette parole de l'Ecriture :
——la mort a été engloutie dans la victoire.

——L'incorruptibilité et l'immortalité représentent les ultimes vêtements, qui célèbrent la victoire et la plénitude de la transformation accomplie, Telles sont la foi et l'espérance de l'apôtre qu'il souhaite partager avec les Corinthiens. Mais pour le temps présent, les armes de la lumière, la cuirasse de la foi et de l'amour portent le croyant à revêtir en fait le Christ lui-même. “Revêtez le Seigneur Jésus Christ” ainsi Paul exhorte-t-il les Romains (13,14) ; “vous avez revêtu Christ” affirme-t-il aux Galates (3,27).

——Vous avez revêtu Christ car vous avez été baptisés en Christ.” Etre baptisé, c'est littéralement être plongé dans l'eau. Enduô, c'est entrer dans et souvenez-vous, duô, c'est aussi plonger. Les deux verbes se répondent parfaitement et l'on comprend pourquoi l'apôtre a choisi enduô pour ces métaphores du vêtement, du revêtement comme symboles de la vie en Christ.

Les auteurs des épîtres aux Ephésiens et aux Colossiens poursuivent dans cette voie. Au chapitre 3 de la lettre aux Colossiens une très longue exhortation est gouvernée par “revêtez-vous” : de compassion, de bonté, d'humilité, de douceur, de patience, et en plus, d'amour. Tels sont les sentiments, le comportement caractéristiques de l'homme nouveau, celui que les croyants ont revêtu en remplacement du vieil homme rappelle l'auteur dans la phrase précédente. Cet homme nouveau à revêtir, insiste l'auteur de l'épître aux Ephésiens est créé par Dieu. La transformation intérieure dans la conversion, dans le baptême, est portée à la connaissance de tous par un comportement adéquat, comme un vêtement particulier indique publiquement un soldat, un religieux, un magistrat... Ce vêtement ne change pas tous les jours. Il n'y a là rien de ponctuel, mais une durée qui implique une persévérance, une volonté. Enduô, revêtir, entrer dans, et y demeurer. Ce vêtement est finalement plus qu'un vêtement, il devient peau, os, muscles et sang de celui qui est entré dans la dynamique de la transformation.

——De même, enduô ne porte pas la fonction de protection des vêtements, ni celle d'un camouflage. Ce n'est pas un verbe qui s'attache à l'apparence pour ce qu'elle est, mais celui qui révèle ce qui se passe en profondeur, à l'intérieur de celui qui est vêtu. Ce qui s'est passé est en relation avec le Dieu vivant, est une relation avec le Dieu vivant. Celui qui entre dans cette relation ne reste pas indifférent. Il change et ce changement n'est pas un changement d'avis, auquel cas on pourrait craindre qu'il puisse changer d'avis comme on change de chemise, ce n'est pas un changement d'avis, c'est un changement de vie, un changement comme un accomplissement.

Dominique HERNANDEZ

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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 10 septembre 2008.

 

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