Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

MUTHOS, récit, fable, mythe...

Coupole basilique St Marc (Venise) .jpg

(La création en sept jours, coupole de la basilique St Marc à Venise)

Mythe, muthos, voilà un mot de la Bible à un double titre :
• D'une part ce mot apparaît bien dans la Bible, plutôt rarement,
——et, nous le verrons, toujours de façon péjorative ;
• D'autre part ce terme de mythe est souvent appliqué aujourd'hui
——à la Bible ou à certains de ses épisodes ;
——et ceci avec des conotations très opposées !

Un mot de la Bible
par Patrice ROLIN...

Dans l'Antiquité grecque

Commençons par le commencement : dans l'Antiquité grecque, le mot muthos, “mythe” signifie simplement une “parole exprimée”.
On le trouve d'abord chez Homère et chez Hésiode dans ce sens de  “parole", "discours", “discours public”.
Chez un autre auteur grec, Eschyle le mot muthos, prend le sens de “récit", et c'est là sont sens le plus courant ; le mythe est d'abord un récit.

Chez Sophocle, le mot mythe va renvoyer à l'idée de “dialogue”, de “conversation”, ... et parfois de “rumeur”...
Bref, le mythe, c'est “ce qu'on raconte”.

Ce qu'on raconte”, même en français, on entend bien que cette expression “ce qu'on raconte”, peut soit avoir le sens objectif de “récit raconté”, soit, le plus souvent un sens péjoratif : «Ah ! Ça, c'est ce qu'on raconte ...» Sous-entendu, «C'est des histoires tout ça !». Là encore dans un sens péjoratif d'histoires non fondées, de racontars ...

Si bien que l'historien grec Hérodote va utiliser le mot muthos , “mythe”, pour désigner un “récit non historique”. De même chez le philosophe Platon, où le mot muthos renvoie à l'idée de “récit fabuleux”, de “conte”,
Citons un exemple dans le Timée de Platon qui met en scène un dialogue entre Socrate et Cristias, et où il est question  :
... non pas une fiction (muthos) composée,
—vmais une histoire (logos) vraie... (26e)
Le mythe est donc ici opposé à l'histoire vraie.

Venons-en à la Bible...

Dans la Bible grecque

On ne trouve évidemment pas le mot muthos dans la Bible hébraïque, l'Ancien Testament des chrétiens, puisque muthos est un mot grec.
En hébreu, le mot qui serait le plus proche est le mot MaShaL, qui désigne une histoire imagée, une parabole, une fable, ... mais on ne trouve pas, dans ses sens du mot MaShaL, le côté négatif, dépréciatif qui apparaît souvent lié à muthos.
Au contraire, le MaShaL est respecté, et c'est un mode de communication tenu en haute estime au sein du judaïsme.
En fait, le mot muthos fait son apparition dans la Bible, à deux reprises, dans des livres deutérocanoniques. Ces livres de la Bible Grecque dite des Septante(1) qui viennent s'ajouter à la traduction grecque de la Bible hébraïque, entre le 3ème et le 1er siècle avant JC.

Et d'emblée, c'est dans un sens déprécié que le mot muthos y apparaît :
Tout d'abord dans le livre du Siracide au chapitre 20,19 (versets18 à 23) dans une série de sentences sur l'usage avisé de la langue. On peut lire :
—vL'homme sans manières est comme une histoire hors de propos (muthos)
—vqui se trouve continuellement dans la bouche des imbéciles.

Dans le livre de Baruch 3,23 (versets 22 et 23) on retrouve se mot muthos composé avec le mot logos, offrant ainsi la seule apparition biblique de ce qui donnera notre mot “mythologie” : muthologos.
C'est dans un poème sur la Sagesse inaccessible.
… même les fils d'Agar qui recherchaient le savoir sur la terre,
les marchands de Merrân et de Témân,
les conteurs de fables (muthologoi)
et les chercheurs de savoir,
ils n'ont pas connu le chemin de la Sagesse
et ne se sont pas souvenus de ses sentiers.

Autrement dit, ce n'est pas dans les fables des conteurs, ni dans les mythologies environnantes que l'on peut trouver la vraie Sagesse.
Il va de soi que pour l'auteur du livre de Baruch les histoires racontées par la Bible Hébraïque ne sont en aucune façon des fables ou des mythes de ce genre.


Dans le Nouveau Testament

C'est dans ce sens toujours négatif “d'affabulations” que le mot est employé 5 fois seulement, dans le Nouveau Testament.
Et il se trouve que c'est à chaque fois dans des écrits très tardifs, les lettres pastorales et la 2ème épître de Pierre.

Lisons la 1ère lettre à Timothée chapitre 1,4 (versets 3 à 7)
3 “…Selon ce que je t'ai recommandé
à mon départ pour la Macédoine,
demeure à Éphèse pour enjoindre à certains
de ne pas enseigner une autre doctrine,
4  et de ne pas s'attacher à des légendes (muthos)
et à des généalogies sans fin ; ...

6     ... Pour s'être écartés de cette ligne,
certains se sont égarés en un bavardage creux ;
7  ils prétendent être docteurs de la loi,
alors qu'ils ne savent ni ce qu'ils disent,
ni ce qu'ils affirment si fortement...”

Le ton est donné, l'auteur invite ses destinataires à ne pas perdre leur temps avec des légendes, muthos, qui ne sont que des “bavardages creux”, des prétendus savoirs.
Plus loin, dans la même lettre 1 Timothée 4,7 (versets 1 à 7) l'auteur poursuit :

6“ …Expose tout cela aux frères :
tu seras ainsi un bon diacre du Christ Jésus,
nourri des paroles de la foi et de la belle doctrine
que tu as suivie avec empressement.
7  Quant aux fables (muthos) impies,
commérages de vieille femme,
rejette-les. Exerce-toi plutôt à la piété.

Il semble que l'auteur des lettres appelées “épîtres pastorales” (Timothée 1 et 2, et à Tite) aient quelques soucis avec des fidèles qui tendent l'oreille vers les mythes non judéo-chrétiens de la culture gréco-latine.

Il semble même, selon lui, que cela devait arriver. Ainsi, dans sa 2nde lettre à Timothée 4,4 (versets 1 à 5) il écrit en effet  :

3   “... Viendra un temps,
où certains ne supporteront plus la saine doctrine,
mais, au gré de leurs propres désirs
et l'oreille leur démangeant,
s'entoureront de quantité de maîtres.
4   Ils détourneront leurs oreilles de la vérité,
vers les fables
(muthos) ils se retourneront...”

A Tite 1,14 (lire les versets 10 à 16), le même auteur écrit dans le même sens en lui recommandant la plus grande fermeté, et même la censure s'il le faut, contre ceux qui s'intéressent aux mythes non bibliques  :

10   “... Nombreux sont en effet les insoumis,
vains discoureurs et trompeurs, surtout parmi les circoncis.…
C'est pourquoi reprends-les sévèrement,
pour qu'ils aient une foi saine.
14 Qu'ils ne s'attachent pas aux fables
(muthos) juives
et aux préceptes d'hommes qui se détournent de la vérité.”

Ici, ce sont mêmes certaines légendes juives qui sont mises dans le même sac que les mythes païens.

Il est probable que des mythes gnostiques soient aussi visés, comme le laisse à penser la 2ème lettre de Pierre 1,16 (versets 12 à 16 ...) :
… En effet, ce n'est pas en nous mettant à la traîne de fables

sophistiquées (muthos) que nous vous avons fait connaître
la venue puissante de notre Seigneur Jésus Christ …

Des fables, littéralement, des mythes sophistiqués”. L'auteur désigne sans doute par cette expression les élaborations symboliques très recherchées de la gnose. De grands récits mythologiques complexes dont la connaissance était sensée apporter le salut.

Avec ce dernier texte, nous avons lu toutes les apparitions du mot muthos dans la Bible. Et il faut bien reconnaître que le bilan est sans appel pour la notion de mythe !

C'est d'ailleurs dans ce sens très négatif que le mot mythe est souvent utilisé en français :
- Parler par exemple du “mythe de la croissance perpétuelle”, c'est dire que cette idée est erronée, qu'il s'agit d'une croyance non fondée, d'une illusion.
- Parler encore du “mythe du fer dans les épinards”, c'est signaler que l'idée qu'il y ait plus de fer dans les épinards que dans d'autres légumes est tout simplement fausse
- De même, le mythomane est quelqu'un qui ne cesse d'affabuler à son propre sujet. Dans ce sens, le mythe est proche du mensonge.

La notion de mythe dans les sciences humaines

A l'opposé, dans les milieux des sciences humaines, les récits mythologiques, les mythes primitifs, antiques ou contemporains sont considérés comme des objets d'études essentiels pour la compréhension des cultures qui les ont produits.

Comment comprendre cette tension entre une compréhension très négative du mythe, et une compréhension valorisant le mythe ?

C'est que la notion de mythe est victime d'un grand malentendu :
En effet, la fonction des mythes dans la littérature antique, dans la Bible, comme dans les toutes les civilisations qui produisent des mythes, c'est de réfléchir sous la forme d'un récit. Raconter une histoire pour évoquer les grandes questions qui traversent l'humanité :
La question de la mort et du mal, la question du rapport au frère ou à l'étranger, la question du rapport en hommes et femmes, entre humains et animaux, etc ...
A toutes ces questions fondamentales, et à bien d'autres, les mythes tentent d'apporter une réponse sous la forme d'un récit, une histoire à penser”.
Et à ce titre, beaucoup d'épisodes bibliques du Premier comme du Nouveau Testament se présentent avec une forte dimension mythique.

En entendant ou en lisant une telle affirmation, beaucoup de chrétiens réagissent fortement. Car ils entendent que cela signifie que les récits bibliques sont des fables sans vérité, des histoires sans réalité,  ... Et c'est malheureusement dans ce sens que des non-croyants utilisent parfois ce terme à propos de la Bible.

Mais c'est précisément là que le malentendu commence, chez les uns, comme chez les autres.
Que ce soient ceux qui veulent dénigrer les récits bibliques en les qualifiant de mythologiques, ou que ce soit ceux qui veulent défendre à tout prix la Bible en refusant d'y lire parfois des mythes, les uns et les autres se méprennent sur ce qu'est un mythe.
En effet, le mythe ne requiert pas une lecture rationalisante, ni une lecture objectivante, qui supposerait que les choses se sont passées exactement comme le récit mythique les racontent.
• Le mythe n'est pas à lire comme une mythologie explicative de l'Univers à un âge pré-scientifique.
• Le mythe est au contraire à lire comme l'expression de questions existentielles communes à tous les humains, de toutes les époques, et de toutes les cultures.
Le mythe travaille des questions de vie essentielles et profondes.

En ce sens, à l'inverse de la compréhension populaire de ce mot,
Il n'y a parfois rien de plus vrai qu'un mythe !

icare plouf.jpg
(La chute d'Icare, Pierre Paul RUBENS 1636)

Le problème avec les mythes, ceux de l'Antiquité gréco-latine, comme avec les mythes primitifs ou les mythes bibliques, le problème n'est pas du côté du récit mythique lui-même, mais le problème est bien du côté du lecteur. Un lecteur qui ce fourvoie s'il lit un mythe en le prenant pour un récit scientifique, objectif, historique.

Bien sûr, le mythe est toujours enraciné, dans une culture et une histoire. Mais plus profondément, le mythe est enraciné dans l'expérience de la condition humaine. C'est là, à ce niveau-là, qu'il peut exprimer une vérité.

C'est d'une vérité de foi qu'il s'agit bien sûr, ou d'une vérité philosophique ou anthropologique. Et à ce titre tous les mythes ne disent pas la même chose.
En effet, ils témoignent de compréhensions différentes de l'humain, de sa place dans le cosmos, ou encore de son rapport à la transcendance.
C'est donc à ce niveau-là qu'il convient de lire les mythes, de les interpréter, et de les discuter.
On évitera ainsi bien des malentendus, et l'on entrera dans la grande conversation universelle des humains sur le sens de leur existence.
C'est ce que je nous souhaite à tous en lisant la Bible.

Patrice ROLIN

Note :
(1) A partir du 3ème siècle av. JC l'expansion de la langue grecque rendit nécessaire la traduction de la Bible Hébraïque en grec pour des juifs de la diaspora (en particulier à Alexandrie) qui pratiquaient plus facilement le grec que l'hébreu. C'est cette traduction que l'on nomme aussi la Bible Grecque ou encore la Septante.

—•o0O0o•—

L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible”
sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 31 octobre 2009.

—•o0O0o•—

En lien avec cet article,
on lira avec intérêt la note suivante :

Entre mythes et réalités, par Jean-Paul MORLEY

et l'ouvrage suivant :

Mythes grecs et mythes bibliques, l'humain face à ses dieux
(sous la direction d'Elian Cuvillier et Jean-Daniel Causse) CERF, 2007

Pour approfondir, consulter le magistral

Mythos et Logos : La pensée de Rudolf Bultmann,
André Mallet, Labor et Fides, 1989.

Les commentaires sont fermés.