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Fondée sur un caillou ?

Y aurait-il une guerre “des Pierre” dans les Écritures
autour du récit de consécration de ce cher Simon ?

Celui-ci n’avait rien demandé, et Jésus affirme, tout de go :
——« Et moi, je te dis que tu es Pierre,
——et que sur cette pierre je bâtirai un Rassemblement,
——et que les portes du séjour des morts
——ne prévaudront point contre lui

————————————— (Matthieu 16,18)

Vitraux_Corserey.jpg
(Vitrail dans l'église de Corserey-Canton de Fribourg en Suisse ; 1948)

Un nom, des sens

——Dans cet épisode de l’Évangile (lire Matthieu 16,13-23), Simon reçoit un nouveau nom, ce qui est une prérogative divine depuis Abraham pour marquer que la promesse de Dieu change la vie. Le nom est porteur de sens. En araméen, c’est KéPhaS, en grec Petros, ce qui donne en français Pierre. C’est une chance car ce jeu de mot fonctionne aussi en français, ce qui n’est pas le cas en anglais par exemple. Jésus veut faire entrer en résonance dans sa phrase qu’il “pose la première pierre” d’un édifice particulier qui sera le Rassemblement (Église), non plus un bâtiment comme l’était le Temple de Jérusalem jusqu’à présent, mais l’Église-Ekklesia de Dieu, c’est-à-dire un rassemblement de personnes qui ont été mises à part car Dieu les a appelées au dehors. C’est donc un édifice vivant. Comme cela sera exprimé en 1 Pierre 2,4-5, c’est bien Jésus qui est la pierre angulaire dont avaient parlé Ésaïe (Ésaïe 28,16), le psalmiste (Psaumes 118,22), ou encore Luc (Luc 20,17 et Actes 4,11). Mais en plus de cette pierre angulaire, Jésus choisit une pierre de fondation, une pierre vivante qui est différente de la pierre angulaire, et qui s’appelait jusqu’alors Simon. C’est autour d’elle que d’autres pierres vivantes vont constituer l’édifice de cette nouvelle demeure sainte, cette maison spirituelle.

Pierre, rocher ou caillou ?

——Reste à savoir quelle est la nature précise de cette pierre vivante. Et là les spécialistes de l’araméen et du grec sont presque prêts à lancer la première pierre sur tous ceux qui pécheront par une interprétation différente de la leur. Autant dire qu’il est difficile de trancher dans les interprétations, mais que s’opposent deux écoles, qui cherchent en fait à justifier a posteriori un choix théologique. Pierre est-il un régnant triomphal, “premier pape”, ou est-il au contraire un humble serviteur, renégat sans cesse pardonné ?

——Cette querelle se crispe autour de la signification précise des termes KéPhaS, Petros et petra. L’araméen KéPhaS a à voir avec un rocher, mais il existe une racine KaPhaPh, qui veut dire “se courber”, “s’humilier”. Quant à Petros et petra (en grec : “tu es Petros, et sur cette petra, je bâtirai mon Église”), il semble que dans le grec ancien, dans la poésie du 4ème siècle avant Jésus-Christ, il était avéré que le terme masculin Petros voulait dire “caillou” avec une connotation de petitesse, et que le terme féminin petra signifiait plutôt “rocher”, dans un sens plus imposant. Certains spécialistes défendent l’idée que le grec du Nouveau Testament, un grec basique, ne conservait plus de telles connotations subtiles.

Alors comment trancher ?
Et, finalement faut-il trancher ?

——Nous devons faire le deuil d’une compréhension parfaitement transparente des textes bibliques et des représentations de l’époque. Mais a minima, nous serons d’accord que la fragilité du ministère de Pierre est d’être justement dans ce tiraillement entre l’humilité du serviteur et la majesté du régnant, entre l’humiliation du traître et l’honneur de la reconnaissance de Jésus comme “Christ, le Fils du Dieu vivant(Matthieu 16,16). Ainsi, selon Matthieu, Jésus construit son Église sur un petit caillou, et c’est ce désir du Christ lui-même qui donne au caillou la stature d’un grand rocher.

Gilles BOUCOMONT

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(Le reniement de Pierre, Duccio di Buoninsegna ; Maestà, détail, 1308-1311, Sienne)
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(l'article ci-dessus est paru dans La Voix Protestante en octobre 2008)

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PETRA et LITHOS 

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