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La voix crie-t-elle dans le désert ?

Où l'on voit que l'emplacement d'un signe de ponctuation peut changer complètement le sens d'une phrase et, par contrecoup, influencer la destinée d'un homme ...

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(La Prédication de saint Jean-Baptiste, Pieter Bruegel l'Ancien, vers 1566)

 Une prophétie d’Ésaïe bien connue est rapportée par les évangiles synoptiques (Matthieu 3,3 ; Marc  1,3 et Luc 3,4) :

Une voix crie dans le désert :

«préparez le chemin du Seigneur,

rendez droits ses sentiers.»”

————————————Matthieu 3,3               

Cette prophétie est appliquée à Jean-Baptiste qui se trouve précisément dans le désert et qui est présenté par les évangiles comme celui qui prépare la venue du Christ. Mais le grec biblique n’a pas de ponctuation, de sorte que les « deux points » après désert ont été rajoutés par les traducteurs de la Bible. Ils ont d’ailleurs bien fait puisque les évangiles précisent bien que Jean-Baptiste était “dans le désert” lorsqu’il proclamait. À première vue, il s’agit bien d’une analogie entre la prophétie d’Ésaïe et la situation du Baptiste.

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Marc 1,3 dans le codex Sinaïticus 
(manuscrit datant du 4ème s. ap. JC)

Sans la ponctuation ...

Mais le Premier Testament, en hébreu, n’avait, à l’origine, pas davantage de ponctuation et la structure de la phrase d’Ésaïe (40,3) fait plutôt penser à une autre disposition. Reprenons ce verset, sans ponctuation d’abord :

Une voix proclame dans le désert dégagez un chemin pour le Seigneur nivelez dans la steppe une chaussée pour notre Dieu”.

Il est très courant, dans le Premier Testament, qu’une phrase soit répétée deux fois en utilisant des mots différents. Cela fait partie de la rhétorique hébraïque. Nous sommes ici dans ce cas, puisqu’il est dit deux fois de suite qu’il faut dégager un chemin pour Dieu. C’est pourquoi toutes les traductions mettent la ponctuation de la manière suivante :

Une voix proclame :

Dans le désert, dégagez un chemin pour le Seigneur,

Nivelez dans la steppe une chaussée pour notre Dieu”.

Il devient alors clair que la voix n’est pas dans le désert, mais qu’elle dit ce qu’il faut faire dans le désert.

Dans la Bible grecque

Cependant, les évangélistes connaissent principalement la traduction en grec du Premier Testament (dite des Septante, voir note), commencée à Alexandrie quelques siècles avant JC par des docteurs juifs (au nombre de 70 selon la tradition). Or cette traduction a omis la répétition “dans la steppe” puisqu’elle écrit, sans ponctuation bien sûr :

Une voix proclame dans le désert dégagez un chemin pour le Seigneur nivelez une chaussée pour notre Dieu”.

La phrase selon la Septante est assez bien recopiée par les évangiles synoptiques mais elle ne dit pas en elle-même à quel bout de phrase il faut accrocher le désert. La ‘faute’ viendrait donc des Septante qui ont laissé tomber la steppe et, ce faisant, détruit la structure répétitive de la phrase d’Ésaïe. Ceci a permis aux évangélistes d’appuyer l’idée suivant laquelle la vocation du Baptiste dans le désert de Juda était d’annoncer la venue du Seigneur. Ainsi un mot ‘oublié’ et une ponctuation inexistante peuvent laisser libre cours à plusieurs sens.

Que voulait dire Esaïe ?

Mais que voulait dire le prophète Ésaïe en parlant de ce chemin à aplanir dans le désert ?

En relisant l’ensemble du chapitre 40 on pense plutôt à la possibilité de consoler Israël, du fait que la captivité à Babylone va se terminer. Il faut donc penser à reconstruire un avenir loin de la servitude, et donc préparer un chemin pour rencontrer Dieu à nouveau. Il faut, recommencer l’exode, traverser le désert, en nivelant une chaussée pour pouvoir retourner à Jérusalem. C’est peut-être aussi simple que cela. L’espérance est devant nous, dans ce chemin qu’il faut sans cesse aplanir pour qu’il nous conduise vers la terre de liberté.

Nous sommes un peu loin de cet homme qui crie dans le désert pour annoncer la venue du Seigneur. La théologie est parfois suspendue à un signe de ponctuation qui n’existe pas !

Henri PERSOZ

Note :
(1) A partir du 3ème siècle av. JC l'expansion de la langue grecque rendit nécessaire la traduction de la Bible Hébraïque en grec pour des juifs de la diaspora (en particulier à Alexandrie) qui pratiquaient plus facilement le grec que l'hébreu. C'est cette traduction que l'on nomme aussi la Bible Grecque ou encore la Septante.

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(l'article ci-dessus est paru dans La Voix Protestante en décembre 2008)

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En lien avec cet article,
on pourra lire Matthieu 3

 

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