Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

KALUPTÔ

Connaissez-vous Calypso ? et la Calypso ? et le calypso ?
calypso.jpg

Un mot de la Bible——
par Dominique Hernandez ...

Le calypso, c’est une danse venue des Caraïbes, une danse de carnaval qui se danse en couple, mais la danseuse tourne le dos à son cavalier, lui cachant son visage, et c’est peut-être pourquoi cette danse porte ce nom de calypso.


La Calypso, c’est un bateau, le navire océanographique du commandant Cousteau qui navigua sur toutes les mers, explorant les mystères et merveilles marines. La découverte de ce qui est dissimulé dans les profondeurs des océans pourrait tout à fait expliquer le nom de la Calypso. Ce n’est pourtant pas en raison de sa mission que le bateau fut ainsi baptisé, mais en l’honneur de la nymphe Calypso.


Car Calypso est d’abord un nom propre, sans article donc, mais féminin tout de même. Calypso, fille du géant Atlas, règne sur une île de Méditerranée où elle recueille Ulysse, dont le navire et les compagnons ont disparu dans une énorme tempête provoquée par Poséidon le dieu de la mer. L’odyssée d’Ulysse, son retour de Troie vers son royaume n’a pas commencé depuis très longtemps quand il échoue sur cette plage. Le héros grec va rester sept ans auprès de la nymphe aux belles boucles qui est amoureuse de lui et qui s’efforce de lui faire oublier son épouse Pénélope et sa terre d’Ithaque. Pour le garder auprès d’elle, elle va jusqu’à lui offrir l’immortalité, mais en vain. Ulysse dépérit, Athéna intercède, Zeus envoie Hermès et Calypso doit laisser repartir celui qu’elle aime.

Odysseus_and_Calypso.jpg
(Ulysse et Calypso, Arnold Böcklin, 1882)

La nymphe a été impuissante à dissimuler au coeur d’Ulysse ce que ses yeux ne voyaient pourtant pas, sa femme et sa terre. Elle n’a pas pu non plus cacher sur son île, dans sa grotte, dans son cœur, celui que les dieux de l’Olympe surveillent avec beaucoup d’intérêt…
Car Calypso signifie “celle qui cache”.

Ce nom est issu du verbe grec kaluptô signifiant cacher, dissimuler, voiler, et c’est le mot de la bible dque va explorer cette note.Kaluptô n’est pas très représenté dans le Nouveau Testament, une petite dizaine de fois tel quel.

Deux mots lui font de l’ombre pourrait-on dire et le dissimulent derrière leur importance. Le premier de ces mots est un synonyme de kaluptô et c’est krupto, autre verbe grec signifiant cacher. Nous connaissons bien kruptô qui s’est transmis dans toute une famille de mot : crypte, cryptogramme, apocryphe, etc…, et aussi tout ce qui tourne autour de grotte et de croûte. Kruptô est plus souvent employé que kaluptô dans le Nouveau Testament.
L’autre mot dont l’importance relègue kaluptô au second plan, c’est son contraire, qui est composé à partir de kaluptô : apokaluptô (révéler), accompagné de la célébrissime apokalupsis, apocalypse : révélation. Ce dernier mot n’est même pas traduit, ce qui lui est finalement dommageable puisque le sens populaire de “fin du monde catastrophique” qui lui est attribué est à mille lieu de son sens véritable. Etrange opération qui revient à faire dire à un mot quasiment le contraire de ce qu’il signifie, à en cacher le sens, le dissimuler ce qui est quand même un comble quand il s’agit du mot révélation ! Comme si finalement kaluptô avait subrepticement repris le dessus sur apokaluptô et recouvert la révélation sous les voiles agités des peurs et des violences des hommes.

Recouvrir est aussi une bonne traduction de kaluptô.

Elle est par exemple celle qui rend le mieux compte d’un autre mot de dictionnaire de la langue française issu de kaluptô. C’est ‘eucalyptus’, l’arbre australien préféré des koalas, mais qui pousse maintenant en abondance dans nos contrées. Dans le mot eucalyptus, calyptus signifie donc caché et le préfixe eu donne l’idée de bien. Qu’est-ce qui est donc si bien caché dans l’eucalyptus que cela lui vaut son nom ? Ce sont les étamines des fleurs qui représentent les éléments remarquables de la floraison des eucalyptus. Avant de s’épanouir à maturité, ces étamines sont enfermées dans un étui parfaitement recouvert d’un opercule : eucalyptus.

Après eucalyptus, continuons le détour par différents composés de kaluptô qu’on rencontre dans quelques textes bibliques où le verbe est précisé par un préfixe qui généralement en renforce le sens sauf dans le cas où le préfixe est privatif, indiquant alors l’action de découvrir, ce qui est par exemple le cas d’apokaluptô.

C’est également le cas dans un passage de la première épître aux Corinthiens, où un composé de kaluptô, kataluptô, couvrir, est employé à de nombreuses reprises, ainsi que son contraire, akatakaluptô, découvrir.

- L’apôtre Paul tâche de répondre à une situation qui agite beaucoup la communauté de Corinthe, à savoir que des femmes prennent la parole dans les assemblées, priant et prophétisant, la tête découverte. C’est cela qui pose problème : la tête découverte de ces femmes qui parlent sans être voilées. Notons d’ailleurs que le mot ‘voile’, kalumma en grec, appartient à la famille de kaluptô. Les 16 versets qui constituent l’argumentation de l’apôtre révèlent surtout un certain malaise à devoir trancher cet épineux sujet qui relève plus de la culture que de l’affirmation de foi. Paul ménage la sensibilité culturelle des Corinthiens, qui ne pourraient pas l’entendre autrement, tout en replaçant la question devant ce qui importe vraiment : Dieu.

- L’apôtre reconnaît une primauté masculine dont un des signes est la tête découverte des hommes alors que celle des femmes doit être couverte, car elles sont soumises aux hommes. Cette structure asymétrique n’instaure cependant aucune sorte de tyrannie masculine. Car Paul commence par rappeler avec force et en jouant avec le mot ‘tête’ que tous, hommes et femmes, sont soumis à la tête qu’est le Christ. Et ce qui reste à la fin de ce passage tout de même un peu confus avec quelques arguments peu clairs, c’est que les femmes peuvent librement prendre la parole dans les assemblées à Corinthe où la mixité est réelle puisque fondée sur la conviction, transmise par Paul, que chacun est accueilli par Dieu en Christ, indépendamment de ses qualités, statuts et appartenances diverses.

- L’ordre social traditionnel préservé par Paul et appuyé sur le texte de Genèse 2 cité par l’apôtre, est inséré dans une compréhension plus vaste qui empêche de conférer à ce texte et à cet ordre un statut de finalité et donc de transformer l’asymétrie des places, homme premier par rapport à la femme, en exercice d’un pouvoir de l’homme sur la femme. Mais l’argumentation est subtile, elle est à demi voilée sous l’accumulation d’arguments de natures diverses et elle se révèle fondamentalement subversive !

- Il n’est pas étonnant que Paul n’ait pas été très bien compris au moins par ses lecteurs des siècles suivants. Alors que, peut-être, les femmes de Corinthe posant leur voile l’avaient parfaitement bien compris lui l’apôtre qui proclamait qu’il n’y a plus ni juif ni grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme, car tous sont un en Christ… Quelle raison peut-il rester de garder la tête couverte si tous sont sur un même plan, un seul niveau, si toutes les échelles de toutes sortes sont supprimées par la croix ? Ce que révèle la croix, l’apocalypse de la croix, n’est pas encore manifestement établi, accompli. L’ancienne création perdure et voile encore la nouvelle création, jusqu’à la fin des temps.

On retrouve des voiles sous la plume de Paul dans la deuxième épître aux Corinthiens, mais ce ne sont pas cette fois ceux des femmes. C’est un long passage très dense et il faudrait lire l’ensemble des chapitres 3 et 4. Mais plus brièvement : il y a d’une part un voile sur le cœur de ceux qui lisent la Loi de Moïse sans être tournée vers le Christ :

04_450.jpgNous ne faisons pas comme Moïse qui se mettait un voile sur le visage pour éviter que les Israélites ne vient la fin d’un éclat passager. Mais leur intelligence s’est obscurcie ! Jusqu’à ce jour, lorsqu’on lit l’Ancien Testament, ce même voile demeure. Il n’est pas levé, car c’est en Christ qu’il disparaît.

C’est seulement par la conversion au Seigneur que le voile tombe. Car le Seigneur est l’Esprit et là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté. Et nous tous, qui, le visage dévoilé, reflétons la gloire du Seigneur, nous sommes transfiguré en cette même image, avec une gloire toujours plus grande par le Seigneur, qui est Esprit.

(2 Corinthiens 3,12-18)

(Esdras lisant la Loi, Synagogue de Douras Europos, 245 ap.JC)


Il y a d’autre part un voile sur l’Evangile pour les incrédules :


…Aussi, puisque par miséricorde nous détenons ce ministère, nous ne perdons pas courage. Nous avons dit non aux procédés secrets et honteux, nous nous conduisons sans fourberie, et nous ne falsifions pas la parole de Dieu, bien au contraire, c’est en manifestant la vérité que nous cherchons à gagner la confiance de tous les hommes en présence de Dieu.

Si cependant notre Evangile demeure voilé, il est voilé pour ceux qui se perdent, pour les incrédules dont le dieu de ce monde a aveuglé l’intelligence, afin qu’ils ne perçoivent pas l’illumination de l’Evangile, de la gloire du Christ, lui qui est l’image de Dieu.

Non, ce n’est pas nous-mêmes, mais Jésus-Christ Seigneur que nous proclamons. Quant à nous-mêmes, nous nous proclamons vos serviteurs à cause de Jésus. Car le Dieu qui a dit que la lumière brille au milieu des ténèbres, c’est lui-même qui a brillé dans nos cœurs pour faire resplendir la connaissance de la gloire qui rayonne sur le visage du Christ.

(2 Corinthiens 4,1-7)


Si l’Evangile est voilé pour les incrédules c’est en fait parce qu’un voile a été jeté sur leur intelligence. C’est l’intelligence qui est voilée, comme l’est le cœur de ceux qui lisent la loi de Moïse sans l’éclairage du Christ. De l’une ou l’autre manière, ce voile empêche de voir et surtout de comprendre soit le sens profond de la loi de Moïse -et Paul pense alors aux juifs-, soit la Bonne Nouvelle qu’annonce Paul aux païens. A la lecture des épîtres de Paul, nous pouvons comprendre que le sens de la Loi révélé par la croix du Christ, ce n’est pas l’obéissance à toutes les prescriptions –cela, c’est ce qui voile-, mais c’est l’amour du prochain qui s’inscrit dans le projet divin de réconciliation. La Bonne Nouvelle, elle, n’est pas une promesse de puissance –cela, c’est le voile-, mais c’est le don de la grâce de Dieu au coeur même de la faiblesse humaine.

Voilé/dévoilé, on retrouve ce couple dans deux passages parallèles des évangiles de Matthieu et de Luc, mais avec une thématique tout à fait différente des écrits de Paul. Jésus s’adresse aux disciples :

Jésus commença par dire à ses disciples : «Avant tout, gardez-vous du levain des pharisiens, la fausseté. Rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est secret qui ne sera connu. Parce que tout ce que vous avez dit dans l’ombre sera entendu au grand jour ; et ce que vous avez dit à l’oreille dans la cave sera proclamé sur les terrasses. Je vous le dis à vous, mes amis : ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui, après cela, ne peuvent rien faire de plus.»

(Luc 12,1 et suivants)


“Rien n’est voilé qui ne sera dévoilé, rien n’est secret qui ne sera connu” : la phrase sonne comme un proverbe plein de bon sens et d’expérience : tout finit par se savoir. Précédé par un avertissement concernant la fausseté, c’est-à-dire l’hypocrisie des pharisiens, le proverbe s’adresse, lui, aux disciples en tant que prédicateurs de l’Evangile : eux n’ont rien à dissimuler, qu’ils expriment clairement et ouvertement ce qu’ils croient ! Si la prédication peut tout à fait comporter un aspect discret, intime : ce qui est dit dans l’ombre ou à l’oreille, elle n’en est pas moins destinée à tous et l’on ne peut éviter ou évacuer son aspect public. Mais cette publicité comporte elle, le risque de l’hostilité et de la persécution, les disciples en sont également avertis en même tant que Jésus les rappelle à l’espérance dans la confiance en un Dieu plus fort que la mort.

Mais revenons, pour finir, à l’eucalyptus, pas l’arbre, mais à l’idée du mot. Il y a quelque chose de ‘eucalyptus’, bien recouvrir, parmi les exhortations de la première épître de Pierre.

La fin de toute chose est proche. Montrez donc de la sagesse et soyez sobre afin de pouvoir prier. Ayez avant tout un amour constant les uns pour les autres car l’amour couvre une multitude de péchés.

(1 Pierre 4,7-8)

L’amour couvre : kaluptô, et cette couverture est parfaite. Dans cette épître, l’amour assure la cohésion de la communauté, il est la manière d’être et de vivre ensemble ; la perspective de la proximité de la fin accentue la primauté de l’amour dans les relations entre frères. L’auteur de l’épître en appelle alors à une sentence du livre des Proverbes : l’amour couvre une multitude de péchés. Quels péchés ? les péchés de qui ? Tout le passage étant consacré aux relations mutuelles, il ne saurait être question des péchés de celui qui aime, certainement plutôt des péchés de tous, les péchés qui altèrent les relations d’amour fraternel, amour si essentiel pour l’auteur, car il est le signe de l’accueil de la Parole de Dieu. Dans l’amour, par l’amour, la présence du mal dans la communauté n’est certainement pas niée. Mais face aux effets du mal, le croyant est exhorté à “ne pas en rajouter”, à ne pas entrer dans une spirale de médisance, de jugement, d’amertume, de vengeance, de haine. Plutôt se taire, ni indifférence, ni naïveté, mais se taire et aimer afin de toujours laisser aux autres une place, une chance, un réel soutien pour traverser la faiblesse.

De même, l’épître de Jacques se termine sur cette exhortation :

Mes frères, si l’un de vous s’est égaré loin de la vérité et qu’on le ramène, sachez que celui qui ramènera un pécheur du chemin où il s’égarait lui sauvera la vie et fera disparaître (kaluptô) une foule de péché.

(Jacques 5,20)

Et si l’amour recouvre une multitude de péchés, il est bien plus important d’aimer que de ne pas pécher. C’est en quelque sorte “l’apocalypse”, la révélation, de kaluptô !

Dominique HERNANDEZ

 

—•o0O0o•—

L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 30 mai 2008.

Les commentaires sont fermés.