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A l’aide !

 

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Comme toute traduction, celle de la Bible, est une entreprise complexe, toujours imparfaite, sans cesse à remettre en chantier. Mais du fait de son statut de récit fondateur, plus que pour d'autres œuvres, les options de traduction peuvent avoir des conséquences importantes. C'est les cas du verset qui suit :

... Le Seigneur Dieu dit :
« Il n'est pas bon pour l'homme d'être seul.
Je veux lui faire une aide qui lui soit accordée.
»
(Genèse 2,18 dans la Traduction Œcuménique de la Bible)

Le début du verset fait déjà problème. En effet, derrière le mot traduit ici par "homme", on trouve l'hébreu a’DaM qui désigne systématiquement l'humain, jusqu'au verset 23 inclus ; et l'homme mâle, ’îSh, ne fait son apparition en hébreu qu'à la fin de ce verset. Même si, en français "homme" peut désigner un humain quel que soit son sexe, il faudrait donc sans doute mieux traduire “Il n'est pas bon que l'humain soit seul”. Par ce constat d'un manque, le texte affirme la nature profondément relationnelle de tout être humain.

Or les choses se compliquent avec la traduction du projet de Dieu. En effet, les deux mots hébreux traduits par ‘aide’ et “accordée’ sont presque toujours traduits ici de manière problématique. La traduction citée étant assez représentative de la majorité des versions françaises disponibles.

Une aide ...

Quand en français nous entendons le mot ‘aide’, il nous vient à l'esprit l'assistance, la force d'appoint pour réaliser une tâche, ... Les mots et expressions composés à partir de ce mot évoquent une dépendance hiérarchique de celui qui aide à l'égard de celui qui est aidé ; pensons à l'aide de camp, à l'aide-comptable, à l'aide maternelle, ... Ces gens sont bien utiles comme assistants, dans la tâche principale effectuée par un autre. Mais voilà, le mot hébreu ”eZeR traduit ici par ‘aide’ dit bien autre chose !

•   D'abord, ce mot hébreu est masculin.

•   Ensuite dans ses autres emplois dans l'Ancien Testament, il est le plus souvent traduit par ‘secours’, et dans la plupart des cas il s'agit de situations dans lesquelles la présence ou l'absence de ce secours est une question de vie ou de mort.

•   Mais il y a plus : ce mot qualifie le plus souvent Dieu ! Parmi de très nombreux passages, citons le Psaume  33,20 “Notre être espère dans le Seigneur, notre secours ...” (voir aussi  Exode 18,4 ; Psaume 124,8 etc.). Bref, il ne s'agit pas en Genèse 2 d'une force d'appoint ni d'une subordination, mais d'une présence vitale, indispensable à l'existence. Malheureusement, nous n'avons pas en français de mot qui exprime cela. A ma connaissance, seule la Bible en français courant ose traduire par “Je vais le secourir ...”.

... qui lui soit accordée

De nouveau, cette traduction ou d'autres comme “... qui lui soit assortie”, ou “... qui lui convienne”, indiquent une dépendance de ce à quoi  ‘l'aide’ en question s'accorde. Or, l'expression hébraïque utilisée ici est KeNèGDÔ qui signifie littéralement “comme vis-à-vis devant (ou contre) lui”. Il s'agit donc d'un vis-à-vis à égalité, qui situe en face, ou contre. Il s’agit d’un alter ego, un “différent-égal”, ce que certaines traductions rendent justement  par ‘vis-à-vis’, ou ‘partenaire’

On voit ici que l'enjeu n'est pas mince. Suivant la traduction adoptée, les connotations sont passablement différentes. Mais qu'est-ce qui va permettre de choisir ? Comment ne pas dépendre des images et des systèmes de pensée dont le traducteur, comme nous-mêmes sommes porteurs ? La cohérence avec le contexte peut nous y aider : quelques versets plus loin, après une première tentative manquée de Dieu, laquelle souligne la difficulté du projet, la femme est enfin présentée à l'humain. L'effet est immédiat (verset 23) : il reconnaît en elle son alter ego, et du même coup il est révélé à lui-même comme homme, ’îSh (mâle cette fois). C'était bien là le projet initial de Dieu : offrir à l'humain solitaire la possibilité réciproque d'exister par la présence d'un vis-à-vis qui se tienne en face.

Patrice ROLIN

(l'article ci-dessus est paru dans La Voix Protestante en mars 2009)

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En lien avec cet article,
on pourra lire le texte du second récit de la création :
Genèse 2–3
Les notes :
Eve
Eve, la moitié d'un humain
Et la note bibliographique suivante :
Vives femmes de la Bible

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