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D’exode en pèlerinage ...

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... la litanie des marcheurs de la Bible

Schématiquement, on pourrait assigner au pèlerinage deux objectifs : atteindre un point ou tracer un chemin.

• Dans le premier cas, seul le but physique du voyage va compter. Peu importent les moyens de transport pour atteindre le point unique et sans surface, toucher du doigt le lieu exact de l’exacte vérité divine.

• Dans le second cas, il s’agira au contraire de se mettre en marche avec Dieu sans but précis et dans le seul dessein de côtoyer lentement et dans son humanité le divin.
——A chaque type de pèlerinage correspond donc une conception de la divinité. Mais ce n'est là qu'un schéma et aucun pèlerinage ne correspond strictement à l’une ou l’autre de ces définitions. Tout pèlerinage - et la vie est un - oscille entre l’une et l’autre.
——Qu'en est-il dans la Bible ?

Le commencement

——Au début, raconte la Bible, Dieu avait planté un jardin autour de l'arbre de vie. Mais l’être humain ayant désiré manger aussi d'un autre arbre afin d'expérimenter l'interdit, Dieu ferma le chemin de l’arbre de vie. Le jardin fut dès lors gardé par un ange redoutable, un kéroub armé d’une épée à lame de feu.
——Depuis, l’humain chassé de ce paradis connaît le désir du premier arbre. Il n’a de cesse de revenir sur son histoire et sur ses pas. Il rêve d’un retour aux sources pour tenter de se blottir entre les racines d’un arbre perdu.

Alors Dieu recommence ...

——Au recommencement, Dieu planta un autre jardin sur les rives d’un des fleuves qui irriguaient le premier verger. Y vécurent des hommes qui construisaient une ville, abattaient des arbres et en faisaient des statues de ce qu’ils nommaient “dieu”. Dieu appela un homme, lui demandant de quitter la ville dans le jardin de Chaldée. L’homme n’était chassé ni par les autres ni par Dieu. Il partit librement et pouvait librement revenir en arrière. Il ne revint jamais. Mais au soir de la vieillesse, quand il lui fallut trouver une épouse pour son fils préféré, c’est quand même vers le lieu des origines qu’il envoya le plus fidèle serviteur afin de greffer sa filiation aux racines ancestrales. Dieu accompagna le serviteur et bénit l’union d’Isaac et de Rébecca. Plus qu’un point à l’horizon de la foi, Dieu se révélait comme le compagnon d’Abraham, de Sara et d’Isaac les croyants.

Chaque fois, Dieu recommence !

——Il recommença avec Isaac portant le bois vers une montagne sans nom, avec Jacob fuyant puis retrouvant son frère, passant sans l’habiter par la ville de Bethel dont le nom signifie “maison de Dieu”. Dieu accompagna Joseph prisonnier et vendu par ses frères. Et Joseph les sauva, leur permettant de s’installer en Égypte, fausse terre promise d’où il leur fallut aussi s’évader. Au fil des premières pages de la Bible les trajectoires des patriarches tracent les lignes auxquelles s’accrochent les lettres du récit des pères et celles de la promesse aux enfants.

Encore recommencer.

——À ce recommencement, Dieu plante un buisson au désert où passe un exilé. C'est un réfugié, un humain recueilli et adopté par des semi-nomades. Il mène paître le troupeau du clan jusqu'à la montagne de Dieu (Exode 3,1).
——Il ne sait encore rien de cette montagne. Il semble même ignorer qu’il y a une “montagne de Dieu”. Seul le lecteur semble le savoir à qui le rédacteur ne prend pas la peine d’expliquer où se trouve cette montagne, où Dieu a choisi d’habiter. À Moïse Dieu fait signe et Moïse remarque le signe du buisson qui brûle. Ce buisson brûle comme une lame de feu entre les mains d’un ange. Moïse fait un détour de plus pour décrypter le message. Parce qu’il s’approche et regarde, c’est pour lui désormais que flambe le buisson. Il n’est plus seul à le voir. Les lecteurs dont nous sommes regardent par dessus son épaule. Tout comme lui, nous entendons la voix ; nous déchaussons nos pieds ; nous nous prosternons ; nous écoutons. Dieu parle du milieu du buisson des significations. Il annonce la suite du récit, le combat contre Pharaon ; il dit comment, tel Adam sortant d’Éden, tel Abram quittant la Chaldée, le peuple lui aussi sortira d’Égypte. Et Moïse de demander un autre signe à Dieu.
——"Voici le signe, dit Dieu :
—————vous servirez Dieu sur cette montagne
”.

Le pèlerinage de la liberté

——Le récit de la sortie d’Égypte se trouve dès lors placé sous ce signe. Dieu prend rendez-vous avec et fonde le pèlerinage. Il crée comme un signe l'obligation religieuse d’avoir à se rendre à intervalle régulier en ce lieu. En rapportant cette réponse de YHWH à Moïse, le rédacteur confère une valeur religieuse à ce qui pourrait sinon n’être qu’une épopée à caractère social et politique.

——Cette parole n’est pas isolée dans le récit exodique. On en retrouve l’écho quand Moïse avance l’argument du pèlerinage pour convaincre Pharaon de laisser le peuple franchir la frontière du désert (Exode 3,18 ...). Il explique qu'il leur faut se rendre à trois jours de marche dans le désert pour servir Dieu. Cet élément constitue une clef de lecture du récit de l’exode : au terme d’un combat de titans, Pharaon va renvoyer le peuple des esclaves qui pourra alors librement servir le vrai Dieu sur Sa montagne (Exode 10,3.7-11). Et le lecteur de comprendre que tout pèlerinage vers la Montagne rappelle et continue le cheminement du peuple qui quitte l’Égypte, traverse la mer, marche le désert où il plante ses tentes, devient nomade non par nécessité mais en choisissant de vivre comme Adam, Abram, Isaac, Jacob, Joseph et Moïse.

——En se rappelant le prophète Ésaïe, le lecteur associera à cette litanie des marcheurs le cortège des exilés revenant de Babel, notamment ceux qui furent conduits par Esdras et Néhémie, sans oublier le grand prêtre Josué, dont le nom ne doit rien au hasard. Dieu libère et ouvre des chemins. Son peuple qui ne cesse de sortir et de marcher réalise ainsi sa vocation comme si Dieu était le dieu des marcheurs, des marchants, des partants, voire des errants.

Revenir d’exil

——C’est peut-être déjà au 8ème siècle sous Ezéchias de Juda qu’apparaît cette conception de Dieu et du peuple, quand affluent à Jérusalem les réfugiés d’un Royaume d'Israël absorbé par l’Empire assyrien. On peut penser aussi au 7ème siècle sous Josias, quand sous l’impulsion des premiers éditeurs de ce qui sera plus tard le Deutéronome se développent les pèlerinages à Sion. Mais c’est au 6ème siècle que les communautés juives et samaritaines de la province perse de Transeuphratène vont en faire les moments clefs de leur vie cultuelle.

——Trois grandes fêtes sont prévues par la Torah : Pesah, Shavouôt et Soukôt, autrement dit : Pâque, Pentecôte et les Tentes. C'étaient à l’origine, des fêtes agricoles. Elles reçurent de plus une signification liée à la geste de l’exode. Pesah, fête de printemps, du pain nouveau et du sacrifice des premiers agneaux devint la fête de la sortie d’Égypte. Shavouôt, fête des moissons devint aussi fête de la Torah. Soukôt, fête des vendanges et des récoltes d’automne rappelle la traversée du désert.

——Plus qu’un simple surcroît de sens, il s’agit d’un autre rapport au temps lequel n’est plus perçu comme la succession des cycles saisonniers mais comme la dimension dans laquelle prend corps l'événement unique et renouvelé -c’est à dire mythique car fondateur- de la sortie d'Égypte.

Vers où marcher ?

——À cette référence à un événement unique pourrait correspondre une doctrine du lieu unique qui serait traduite par la localisation précise de la montagne de Dieu, “le lieu que YHWH aura choisi pour y faire reposer son nom” (Deutéronome 12,5). Pourtant, le caractère encore indéterminé de cette expression laisserait entendre qu’au moment où il parle à Moïse, Dieu n’a pas définitivement choisi ce lieu, un peu comme si, avançant au rythme du peuple, Il découvrait avec lui le pays qu’Il leur donnait, Il hésitait entre plusieurs lieux de résidence. On peut aussi comprendre que, fruit d’un compromis entre plusieurs courants religieux, le texte écrit ne prend pas position sur cette question hautement discutée de la localisation de la résidence de YHWH : le Sinaï, l'Horeb, la colline de Sion ou le mont Garizim.

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(L'exode)

Les psaumes du pèlerin

——Une telle alternative n’existe plus dans les Psaumes, et notamment dans le corpus des chants des montées (Psaumes 120-134) dont on peut penser qu'ils constituaient le “carnet de chants” ou plutôt le répertoire des pèlerins. Jérusalem y est nommée à plusieurs reprises (122,2-3.6 ; 125,2 ; 128,5 ; Sion en 126,1 ; 128,5 ; 132,13 ; 133,3 ; 134,3). Pourtant, même ce recueil témoigne du débat concernant le lieu où se trouve YHWH.

——Si le Psaume 132 précise : “YHWH a choisi Sion, il a désiré en faire son habitation”, le Psaume 123 s’ouvre sur une autre conception : “je lève les yeux vers toi qui habites les Cieux ... nos yeux se tournent vers YHWH, notre Dieu”.

——Le croyant qui se rend à Jérusalem sait aussi que Dieu habite le ciel et que quel que soit le lieu où l'être humain se trouve, il peut tourner son regard vers Lui. Mais c’est à Jérusalem que “montent les tribus, les tribus de Yah, comme témoignage pour Israël afin de célébrer le nom de YHWH” (Psaume 122,4).

——Le pèlerinage relève du témoignage, c'est-à-dire du signe, du signifié, de l’alliance au terme de laquelle YHWH a choisi que Son nom soit prononcé dans le vide du temple. A deux reprises au moins, ces psaumes font allusion à l’événement de l’Exode. C’est d’abord au psaume 129, l’allusion à l’oppression subie par Israël “depuis ma jeunesse”. L’expression renvoie aux oracles du prophète Osée quand il déclare “Quand Israël était jeune, je l’aimais : d’Égypte j’ai appelé mon fils” (Osée 11,1) et parlant de l’épouse Israël : “je vais la séduire, je le conduirais au désert et je parlerai à son coeur. [...] Elle y répondra comme aux jours de sa jeunesse, comme au jour où elle monta d’Égypte” (Osée 2,16-17). Or après le rappel de cette oppression des origines, le psalmiste proclame “YHWH est juste : il a détaché les cordes des méchants”.
——La sortie d’Égypte est donc signifiée par la métaphore de la libération de l’homme entravé. Il peut sortir, il peut prendre la route à l’image du pèlerin qui chante ce chant. C’est également ce thème que célèbre le psaume 124 dans lequel Israël englouti, submergé, piétiné, se trouve libéré comme l’oiseau quand le filet du chasseur se déchire.

——La deuxième allusion au récit de l’Exode dans les psaumes des montées se trouve presque à la fin du corpus quand il est question de la bénédiction reçue par les frères vivant ensemble, sans doute rassemblés pour le pèlerinage. “C’est comme la bonne huile versée sur la tête et qui descend sur la barbe, la barbe d’Aaron”. L’épisode évoqué, l’onction du prêtre Aaron fait l’objet d’un des rares récits du Lévitique, au chapitre 8 de ce livre.
——La figure d’Aaron est significative à deux titres : d’une part, elle fait le lien entre l’histoire exodique et le temple, d’autre part, elle symbolise l’union des tribus, le grand prêtre portant sur lui un pectoral orné de douze pierres selon le nombre des tribus d’Israël. Lors de l’onction d’Aaron, les douze pierres ont été baignées de l'huile précieuse comme le sont les douze tribus par la bénédiction du pèlerinage. Si on replace l'épisode de Lévitique 8 dans la chronologie des récits de la Torah, on constate qu’il se déroule à la période des pèlerinages, soit entre le premier jour de la deuxième année (Exode 40,17) et le 20ème jour du deuxième mois (Nombres 10,11) de cette même année, un an tout juste après les faits que ces fêtes sont sensées rappeler entre Pesah et Shavouôt.

——Ainsi se met en place à partir du récit de l'exode le cadre de l’institution des pèlerinages en Israël. Ce cadre est celui qu’a choisi Marc, le plus ancien des évangiles pour évoquer le parcours de Jésus de Nazareth, prophète et Fils de Dieu, pèlerin qui choisit délibérément de monter à Jérusalem pour y accomplir la promesse.

——Dieu est avec lui à chaque pas qui le mène vers la croix comme Il est avec lui au bout du chemin, au rendez-vous de la résurrection de Pâques.

Jean-Pierre STERNBERGER

 

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(Les pélerins d'Emmaüs, anonyme Italie du Nord vers 1509)

 

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