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Paul et Judas : livraison en tout genre ...

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“... Jésus dit : «Et vérité, je vous le dis,
l'un de vous qui mange avec moi, me livrera.»
Attristés, ils se mirent à lui dire l'un après l'autre : «Serait-ce moi ?» ...”

(La Cène, Philippe de Champaigne, vers 1648)

De la double face d'un mot

——Le but d’une traduction étant de rendre un texte compréhensible d’une langue à une autre, les efforts d’éclaircissement sont indispensables et bienvenus. Mais il est au moins un cas où la traduction du grec en français écarte malheureusement la possibilité d’un choc de lecture des plus intéressants, stimulants, confondants du Nouveau Testament. En effet, le même verbe grec, paradidomi, est traduit tantôt par “livrer”, tantôt par “transmettre”, selon ce qui ou qui est livré ou transmis. S’il est question de Jésus, il est livré ; si le texte se réfère à l’Evangile, ce dernier est transmis...

——Il suffit d’un verset, de quelques mots de l’apôtre Paul, pour prendre la mesure de l’impact :
En effet, voici ce que moi j’ai reçu du Seigneur,
————————————et que je vous ai
livré :
——le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut
livré,
————————————prit du pain…

———————————————————(1 Corinthiens 11,23)
——Traduire “transmis” puis “livré” dans l’un et l’autre cas où le même verbe grec est employé, c’est effacer le choc d’un mot que ses deux significations révèlent l’une par l’autre sous un point de vue peu courant : voir en même temps les deux faces d’une même pièce.

Pile ou face

——D’un côté, un homme livré : c’est l’emploi principal du verbe dans les évangiles. Le plus souvent Jésus est livré, par Judas ou par Dieu peut-être, mais ce peut être aussi un frère par son frère, un enfant par son père, tous livrés à la détresse, aux juges, aux hommes, à la mort. Cela à tel point que le verbe se suffit à lui-même et qu’il n’est plus besoin d’autres précisions pour désigner cette face sombre de la trahison et de la mort. Lorsqu’un être humain en est l’objet, ce verbe pèse aussi lourd, est aussi sombre en français qu’en grec. (lire Jean 18,1-12)

——De l’autre coté, c’est l’Evangile ou l’enseignement qui est livré : l’apôtre Paul ose prendre, reprendre le même verbe pour les deux gestes et dans le même souffle, la même phrase, faire tourner la pièce et exposer soudain un lecteur encore tout enténébré par l’ombre de la mort à la face lumineuse de la transmission de la Bonne Nouvelle.

——A la trahison succède la transmission, comme si la transmission venait véritablement accomplir le geste de la trahison. A la Parole faite chair mais livrée à la mort, succède la Parole livrée à une chair humaine par une autre chair humaine pour la vie.
——Mais quand la partie devient aussi serrée, la succession ne risque-t-elle pas la collision ?

Pile et face

——Après que le Fils ait été livré aux hommes, à leur amour et à leur haine, pour leur vie et jusqu’à sa mort, le jeu du mot paradidomi reprend donc avec la Bonne Nouvelle livrée aux voix et aux mains humaines. Elle est à la fois déposée et soulevée dans des paroles et des témoignages à travers une transmission bordée d’un côté de trahison et de l’autre côté de tradition. La transmission s’efforce de suivre la voie de la fidélité, mais elle est menacée, aussi bien par la tentation de manipuler ce qui est transmis ou celui à qui on transmet que par le poids de ses formes ou de son histoire.

——Eclairant parfois crûment et cruellement les ambiguïtés humaines, paradidomi poursuit son jeu, son tourbillonnement d’une face à l’autre de ses significations, non pour la confusion de l’Eglise ou du croyant, mais pour leur vigilance. Car qui a livré Jésus aux mains de ses bourreaux ? Judas sans doute. Mais qui a livré Jésus aux mains des hommes sinon Dieu lui-même ? La tournure au passif de la formule biblique ( il a été livré ) maintient là encore une dualité insolvable qui accentue encore le tournoiement des sens. Finalement, puisque Dieu lui-même a choisi de s’engager dans une partie de vie avec l’humanité, c’est lui le premier qui a pris le risque de se compromettre avec nous.

——Comme Jésus passant des mains de Dieu à celles des hommes, mains ouvertes ou poings fermés, de main en main, la Bonne Nouvelle circule dans des “livraisons” successives qui tiennent parfois de l’exode ou de l’exil, sans que jamais ne s’absente du jeu la main qui l’a engagé.

Dominique HERNANDEZ


Apôtre Paul (entre 1817 et 1820).jpg

(Paul, transmetteur de l'Evangile, journal évangélique, entre 1817 et 1820)

(l'article ci-dessus est paru dans
La Voix Protestante en février 2009)

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En lien avec cet article,
on pourra lire la note suivante :
• Judas, un traître ?, par Patrice Rolin

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