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Voici “voici” ...

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————(Ecce Homo [=“Voici l'homme” ; Jean 19,5], Honoré Daumier 1845)

——“Voici”, HiNNéH en hébreu et idou en grec, ces deux petits mots de la Bible n'ont l'air de rien, si bien que, certains traducteurs pensant nous proposer des textes plus “light” en viennent à ne plus les traduire.
——Ils ne savent pas ce qu'ils perdent et surtout ce qu'ils font perdre aux lecteurs ...

Un mot de la Bible
par Jean-Pierre STERNBERGER ...

——HiNNéH et HeN sont des mots très courants dans le Premier Testament où ils apparaissent plus de 900 fois ! Il font partie d'une grande famille des mots attestée dans la plupart des langues sémitiques : dans le judéo-araméen du Targoum, en cananéen à El-Amarna, en ougaritique, phénicien, araméen , akkadien , ancien arabe et égyptien ... Dans toutes ces langues, on trouve des mots en HeN ou HiNNéH signifiant “voici” ou “ici”, ou encore traduisant le pronom relatif “quand”. En arabe moderne, on retrouve le binôme houna et hounaka, “ici” et “là-bas”, de la même famille que l'hébreu biblique HiNNéH. Car le sens premier de HiNNéH ou de HeN est vraisemblablement un sens locatif : “ici”. En fançais d'ailleurs, “voici”, c'est aussi “vois ici” à la différence de “voilà”, “vois là-bas”.

——Idou qui, dans la Bible grecque, traduit souvent l'hébreu HiNNéH ou HeN apparaît près de 1300 fois dans le Premier et le Nouveau Testament !
——idou vient du verbe ideô, idein et il n'est pas nécessaire d'être savant pour reconnaître dans le grec ideô l'origine du latin video, lequel est devenu un mot français. Video en latin ideô en grec signifient “je vois”. Le verbe ideô a donné le petit mot idou, “vois, voici” comme il a donné le mot idea qui signifie “apparence, forme” puis “espèce, catégorie” d'où les mots français “idée” et “idéal”.

——Ces mots sont si fréquents dans la Bible qu'il n'est pas imaginable d'aborder ici, ne serait-ce que succinctement, tous leurs emplois. Nous procéderons par sondage en lisant quelques versets tirés des histoires d'Abraham dans le Premier Testament, ou de l'évangile de Marc pour le Nouveau Testament.

——L'intérêt de ces mots tient à ce qu'ils se situent à la frontière entre le récit et le discours. Ils apparaissent au moment où le récit devient discours. Ils sont le signe que celui qui nous raconte une histoire veut communiquer un peu de ses convictions.
——« Méfiez-vous des histoires » disait un conteur. Les histoires ne sont jamais neutres. On n'est jamais neutre quand on raconte l'histoire du petit chaperon rouge, celle de Jeanne d'Arc ou celle de la guerre d'Algérie. Les auteurs bibliques ne sont pas plus neutres lorsqu'ils racontent les sagas d'Abraham ou de David, les aventures de Jésus ou de l'apôtre Paul. Et quand un conteur arrête son récit pour dire “voici ”, il souligne un moment à ses yeux essentiel de la narration, il interpelle son auditeur il lui tient ouvertement un discours.
——A nous donc de faire attention quand le narrateur ponctuera son récit de “Voici”.


« Voici ta femme »

——En Genèse 12,19 Pharaon dit à Abram : « Voici ta femme ». Pharaon met en présence Saraï et Abram. Le couple a été séparé, il est désormais réuni. Mais il y a plus qu'une mise en présence dans cette petite phrase. Pharaon avait voulu prendre Saraï pour lui-même. A la suite d'un certain nombre de malheurs que YHWH a fait tomber sur sa maison, il est obligé de rendre Saraï à Abram. Ce qui se passe dans ce récit annonce le thème de la sortie d'Egypte, quand Pharaon devra laisser aller le peuple à la suite de Moïse. Quand il dit « Voici ta femme », le lecteur entend que ce qu'il dit signifie : « Tu peux partir comme partira Moïse. Saraï est ta femme, non la mienne ».

——De même quand, en Genèse 16,6, Abram dit à Saraï : « Voici ta servante est dans ta main », le “voici” souligne l'aspect symbolique et même juridique de cette parole. Comme Abram est constitué époux légitime de Saraï par Pharaon Saraï, au chapitre 16, est constituée comme maîtresse légitime, comme propriétaire d'Agar, pourtant mère d'Ismaël, fils d'Abram. Ce petit mot “voici” est donc loin d'être sans importance.

——En Marc 3,32 on vient dire à Jésus :
« Voici ta mère, tes frères et tes soeurs dehors. Ils sont venus te chercher. »
——Si on rapproche ce verset du texte concernant Pharaon, Abram et Saraï, on comprend que la formule « voici ta mère, tes frères, tes soeurs » souligne l'appartenance de Jésus à cette famille qui vient le chercher voire l'emmener.
——Jésus répond par une question « Qui sont ma mère et mes frères ? » et parcourant du regard les personnes assises autour de lui il y répond : « vois, ma mère, mes frères car quiconque fait la volonté de Dieu est mon frère, ma soeur ma mère ». Aussi bien dans le idou, "voici” adressé à Jésus que dans le idevois !” par lequel Jésus répond s'exprime une même nuance de proclamation. Il en va de l'appartenance de Jésus à l'un ou à l'autre groupe.
——Mais il s'avère aussi que cette réponse de Jésus présente une autre possibilité de lecture. La situation de Jésus dans le récit est vraisemblablement celle du lecteur / conteur de l'évangile au sein de la communauté des croyants. La phrase que Jésus adresse à ses disciples assis autour de lui vaut pour le narrateur au sein de la communauté des croyants. Le récit devient discours. Chacun des auditeurs s'entend dire : « vois, ma mère, mes frères sont ceux qui font la volonté de Dieu ! ».


“Rendez-vous avec l'auditeur”

——En Genèse 16,2 Saraï dit à Abram :
————«Voici YHWH m'a empêchée d' avoir un enfant
——Dans le contexte, cette parole de Saraï permet au conteur de rappeler la problématique du récit : Saraï est stérile. Mais il y a plus que ce simple renseignement que le lecteur connaît déjà. Le rédacteur aurait pu écrire “Saraï qui était stérile dit à Abram ... ”. Mais ici Saraï dit « voici » à Abram. Elle le prend à témoin. « Voici » introduit donc aussi une information sur la relation entre Abram et Saraï. De plus Saraï ne dit pas « je suis stérile » mais « YHWH m'a empêchée d'avoir un enfant ». Il s'agit donc d'une mise en accusation de Dieu pour une faute dont Abram est le témoin. Loin d'être un élément objectif du récit, c'est l'expression du sentiment et de la douleur de Saraï dont Abram est le témoin et du coup presque l'accusé. «Voici ! Vois ici » dit Saraï et le lecteur / auditeur de lire / d'entendre : « Vas-tu te contenter de voir ? D'être spectateur ? Que fais-tu ? Qu'est-ce que tu attends pour faire quelque chose ? ». C'est pourquoi Abram va alors vers Agar la servante de Saraï dont il a un fils : Ismaël.


Enoncé d'un programme

——Un peu plus loin dans ce chapitre, voici Agar, servante de Saraï chassée par sa maîtresse et perdue dans le désert. Un ange lui apparaît et lui parle :
« Te voici enceinte, tu enfanteras un fils,
tu l'appelleras Ismaël car YHWH a entendu ta misère
».
——————————————————(Genèse 16,14)
——Cet autre “voici” annonce la suite des événements. Il a une valeur programmatique. Une même utilisation du mot voici, HiNNéH en hébreu puis idou en grec apparaît en Genèse 19,2 à propos de Loth.

——Dans l'évangile de Marc, une telle formulation apparaît au moins à deux reprises.
——En Marc 10,33 : «Voici nous montons à Jérusalem, le fils de l'homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes, ils le condamneront à mort et le livreront aux païens» puis en Marc 14,41-42 qui se termine par l'annonce de la trahison de Jésus par Judas : « Voici celui qui me livre est arrivé 
——Voici” sert aussi bien au narrateur de la Genèse qu'à celui de l'évangile pour annoncer la suite du récit et mettre son lecteur en appétit d'attendre les prochains rebondissements de l'histoire.


Un outil au service du conteur

——En Genèse 18,2 nous lisons :
[Abraham] leva les yeux et vit.
Voici : trois hommes debout près de lui.
Il vit.
Il courut depuis l'entrée de la tente pour les interpeller
et il se prosterna devant eux.
——Le texte est ici ciselé avec grande précision. L'attention du lecteur / auditeur est d'abord dirigée sur le personnage d'Abraham : “Il leva les yeux et vit ”. Le texte est alors suspendu. Le conteur fait une pause afin que l'auditeur se demande ce qu'a vu Abraham.
——La réponse vient alors introduite par HiNNéHvoici / vois ici”. Cette phrase en “voici” interrompt le fil du récit pour interpeller l'auditeur : toi aussi, maintenant tu peux savoir ce qu'à a vu Abraham, tu peux le voir. Le temps du verbe change. Du passé de la narration on passe au présent de la prestation du narrateur. “Abraham leva les yeux et vit ; voici trois hommes sont debout près de lui ”. Et le conteur de reprendre son récit là où il l'avait laissé en répétant le dernier verbe au passé : “il vit”. Le même procédé apparaît en Genèse 19,28 quand, après la destruction de Sodome, il est dit de Loth : « il vit et voici : la fumée de la terre montait comme la fumée d'une fournaise. »

——Jésus, excellent conteur, connaissait bien cet outil. Il commence ces paraboles ainsi : «Ecoutez, voici le semeur est sorti pour semer» (Marc 4,3). Comme pour Marc 3, la scène décrite dans le récit de Marc 4 (Jésus enseignant la foule) correspond à celle que devaient vivre les premiers lecteurs / auditeurs de l'évangile. La parole dite par Jésus : « Ecoutez, voici ... » pouvait être reprise mot à mot par le lecteur / conteur de l'évangile. Mais dans ce cas, “le semeur” qui est un personnage fictif dans la bouche de Jésus, un simple héros de parabole, devient dans la bouche du lecteur / conteur, une figure de Jésus qui à l'instar du semeur de la parabole est sorti, lui qui se trouvait dans la maison (Marc 3,20.31) et marche maintenant le long du lac (Marc 4,1). L'utilisation de “voici”, idou, est alors l'indice d'une véritable mise en abîme au sein du texte de l'évangile avec la reproduction de la même scène à plusieurs niveaux : le semeur dans la parabole, Jésus dans le récit, le lecteur de l'évangile devant ses auditeurs.


Faire frémir l'auditeur

——Nous revenons au texte de la Genèse avec au chapitre 15, une des plus étranges aventures qui soit arrivée à Abram. Dieu lui demande de sacrifier des animaux, de les couper en deux et de disposer leurs morceaux de part et d'autre d'une ligne imaginaire. Le narrateur poursuit avec une science consommée de l'art du suspense qui transparaît encore mieux dans les sonorités du texte orignal en hébreu :
Il y eut cela :
le soleil allait disparaître
une torpeur tomba sur Abram
et voici : un effroi, une immense noirceur tomba sur lui ...

———————————————————————(Genèse 15,12)
——L'auditeur est mis dans la situation d'Abram. Si on l'imagine dans une situation analogue à celle d'Abram dans le récit – lors d'une veillée près d'un feu par exemple – on comprend qu'en écoutant ces mots, il ressente lui aussi l'effroi de ce crépuscule et vive l'expérience d'Abram. Il devient Abram. Le conteur dit , “ici, voici, vois ici” et l'auditeur de voir ici et maintenant ce qu'Abram avait vu ailleurs et en son temps.

Et le conteur de poursuivre :
«  ... Il y eut une fois le soleil parti une noirceur
et voici : un brasero fumant, un flambeau de feu
passa entre les animaux partagés 
».
———————————————————————(Genèse 15,17)
——De nouveau le conteur dit “voici” et son public voit la flamme qui traverse les animaux tués et coupés par Abram. On peut même imaginer que le conteur saisisse un tison du feu de la veillée et circule le tison à la main entre les personnes présentes comme le brasero du récit passait entre les animaux dépecés.


——Pour terminer ce bref exposé, quittons les livres de la Genèse et de Marc pour renvoyer à deux versets très connus dans l'un et l'autre testament.

——Tout d'abord, en Deutéronome 30,15 :
Voici je mets devant ta face la vie et la mort, le bien et le mal, choisis la vie.
——C'est une parole de Dieu adressée au peuple par l'intermédiaire de Moïse le jour de sa mort,
mais c'est aussi, dans l'assemblée synagogale, la parole adressée par le lecteur à chaque membre de la communauté, c'est encore la parole dont chaque lecteur peut se sentir le destinataire,celui à qui il est dit : “vois ici”.

——Enfin en Apocalypse 3,20 :
Voici je me tiens à la porte et je frappe si quelqu'un entend ma voix et m'ouvre la porte, j'entrerai chez lui je prendrai mon repas avec lui et lui avec moi.
——Qui parle ? Qui dit ici “Voici” ?
——Le christ de la vision s'adressant au voyant de l'apocalypse. Certainement
——Mais aussi ce voyant porteur de la parole du Christ dans la lettre adressée à l'Eglise de Laodicée et encore aujourd'hui, pour tous ceux et celles qui reçoivent ce texte pour eux-mêmes et sont constitués par ce “voici”, idou comme les destinataires de cette parole et de cette promesse du Christ .

——Ce sont-là de petits mots de la Bible. Ils ne sont pas sans grands effets.

Jean-Pierre STERNBERGER


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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 1er novembre 2008.

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