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AGAPÊ, amour

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————————————(Le Cantique des cantiques, Marc Chagall)

——La langue française que l’on dit si riche se révèle assez démunie en ce qui concerne l’amour, et le Français qui a la réputation d’être un bon vivant et un grand amoureux, ne dispose que d’un seul mot, un seul verbe pour exprimer la diversité de ses sentiments.
——L’argot peut parfois pallier à ces manques, mais il apparaît que même si nous ‘kiffons’ le langage populaire le plus contemporain, nous ne sommes pas pour autant plus riche de nuances. ...

Un mot de la Bible
par Florence Blondon ...

——On aime son chien, le chocolat, l’argent, le pouvoir, son enfant, ou son amant – c’est le même verbe !
——L'amour que l'on a, celui que l’on reçoit, l'amour que l'on fait, même mot !
——Et pourtant nous savons bien que nous n'éprouvons pas la même chose vis-à-vis d’un chien que vis-à-vis du chocolat, ni vis-à-vis d’un ami, de son enfant, ou de son conjoint. Et lorsque nous déclarons : «je t'aime», ce que nous voudrions exprimer va bien au-delà des mots.
——Mais d’autres langues connaissent les nuances, ainsi l’anglais qui distingue to like et to love. Le grec est bien encore riche qui connaît au moins trois mots pour dire l’amour : philia, eros et agapè.

——On trouve les traces du premier dans le préfixe phil : philanthrope, philosophe ; du second dans érotique. Et de agapè, aujourd’hui, il ne nous reste que la forme plurielle qui désignait les repas fraternels des premiers chrétiens, les agapes, et qui aujourd’hui évoque un repas copieux entre amis.
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————————————(Eros-Philos-Agapè, Laurence Maron)

——On le sent donc, traduire le mot agapè relève d’un défi. Défi qu’avait déjà du affronter Les premiers traducteurs de la Bible hébraïque, de l'hébreu au grec.
——Ils ont eu un choix difficile à faire pour traduire les mots hébreux aHaBaH et HéSêD désignant l'amour. Si le mot aHaBaH désigne toutes les formes d'amour, le contexte seul se chargeant de les préciser. Le mot HéSêD est une notion plus complexe, dont la fidélité et l'attachement constituent les éléments fondamentaux. Ainsi les traducteurs de la septante (traduction grecque de la Bible hébraïque) ont rendu le verbe aHaB par agapaô. Estimant probablement que stérgô, aimer, chérir était trop sentimental, philéô désignait l’affection entre amis et éraô, désirer, aimer passionnément (pas seulement sur le plan érotique), était trop irrationnel. Les traducteurs se sont donc rabattus sur un verbe assez neutre et rare.(1)

——Et, ce mot prit une très grande importance dans le Nouveau Testament
Puis, bien longtemps agapè, qui a fait le détour par le latin a été traduit par charité.
——Et quelle révolution lorsque à la fin des années 70, les traducteurs de la Bible Second dite "à la Colombe", ont préféré le terme d’amour, il faut dire que le terme de charité avec le cortège d’images que cela véhiculait ne pouvait vraiment plus transcrire l’ampleur de cette agapè.

1. L’hymne à l’amour

——Cette nouvelle traduction a renouvelé tout particulièrement la lecture et la réception du chapitre 13 de la première lettre aux Corinthiens que l’on désigne aussi d’hymne à l’amour. Mais si cette charité était trop connotée, elle avait pourtant la qualité de conserver le genre de l’agapè, le genre féminin. A la lecture de ce poème ce chant à l’amour, de sentir son mouvement, mais j’ai fait le choix de ne pas traduire, et de conserver agapè(2).
(1)“Quand je parlerais les langues des hommes et des anges,
si je n'ai pas agapè, je suis du bronze qui résonne
ou une cymbale qui retentit.
(2) Et quand j'aurais (le don) de prophétie,
la science de tous les mystères et toute la connaissance,
quand j'aurais même toute la foi
jusqu'à transporter des montagnes,
si je n'ai pas agapè, je ne suis rien.
(3) Et quand je distribuerais tous mes biens
pour la nourriture (des pauvres),
quand je livrerais même mon corps pour être brûlé,
si je n'ai pas agapè, cela ne me sert de rien. ...

——Dans ces 3 premiers versets, où Paul s’expose en “je”, il nous avoue combien il n’est rien. Sans agapè il n’est rien, mais n’oublions pas que ce poème intervient au centre d’une argumentation sur les dons de chacun. Que cette insertion dans cet ensemble, nous rappelle l’origine de l’agapè en Dieu. C’est aussi le message qu’il veut faire passer aux Corinthiens. Car, dans cette lettre l’apôtre Paul s’adresse à eux. Les habitants de Corinthe étaient des adeptes du culte de la performance, aussi lorsqu’ils se sont convertis au christianisme, ne pouvant faire les choses à moitié, ils sont devenus, ou tout du moins ont cru pouvoir devenir des “champions de la foi”, des “recordmen spirituels”.

——C’est dans ce contexte que Paul rédige “l’hymne à l’amour”, comme pour répondre à ces Corinthiens, enflés de leurs vertus, en leur disant « vous voulez rivaliser pour les meilleurs dons ? Eh, bien ! Suivez-moi, je vais vous en dire la source et vous en montrer le chemin par excellence. » Et cette route, sera celle de l’amour, de l’agapè. Une agapè qui loin d’être une vertu dont nous serions la source est un don de Dieu, on pourrait même dire un abandon. Un don qui se livre.

——Dans la suite du poème l’agapè entre en scène, comme pour répondre à la question qu’est-ce que l’amour ? Ou même pour reprendre la question du Psaume 8 « qu’est-ce que l’homme pour que l’agapè se souvienne de lui ? »(3) Glissement dans lequel apparaît Dieu non plus lointain patriarche et mâle, mais un Dieu qui s’abandonne, qui s’approche et se décline aussi au genre féminin :
(4)... agapè est patiente,
l'agapè est serviable,
elle n'est pas envieuse ;
agapè ne se vante pas,
elle ne s'enfle pas d'orgueil,
(5) elle ne fait rien de malhonnête,
elle ne cherche pas son intérêt,
elle ne s'irrite pas,
elle ne médite pas le mal,
( 6) elle ne se réjouit pas de l'injustice,
mais elle se réjouit de la vérité ;
(7) elle pardonne tout, elle croit tout,
elle espère tout,
elle supporte tout. ...

——C’est la rencontre avec l’agapè qui va permettre de s’inscrire dans le temps, le temps de Dieu qui sépare ce qui meurent et ce qui demeurent, le temps de Dieu qui offrant l’agapè à l’humain, l’extirpe de la finitude.
(8) ... L'agapè ne succombe jamais.
Que ce soient les prophéties, elles seront abolies ;
les langues, elles cesseront ;
la connaissance, elle sera abolie.
(9) Car c'est partiellement que nous connaissons ;
c'est partiellement que nous prophétisons ;
(10) mais quand ce qui est parfait sera venu,
ce qui est partiel sera aboli.
(11) Lorsque j'étais enfant, je parlais comme un enfant,
je pensais comme un enfant,
je raisonnais comme un enfant ;
lorsque je suis devenu homme,
j'ai aboli ce qui était de l'enfant.
(12) Aujourd'hui nous voyons au moyen d'un miroir,
d'une manière confuse,
mais alors, nous verrons face à face ;
aujourd'hui je connais partiellement,
mais alors, je connaîtrai comme j'ai été connu.
(13) Maintenant donc ces trois choses demeurent :
la foi, l'espérance, l'agapè ;
mais la plus grande, c'est l'agapè.

——Avant de quitter ce texte, osons cette remarque : l’hymne à l’amour et un des seuls chapitres où Paul ne cite ni le nom de Jésus ou du Christ, ni même le nom de Dieu, et pourtant, il n’est pas de chapitre plus christologique (= concernant le Christ) que celui-ci.

2. Les commandements d’amour

——Mais l’agapè se décline sous forme verbale : aimer. Cet amour se met en mouvement, Et, cet amour est celui que l’on entend dans les commandements d’amour des évangiles.
——D’abord, le commandement d’amour réciproque dans Jean : «Je vous donne un commandement nouveau : que vous vous aimiez les uns les autres, comme je vous ai aimés, que vous aussi vous vous aimiez les uns les autres. »(4) C’est la seule instruction éthique que le Christ donne aux siens dans cet évangile, ce commandement prépare à son absence, ce commandement qui va rendre possible le vivre ensemble alors que le maître est absent, et qui la force même de cet amour va rendre vivant le Christ, ——ce commandement qui est le socle de l’Eglise à venir. « Ce qui constitue le disciple comme tel, ce n’est donc ni l’adhésion à un credo, ni l’attachement à une institution, mais l’obéissance au commandement d’amour. »(5)

——Mais encore plus dans les évangiles synoptiques (Matthieu,Marc et Luc) où il ne se conjugue pas à l’impératif, mais sous forme de futur “ tu aimeras, le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, et avec toute ta pensée, c’est là le premier et le plus grand des commandements et voici le second qui lui est semblable : tu aimeras ton prochain comme toi-même.(6) en réalité, non pas commandement donc mais invitation à tendre vers cet amour possible. Invitation qui nous relie à Dieu et nous tourne vers l’avenir et vers le prochain.
——Tout comme le commandement d’amour réciproque de l’évangile de Jean, c’est aussi dans un contexte ou Jésus s’apprête à quitter ses disciples qu’il énonce cette invitation, nous offrant son amour comme force pour notre avenir.

3. le disciple bien-aimé

——Nous quitterons l’agapè, ou plutôt nous nous inscrirons dans cette agapè en compagnie de celui qui en est la figure, celui dont on ne connaît pas le nom, mais que la tradition a identifié à Jean l’auteur du 4ème évangile : le disciple que Jésus aimait. Le bien-aimé apparaît au moment du dernier repas d Jésus (qui préfigure les agapes chrétiennes), juste après ce geste insensé geste d’amour, où Jésus se dépouille et s’agenouille pour laver les pieds de ses disciples. Et le bien aimé est aussi la figure de la fidélité sans faille, il est encore là avec quelques femmes, à l’heure de l’agonie, au pied de la croix, la figure de la foi, puisque le premier au matin de Pâques, il croit. “il vit et il crut(7), affirmation paradoxale s’il en est, car ce qu’il voit c’est l’absence, nous signifiant ainsi que c’est tout l’amour qu’il a reçu lui le bien aimé, qui lui donne la capacité de croire, mais aussi de vivre car l’amour empêche à jamais l’absence.
——Rejoignant ainsi ce qui nous dit Paul, l’agapè qui nous est offert demeure à jamais. C’est donc aimé de Dieu que nous sommes à notre tour invité à vivre de cette agapè, la partager la propager.

Florence BLONDON


——Notes :————————————
(1) François BOVON, L’Evangile selon saint Luc, Labor et Fides, Genève 1991, p. 309.
(2) Traduction Bible à la Colombe
(3) Corina COMBET-GALLAND, L’intrigue amoureuse d’une ode à l’amour,
dans Quand la Bible se raconte, Cerf, Lire la Bible, Paris, p. 207.
(4) Jean, chapitre 13 verset 34
(5) Jean ZUMSTEIN, L’Evangile selon saint Jean, Labor et Fides, Genève, 2007, p. 53.
(6) Matthieu, chapitre 22, versets
(7) Jean, chapitre 20, verset 9

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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 17 janvier 2009.

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