03 novembre 2008

LEB, KARDIA, le cœur ...

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——Il est des mots dont l’importance se mesure au nombre des expressions et des images dans le langage. Le mot ‘cœur’ en fait partie :
Avoir le cœur sur la main” ;
——Avoir le cœur en fête ”;
———Durcir son cœur” ;
————Le cœur a ses raisons
—————que la raison
——————ne connaît pas
;
——————Cœurs sensibles
——————-s’abstenir
” … etc.

Un mot de la Bible par
Philippe Kabongo-Mbaya ...


Dans le texte hébreu du Premier Testament, le terme ‘cœur’ se dit  LêB ou LêBaB. Il désigne le principal des organes anatomiques humains. L’organe le plus caché. Celui qui est bien enfoui en l’homme, tout à l’intérieur et qui fait l’intériorité de l’être humain.
——Mais, le ‘cœur’ dans ce sens, évoque aussi ce qui est central. L’organe qui commande tous les autres. On n’est pas très sûr que les anciens aient eu déjà une représentation anatomique proche des sciences médicales modernes. Il existe pourtant un texte du premier siècle avant Jésus-Christ qui affirme que tous les organes du corps dépendent du cœur. Comme si déjà, l’importance du cœur pour la circulation du sang était connue. Et nous voyons tout de suite la relation entre le cœur et la vie.

——Revenons un instant sur LêB, ce terme hébreu qui est traduit en grec par kardia.
LêB ne vous dit-il pas quelque chose ?
——N’est-ce pas ainsi que l’allemand désigne la vie ?
Et quand nous disons en français “Vie éternelle”, nos voisins allemands répondent : “ewige Leben”. LêB nous rappelle également ‘live ’, qui signifie ‘vie’ en anglais. Les langues occidentales ne sont pas seulement indo-européennes, mais ont aussi des ancêtres sémitiques !

——Un regard panoramique sur le terme ‘cœur’ dans les Ecritures est d’une infinie richesse. On est placé devant une profusion de sens, non seulement métaphorique et symbolique, mais encore théologique et moral. Bien souvent le recours au sens symbolique est lié à l’utilisation théologique, spirituelle ou religieuse, que l’on fait du terme.

Mentionnons quelques passages de la Bible hébraïque, autrement dit dans le Premier Testament. Et d’abord dans le domaine des affections.
——Dans le livre du Deutéronome, nous lisons :
——« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu
——de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force.
»
————————————————————————————(Deutéronome 6,5)
——Commandement bien connu. Notons qu’avant la mention de l’être et de la force, cette Loi vise d’abord le cœur. L’attachement du cœur au Seigneur exprime tout l’amour qu’on lui porte. Le livre de l'Exode (35,21-26) décrit la générosité des enfants d’Israël, apportant biens et objets précieux pour la tente de la rencontre avec Dieu.
——La joie, la tristesse, l’irritation ou le regret sont aussi associés au cœur. Ainsi, la reconnaissance du peuple envers Dieu, est portée par un cœur en joie (I Rois 8,66). Mais quand Anne, future mère de Samuel, se renferme sur elle-même à cause de sa stérilité, c’est son cœur qui est triste (I Samuel 1,6).

La confiance et le courage sont également affaire de cœur. Cela est visible entre autres au Psaume 27,14. La puissance du Seigneur reste incomparable à la masse de forces que représentent certains animaux les plus forts, les plus courageux, l’homme de Dieu ne devrait-il pas s’en remettre à Lui ? (Job 41,16).

A côté de cette description des affects en rapport avec le mot ‘cœur, il faut aussi souligner son utilisation comme organe de mémoire, principe d’intelligence, faculté d’imagination et de représentation, mais aussi instance morale.
——Examinons cela rapidement. Le cœur est associé à la mémoire. Dans le livre du prophète Esaïe (65,17), le Seigneur dit :
——« … le passé ne sera pas rappelé ;
——il ne remontera plus jusqu’au secret du cœur.
 »
————————————————————(voir également Jérémie 3,16 et 51,50)

Le cœur, c’est encore l’instance de l’intelligence. Dans le premier livre des Rois 3,9 Salomon dit à Dieu :
——« Il te faudra donner à ton serviteur un cœur qui ait de l’entendement… ».
——Il en est de même des “hommes sensés” au chapitre 34, versets 10 et 34 de Job.
——Le déficit de bon sens se dit en hébreu “manque de cœur” ; il n’y a pas ici la nuance affective, mais la notion de discernement. Ainsi dans le livre des Proverbes (6,32 ; 7,7).

Le cœur est vu enfin comme le siège de l’imagination en Ezéchiel 38,10 et en Jérémie 7,31:
——« En ce jour-là, de nombreux projets monteront au cœur,
——tu inventeras un plan malfaisant 
».

Précisons que dans la Bible, le cœur n’est pas un simple endroit où logent les pensées et les souvenirs. Une sorte d’inconscient archaïque où se passent de choses qui nous dépassent. Au contraire, le cœur est reconnu également comme le lieu où se forme la décision, bonne ou mauvaise. Des expressions telles que ‘placer son cœur’, ‘donner son cœur’, c'est-à-dire ‘exercer son attention’ sont nombreuses et confirment l’aspect dynamique du cœur acteur, ainsi dans les livres de l'Exode (7,23), d'Ezéchiel (44,5), du Qoheleth/Ecclésiaste (1,13 & 17), etc.
——Le cœur est non seulement le lieu où émerge la volonté, mais en même temps ce qui l’autorise. Langue fortement réaliste ou métaphorique, pour l’hébreu penser, c’est ‘parler avec son cœur’, comme en Genèse 24,25. Dans beaucoup de cultures aujourd’hui encore, on trouve de gens qui soliloquent, parlant tout seuls, au moment où ils pensent. Ils parlent ainsi avec leur cœur.

Au premier siècle avant Jésus et durant le siècle qui l’a suivi, le judaïsme continuait à se représenter le cœur un peu comme nous concevons aujourd’hui l’esprit et la conscience chez l’homme. De même que le prophète Jérémie préconisait “l’internalisation de la Loi” dans chaque cœur (chapitre 31, verset 31), de même les religieux de Qumrân, une mouvance juive messianique contemporaine de Jésus, fustigeaient ceux qui, selon eux, avaient “le cœur habité par Bélial”. Dans la Bible et la tradition juive, Bélial est le prince de démons. Pour les Esséniens de Qumrân, le cœur humain était l’enjeu de lutte entre l’Esprit de vérité et les esprits de perversion.
——La dimension morale et théologique du cœur, déjà visible chez les prophètes du Premier Testament, va s’accentuer dans le Nouveau Testament.

Dans ses lettres aux Romains (5,5), aux Corinthiens (II,1,22), et aux Galates (4,6), l’apôtre Paul affirme fortement que le cœur est la demeure de l’Esprit de Dieu. Voici ce qu’il dit :
——“ …l’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs
——par l’Esprit Saint qui nous a été donné.

————————————————————————————(Romains 5,5)
—— Dans sa première lettre aux Corinthiens (6,19), il affirme que le corps humain, dans l’existence chrétienne, est le temple de L’Esprit Saint. Il s’agit là d’un parallèle direct du passage de Romains 5,5 mais qui, lui, parle du cœur. Dans un cas, l’amour de Dieu par le Saint Esprit, habite le cœur. Cet amour est à la foi figure et gage de la présence de Dieu au fond du cœur humain. Dans le deuxième cas, l’Esprit Saint n’a désormais pour tout sanctuaire que le corps du croyant. Paul tient ainsi ensemble les deux registres : celui de l’intériorité et celui de la corporéité, dans une même intelligence de la foi.
——C’est une manière de penser qui apparaît d’abord comme tout imagée, mais qui reste profonde et mise sur une conception à la fois intégrée et intégrale de l’être humain.

Tenir ainsi ensemble le cœur et le corps dans la compréhension intégrée de l’homme n’est pas un simple dépassement du visible et de l’invisible, de l’externe et de l’interne. Le vrai déplacement est ailleurs. Il est d’une tout autre portée. Il permet de mieux saisir ce que l’apôtre Paul dit au sujet de la “circoncision du cœur” :
——« … ce n’est pas ce qui se voit qui fait le Juif,
——ni la marque visible dans la chair qui fait la circoncision,
——mais ce qui est caché qui fait le Juif,
——et la circoncision est celle du cœur,
… »
————————————————————————————(Romains 2,28-29)
——Au fond, que veut dire Paul ici ?
Il montre que ce n’est pas le corps qui porte véritablement la marque de la limite, mais le cœur : le cœur circoncis, le cœur retenu, circonscrit. Le cœur qui ne déborde pas de toute- puissance. C’est une subtile interprétation du corps, qui autorise de considérer le corps livré à lui-même comme un cœur en reflux, un cœur en crise… !
——Ainsi le corps se montre-t-il dans sa vérité première en tant que “symptôme du cœur”.

——Siège des émotions, de la volonté et de l’intelligence ; organe de discernement et de décision, le cœur dans la Bible est une sorte d’allégorie de l’être même de l’homme. Là où Dieu rencontre l’homme et le transforme. Là où Dieu rend l’homme véritablement humain. On comprend alors le sens de cette parole :
——« …j’enlèverai votre cœur de pierre
——et je vous donnerai un cœur de chair »
————————————————————————————(Ezéchiel 31, 26)

——En vertu de cette promesse, il n’y a plus aucune fatalité justifiant le dépérissement intérieur. Le don du cœur promis par Dieu libère de tout déterminisme psychologique ou culturel. Le cœur de chair est un cœur qui respire, sujet de liberté, capable d’engagements, mais aussi de renoncements.

——Un cœur de chair… 

——N’est-ce pas déjà ce langage frais et cordial (de cordis, cor, c'est-à-dire ‘cœur’ en latin) qu’il nous faudrait redécouvrir, réapprendre à aimer ? Nous disons volontiers aujourd’hui : «J’ai un problème dans ma tête… », « Au fond de ma tête, je sentais bien les choses… », etc.
——Notre imaginaire est devenu si mécanique que nous avons, sur nous-mêmes et sur les autres, un schéma langagier propre aux ordinateurs et aux robots!

——S’il n’y avait qu’une chose à retenir de ce mot de la Bible qu'est le mot ‘cœur”, c’est que la spiritualité biblique est avant tout une sensibilité intérieure. Une intériorité aimée et aimante au cœur de notre corps, dans la chair même de notre cœur. Une existence de cordialité profonde, bien à l’opposé de la recherche éperdue de puissance, ou d’un égocentrisme élégant mais sans cœur.

Philippe B. KABONGO-MBAYA


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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 1er novembre 2008.

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