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NUN, maintenant ...

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——————(Sören KIERKEGAARD, 1813-1855, un philosophe de l'instant)
NUN
——S’il n’y a que trois lettres pour composer ce mot grec,
il ne faudrait pas pour autant l’en croire insignifiant.

Un mot de la Bible par
Dominique Hernandez ...


Ce tout petit mot est d’une importance considérable : Nun parle du temps, de notre temps, du temps où nous sommes dans le passage ininterrompu du temps. Nun signifie maintenant. L’adverbe en français est beaucoup plus parlant qu’en grec, car non seulement nun ne s’est déposé d’aucune manière en français, mais l’assemblage des trois lettres ne raconte pas vraiment d’histoire, alors que le mot “maintenant” explicite parfaitement par son origine et sa composition ce qu’il veut dire. Maintenant, “tenir en main un temps”, un espace de temps, un laps de temps, précisément le temps qui est là. Car puisqu’on ne peut ni retenir ni avancer le temps, maintenant ne parle que de présent. Maintenant, c’est l’instant qui passe tenu en main au moment où il passe, ce qui lui confère une qualité particulière par rapport à l’instant passé et à l’instant à venir.
——L’adverbe, le grec ou le français, n’ont que peu de synonymes, mais là encore, il ne faudrait pas croire que parce qu’il représente l’instant présent, nun (et maintenant) soit circonscrit très étroitement à cet instant-là. Il n’y a pas de présent détachable du passé et de l’avenir, le présent est toujours en relation avec ce qui le précède et le suit, relation de rupture ou de durée. Ainsi, selon qu’il se réfère, qu’il se tourne vers le passé ou vers l’avenir, le présent de nun évoque en fait toute une histoire.
——De plus, si le présent est l’instant qui est là, nun est capable de dépasser quelques secondes et peut s’allonger, s’étendre dans le temps et passant par le jour, le mois, l’année, aller jusqu’à représenter par exemple toute une époque. Tout dépend du sujet dont on parle en fonction du passage du temps.
——Nun est un mot, un adverbe fluide, il ne se contente pas de préciser le verbe, il faut encore comprendre dans le contexte de quelle nature est la précision, la nuance qu’il confère à la phrase, tout ce qu’il porte de présent, de passé ou d’avenir.
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——Voyons comment cela se dépose dans la Bible, avec déjà, avec en plus, l’émerveillement de la lecture par laquelle le “maintenant” décrit voici plusieurs siècles, devient celui du lecteur… Les nun des Ecritures ne sont pas périmés, ils résonnent, ils font irruption dans le temps du lecteur qui les reçoit dans le maintenant de sa lecture, ils peuvent transformer le temps de la lecture en un “maintenant ” de rupture ou d’ouverture dans lequel s’infléchit le cours d’une vie.

Nun indique une réalité ou une hypothèse réalisable. Pas de spéculation, on est avec nun en prise avec le temps, nun signale l’inscription d’un événement ou d’un état, d’un effet dans le temps. Ce qui se passe est discernable, reconnaissable, identifiable, faisant de l’instant un moment particulier par rapport à l’instant passé ou à venir. Car il se passe quelque chose à partir de quoi une distinction s’opère dans le temps. Il se passe quelque chose, ou quelque chose passe, ou quelqu’un… et le temps prend une autre saveur, une autre couleur, une autre épaisseur. C’est ainsi que Siméon s’exclame :
« Maintenant, maître, c’est en paix, comme tu l’as dit, que tu renvoies ton serviteur. Car mes yeux ont vu ton salut que tu as préparé face à tous les peuples : lumière pour la révélation aux nations et gloire d’Israël ton peuple.»
(Luc 2,29-31)
Siméon voit l’accomplissement de son espérance, il tient dans ses bras le petit enfant amené par Marie et Joseph ; Siméon est délié, libéré du poids de l’attente, attente qui orientait, modelait, caractérisait son existence. Maintenant, il est en paix, il est passé de l’autre côté de l’attente, dans un présent véritable, un présent de plénitude, de paix, un présent qui touche à l’éternel.
——La rupture indiqué par nun, l’inauguration d’un temps nouveau est largement présente dans l’évangile de Jean. Les paroles rassemblées dans le grand discours d’adieu de Jésus, à partir du chapitre 13 commencent par nun : “ Maintenant le fils de l’homme a été glorifié et Dieu a été glorifié par lui”.
——En dépit de la mort, en dépit de la séparation, c’est par un cri de victoire que Jésus s’adresse à ses disciples. Le nun résonne de toute la gloire du Fils et du Père, anticipant l’annonce de la résurrection. Et pour le rédacteur, il s’agit bien de transporter ce “maintenant” de victoire dans le temps du lecteur qui est, lui, comme l’un des douze désemparés par l’absence du Seigneur. Le maintenant de Jésus s’inscrit également en faux contre le présent des disciples ne comprenant pas, et plus tard complètement silencieux, ne communiquant plus, buttant contre le mur de la mort où se brise le présent de la présence, où le maintenant s’échoue dans la tristesse, voire la déception. Mais avec le nun de Jésus, le maintenant de la lecture, le maintenant du lecteur redevient un instant décisif : face à la foi dont témoigne l’évangile, le lecteur est invité à prendre position. Dans un temps où la victoire de Dieu sur le prince de ce monde –selon l’expression johannique- n’est pas évidente, à quelles mains le lecteur va-t-il confier son présent ? Son “maintenant” sera-t-il tenu par Dieu ou par un autre ? Tout l’évangile de Jean raconte, provoque, conduit à cette rencontre entre l’être humain et le Christ de Dieu, rencontre dans laquelle la foi de l’humain porte dans le même temps le jugement, le salut.

Les épîtres pauliniennes accordent la même importance décisive à nun.
——Le temps avant nun est à la fois le temps précédant la mort et la résurrection du Christ et le temps de l’incrédulité humaine depuis et malgré cette mort et cette résurrection. Le Seigneur Jésus-Christ est celui “par qui, maintenant, nous avons reçu la réconciliation ” écrit Paul aux Romains. En rupture avec le temps précédent d’éloignement, de division, le temps «“où l’on était ennemi de Dieu”, le maintenant des croyants est celui de la réconciliation car la justification a été réalisée par le sang du Christ et par la foi. A partir de ce moment où la foi répond à l’agir de Dieu en Christ, l’être humain devient nouveau, son maintenant change de qualité et l’oriente dans un nouveau présent et vers un nouvel avenir. C’est un maintenant de résurrection, un maintenant de ressuscité pour ceux qui sont passé de la mort à la vie.
——Le maintenant du croyant ne se tient plus qu’à la grâce de Dieu, mais Paul ne cesse de se heurter à des retours en arrière, expérimentant douloureusement pour lui le constant intérêt des communautés pour d’autres évangiles que le sien, c’est-à-dire la tentation de se tenir à autre chose qu’à cette seule grâce. Galates et Corinthiens mettent à rude épreuve la patience de l’apôtre, mais leurs écarts, leurs retours vers le passé nous permettent de bénéficier encore aujourd’hui des magnifiques, surprenantes, poignantes expressions de la foi de Paul. Ainsi écrivait-il aux Corinthiens :
Ainsi, puisque nous sommes à l’œuvre avec Dieu,
nous vous exhortons à ne pas laisser sans effet la grâce reçue de Dieu.
Car Dieu dit : « Au moment favorable je t’exauce,
et au jour du salut, je viens à ton secours. »
Voici maintenant le moment tout à fait favorable,
voici maintenant le jour du salut.

(2 Corinthiens 6,1-2)

——On peut faire à ce sujet un petit détour par un synonyme de maintenant en français : l’expression “à présent” qui non seulement évoque le temps actuel mais désigne également présence et don : présence de Dieu et présence de l’être humain , don de Dieu à l’humain. Il y a tout cela dans nun, dans maintenant, afin que le passage du temps ne soit pas ressenti comme une fuite ou un écoulement laissant de côté les existences humaines, mais que par la conscience du temps, l’être humain soit véritablement inscrit dans cette réalité et que le passage inexorable du temps soit transformé, converti en une habitation de ce temps.

Mais il est des temps rendus douloureux, insupportables par des contraintes de diverses natures qui portent en elles du malheur, pauvreté, faim, larmes. Ces “maintenant” de douleur sont pourtant choisis par Jésus dans l’évangile de Luc pour expliciter l’action de Dieu dans le discours appelé les béatitudes :
Heureux vous qui avez faim maintenant, parce que vous serez rassasiés
Heureux vous qui pleurez maintenant, parce que vous rirez

(évangile de Luc 6,21)
——Déclarant “heureux les affamés et les affligés,” Jésus affirme la présence, cachée mais réelle, du Royaume de Dieu, il replace chaque expérience dans la perspective de l’agir de Dieu, à l’instar des prophètes de l’Ancien Testament pour qui le mot “maintenant introduisait l’annonce de l’intervention de Dieu face à l’inconduite et les malheurs de son peuple.
——L’insistance lucanienne sur le maintenant, absente de la version matthéenne, appuie l’interpellation de chaque auditeur/lecteur. Les pauvres, les affamés, les affligés sont ceux de son temps et peut-être même est-il l’un de ceux-là. Sous la plume de Luc, nun vient témoigner de la réelle attente du Royaume par ceux qui souffrent, il veut adoucir la souffrance présente en affirmant la consolation à venir et il accentue le paradoxe, le renversement du malheur au bonheur, et même, la présence du bonheur au fond du malheur, malgré tout.
——De même, dans les malédictions suivantes, nun pointe la satisfaction dangereuse de ceux qui n’attendent pas le Royaume car ils ont le sentiment de ne manquer de rien.
Heureux ceux qui ont faim, ceux qui pleurent maintenant : dans toute la suite de l’évangile et dans le livre des Actes, second volet de son œuvre, Luc met en scène l’importance de la compassion et du partage pour les disciples de Jésus et dans l’Eglise, maintenant.

Alors, que le temps présent soit celui de la présence consciente,
——assumée de chaque disciple du Christ
———parce qu’il est sûr de celle de Dieu dans sa création,
———parce qu’il reconnaît vivre de ce que Dieu a fait et fait pour lui,
———que le temps présent soit remis, avec tout ce qu’il comporte,
———dans les mains de Dieu,
——————voici ce qui fait de l’instant du temps qui passe un maintenant.

Dominique HERNANDEZ


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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 28 octobre 2006.

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