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La lumière du monde

« Je suis la lumière du monde. »
Qui peut oser dire cela ? un dictateur ? un illuminé ?
Un dictateur illuminé ?
Un dictateur illuminé devant un parterre de fanatiques abasourdis ?
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——La “lumière du monde”, c'est la vérité, l'amour, la liberté. Ou encore la raison. Nous, héritiers des Lumières, lecteurs de Rousseau de Diderot et Voltaire, nous croyons en l'existence de droits naturels, en l'égalité entre les hommes, en la nécessité d'améliorer la société, d'interdire l'oppression, d'éliminer l'intolérance et de développer l'enseignement. Nous qui pensons qu'il s'agit d' “éclairer toutes chose à la lumière de la raison”, comment pourrions laisser dire par une personne « je suis la lumière du monde » ?
——Qui a le droit de confisquer à son profit le titre de “lumière du monde” ?

Dans l'évangile de Jean ...

——Le quatrième évangile place deux fois dans la bouche de Jésus l'affirmation « Je suis la lumière du monde ». Jésus n'avait pas lu Voltaire. Nous lisons et Voltaire et l'évangile. Comment comprendre l'un sans renier l'apport de l'autre. Comment confesser Jésus-Christ et protester de notre attachement à la liberté de chercher, de comprendre, de lire et de penser ?
——Lisons le verset 12 du chapitre 8 de l'évangile de Jean, celui-là même dans lequel il est écrit que Jésus a dit « Je suis la lumière du monde » :
De nouveau Jésus leur dit :
« Moi, je suis la lumière du monde,
qui me suit n'avance pas dans les ténèbres,
mais il aura la lumière de la vie. »
——Cette parole est unique mais s'inscrit dans un large contexte. Cette parole apparaît unique et abrupte. Même si le verset commence par “de nouveau”, cette parole n'est pas une répétition : jamais auparavant dans l'évangile de Jean, Jésus ne dit cela. Cette affirmation est si péremptoire que l'évangéliste la fait suivre d'une discussion orageuse avec des Pharisiens accusant Jésus de se rendre témoignage à lui-même.
——On comprend les Pharisiens :
———— Qui peut dire « Je suis la lumière du monde » ?”
——Et à qui s'adressent ces mots ?
————Le texte dit “Jésus leur dit ...”. A qui parle-t-il ?
——L'épisode qui précède dans nos éditions actuelles est celui de la femme adultère. Or cet épisode se termine par le départ, les uns après les autres, des interlocuteurs de Jésus qui n'a plus en face de lui que la femme à qui il dit « Va et ne pèche plus ». Si la femme s'en va aussi, il ne reste plus personne en face de Jésus. Qui est le “leur” de la phrase : “il leur dit” ?
——Mais on sait que le récit de la femme adultère n'est pas toujours placé au même endroit dans l'évangile Jean et que dans les plus anciens manuscrits, il ne fait pas partie de l'évangile de Jean (il est même parfois placé en Luc !). Du coup, on peut penser que ce verset 12 faisait à l'origine suite à ce qui aujourd'hui précède ce récit interpolé, à savoir la fin du chapitre 7. Mais justement le chapitre 7 se termine sur cette phrase “chacun s'en retourna dans sa maison”, phrase qui conclut un récit dans lequel Jésus n'est pas présent ! Du coup il faudrait remonter au verset 38 du chapitre 7 pour trouver un texte auquel on pourrait raccrocher ce verset 12 du chapitre 8 ! et c'est la lecture proposée ci-dessous, sachant combien elle est sujette à discussion.
Cela pourrait donner :
7,37 “... Au dernier jour de la grande fête
Jésus se dressa et cria
«  Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et il boira

7,38 Qui croit en moi, selon ce que dit l'écriture,
des fleuves d'eau vivante couleront de son sein »

8,12 De nouveau Jésus leur dit :
« Moi, je suis la lumière du monde,
qui me suit n'avance pas dans les ténèbres,
mais il aura la lumière de la vie. »
——Trois éléments supportent ce rapprochement :
le premier tient à la similitude du propos. Dans les deux paroles, il s'agit de promesses faites aux disciples, ou plutôt une promesse faite aux sympathisants et deux autres faites aux disciples : à celui qui s'approche, Jésus promet de lui donner à boire. Mais à celui qui croit il promet la capacité de donner à boire et encore à celui qui se met à marcher à sa suite, il promet la lumière qui lui permettra de marcher en toute sécurité et sans se perdre.
le deuxième élément c'est dans les deux paroles, le disciple bénéficie d'une élément vital : de l'eau vive, vivante d'un côté, la lumière de la vie de l'autre
enfin troisième élément : la nature des images utilisées, l'eau qui coule et la lumière. Or l'un comme l'autre sont des éléments très importants de la célébration de la grande fête dont il est question ici, la fête de Soukhôt durant laquelle on précédait à des libations d'eau dans le Temple d'une part et à l'illumination du Temple d'autre part. Cette fête nous fournirait le cadre symbolique de ces paroles tout en procédant à un déplacement de la perspective. Ce qui dans la fête concernait le culte, la liturgie du temple, va désormais être appliqué à la vie du croyant. Ce que la liturgie du temple annonçait va s'accomplir désormais dans la vie des disciples. Telle est la promesse de Jésus.

——Voilà pour ce qui est du contexte immédiat de cette parole de Jésus. Voyons en maintenant le contexte plus large, celui de l'évangile de Jean, à la suite de quoi nous envisagerons quelques autres textes du Nouveau Testament.

——La phrase « Je suis la lumière du monde ». constitue est un des nombreux « je suis » prononcés par Jésus dans l'évangile de Jean : « Je suis le pain de vie ou encore le pain descendu du ciel »  au chapitre 6, «  avant Abraham, je suis » (en 8,58), « je suis la porte des brebis » puis «  je suis le bon berger » au chapitre 10, « je suis la résurrection et la vie », « je suis le chemin, la vérité, la vie », « je suis le cep » ... Chaque fois, que Jésus proclame une phrase qui commence par « je suis », il se définit lui-même dans une relation. Car tout de suite après avoir dit « je suis », il parle de celui ou celle qui entre en relation avec lui. « Je suis le pain de vie, ... si quelqu'un mange de ce pain , il vivra » , ou encore « je suis le cep, vous êtes les sarments ». Ici, ce n'est pas seulement « je suis la lumière du monde » mais « je suis la lumière du monde, celui qui me suit n'avance pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie ». Il faudra donc se garder d'isoler les propositions qui forment cette parole. C'est autant sinon plus une parole qui concerne le disciple, celui ou celle qui suit qu'une parole où Jésus se définit lui-même. Si personne ne voit la lumière, la lumière brille pour rien. Du coup on pourrait aussi entendre : « si je suis la lumière du monde, c'est pour que celui qui me suit ne marche pas dans les ténêbres » ou « parce que je suis la lumière, celui qui me suit n'est pas dans les ténèbres » ou encore « je suis la lumière pour le monde »,donnée au monde. .

——C'est donc un premier lien que nous pouvons établir entre ce texte et le reste de l'évangile : c'est une des nombreuses fois où Jésus y prend la parole pour dire « je suis » , mais un « je suis » qui souligne la relation avec ses disciples. C'est pour parodier un peu Descartes « je suis donc vous êtes ». Ou d'une manière plus philosophique nous pouvons aussi dire qu'en se présentant comme la lumière du monde, Jésus se dit comme un être pour le monde.

——Aussi ce thème de la lumière est un des nombreux fils rouges qui forment la trame du tissu évangélique. Suivons ce fil en commençant en Jean 1,4-9 :
« En elle (la Parole), il y avait la vie , la vie lumière des hommes. Et la lumière brille dans les ténèbres mais les ténèbres ne l'ont pas saisie. Il y eut un être humain envoyé de Dieu, un nommé Jean. Il était venu en tant que témoin pour témoigner de la lumière et pour que tous par son intermédiaire aient foi. Il n'était pas la lumière; il s'en portait témoin. Elle, la seule, la vraie lumière a éclairé tous les humains en venant dans le monde. »

——Dans ce prologue à l'évangile, la venue de la lumière est présenté comme un événement historique passé . C'est du reste ce que nous lisons aussi dans le chapitre 3, le célèbre entretien avec Nicodème :
« La lumière est venue dans le monde
mais les humains ont préféré les ténêbres car leurs actes étaient mauvais. 
»
——————————————(Jean 3,19)
——C'est en fonction de ce passé qu'on doit lire les autres mentions de la lumière comme notre verset de Jean 8,12 « je suis la lumière du monde » et ces versets que nous trouvons au chapitre 9, dans lequel Jésus dit :
« Il nous faut, tant qu'il fait jour,
accomplir les travaux de celui qui m'envoie.
La nuit venue, on ne peut plus rien faire.
Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. 
»
——————————————(Jean 9,4-6)
——Et en disant ces mots, Jésus crache par terre, fait de la boue qu'il applique sur les yeux d'un aveugle qu'il guérit.

——Allons maintenant au chapitre 11, pour entendre une parole que Jésus prononce juste avant la résurrection de Lazare. A ses disciples qui lui disent :
« Rabbi, maintenant, les Juifs veulent te lapider mais de nouveau tu y vas. »,
Jésus répond : « n'y a-t-il pas douze heure au jour. Si quelqu'un marche de jour,
il ne trébuche pas car il voit la lumière du monde
mais si quelqu'un marche de nuit, il trébuche car il n'a pas de lumière en lui.
 »
——————————————(Jean 11,8-10)
——Au chapitre suivant lisons les versets 34 à 36 :
“Jésus leur dit :
« la lumière est encore en vous, (ou parmi vous) pendant un peu de temps,
marchez tant que vous avez de la lumière
afin que les ténêbres ne vous saisissent pas
et celui qui marche dans le noir ne sait pas où il va.
De même que vous avez la lumière,
croyez en la lumière afin de devenir des enfants de lumière
 »
——————————————(Jean 12,34-36)

——Ce texte appelle au moins deux remarques :
• Nous y retrouvons un écho au chapitre 1. Ce dernier en parlant de la Parole lumière disait que les ténèbres ne l'ont pas saisie. Ici, le Christ donne aux disciples l'ordre de marcher à la lumière afin que les ténèbres ne les saisissent pas.
• L'emploi de l'expression “enfants de lumière”. Il s'agit pour ceux qui ont la lumière de croire et de devenir enfant de lumière, c'est à dire, lumière.

——Enfin dans ce même chapitre 12, on trouve au verset 46 une autre parole de Jésus :
« Lumière, je suis venu dans le monde
afin qu'aucun de ceux qui croient en moi ne reste dans les ténèbres. 
»
——————————————(Jean 12,46)

——Au total, entre le premier chapitre et le chapitre 12, le thème du Christ comme lumière apparaît 7 fois dans l'évangile de Jean. C'est toujours la lumière pour quelqu'un, le disciple, qui va pouvoir grâce à la lumière avancer ou travailler tant il est vrai que, dans un monde qui ne connaît que le feu ou la lampe à huile pour s'éclairer, sans lumière on est incapable de faire quoi que ce soit. Parce que la lumière est venue, l'être humain ne risque plus de se perdre mais peut agir. Il est sauvé. Jean souligne aussi que la lumière est une personne dont la présence n'est pas éternelle. Il faut profiter de la présence du Christ pour agir aujourd'hui. Il y a donc dans cette prédication du Christ comme lumière une exhortation à profiter du temps présent ou plutôt du Christ quand il est présent. Cette conception du thème de la lumière du monde n'est pas celle de tous les livres du Nouveau Testament, peu s'en faut.

Ailleurs dans le Nouveau Testament ...

Après avoir parcouru des textes de l'évangile de Jean, lisons un texte sans doute contemporain de cet évangile mais appartenant à un autre courant, rattaché à l'apôtre Paul. Au chapitre 5 de la lettre aux Ephésiens, les versets 8 à 14 :
8 “ Autrefois, en effet, vous étiez ténèbres,
mais maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur.
Vivez comme des enfants de lumière ;
9 car le fruit de la lumière consiste en toute sorte de bonté, de justice et de vérité.
10 Considérez ce qui est agréé du Seigneur ;
11 et ne vous associez pas aux oeuvres stériles de la ténèbre,
mais plutôt dévoilez-les.
12 En effet, ce qu'ils font en secret, il est choquant même d'en parler.
13 Mais tout cela, une fois dévoilé, est rendu manifeste par la lumière,
14 car tout ce qui devient manifeste est lumière.
C'est pourquoi il dit :
Réveille-toi, toi qui dors,
relève-toi d'entre les morts,
et le Christ t'illuminera. 
——On retrouve dans ce texte plusieurs des éléments présents dans l'évangile de Jean à commencer par l'opposition entre la lumière et les ténèbres. Mais l'accent en est résolument différent. Là où où le Christ de Jean se présente comme la lumière qui permet au disciple de marcher et d'agir, ici, ce sont les chrétiens qui sont lumière, fils de lumière, dont le devoir est d'éclairer ce qui se fait dans le monde, le dénoncer et surtout ne pas s'y associer.

Attribuée à Paul, la lettre aux Philippiens propose également un développement sur le thème de la lumière :
Faites tout sans maugréer ni discuter, pour devenir irréprochables et purs, des enfants de Dieu sans défaut au milieu d'une génération perverse et dévoyée, parmi lesquels vous brillez comme des êtres lumineux dans le monde, en portant la parole de la vie. Ce sera ma fierté, au jour du Christ : ainsi je n'aurai pas couru en vain, je ne me serai pas donné de la peine en vain.”
——————————————(Philippiens 2,14-16)
——De nouveau on retrouve les thèmes de Jean 8,12 : la lumière, les disciples, la vie. Mais comme en Ephésiens 5, le point de départ n'est pas le Christ Lumière mais les chrétiens qui sont déjà des êtres lumineux dans le monde (expression différente de celle de Jean 8) dans un monde de ténèbres, des porteurs de la parole de vie parmi des dévoyés. Or, dans ce contexte, il n'est pas question du Christ lumière.

Ce type de discours se retrouve ailleurs dans le Nouveau Testament de manière plus ou moins développée. C'est parfois une simple allusion comme dans ce passage de la lettre aux Hébreux qui traite du cas des chrétiens qui, après avoir été éclairés, ont renié le Christ :
“ Quant à ceux qui ont été une fois éclairés, qui ont goûté le don céleste et ont eu part à l'Esprit saint, qui ont goûté la bonne parole de Dieu et les puissances du monde à venir et qui sont tombés, il est impossible de les amener à une nouvelle conversion. Car, pour leur propre compte, ils crucifient à nouveau le Fils de Dieu et le déshonorent publiquement. 
——————————————(Hébreux 6,4-6)
——Le logion de Luc 6,8 oppose ainsi les “fils de lumière”, terme qui semble désigner les croyants, aux “fils de ce siècle” (ou “de ce monde”).

En Matthieu 5,14, la différence avec la conception johannique est encore plus manifeste puisque loin de proclamer qu'il est la lumière du monde, le Christ déclare à ses disciples « vous, vous êtes la lumière du monde ! » Il poursuit par ce qui pourrait être une allusion au statut de Jérusalem : « une ville sur une montagne ne saurait être cachée ». Ce rapprochement entre la lumière et Jérusalem a de profondes racines dans les textes bibliques et dans la tradition d'Israël.

Pour terminer ce tour d'horizon des textes du Nouveau Testament, il faut au moins mentionner trois passages qui soulignent l'origine divine de la lumière :

——Jacques 1, 17 célèbre le « Père des Lumières » ... « de qui vient tout cadeau parfait ».

—— • Dans un autre écrit assez tardif, la première lettre de Pierre, un poème définit les croyants comme ceux qui ont été appelés des ténèbres à l'étonnante lumière de Dieu :
Vous, par contre,
vous êtes une lignée choisie,
un sacerdoce royal,
une nation sainte,
un peuple que Dieu s'est acquis,
pour que vous annonciez les hauts faits
de celui qui vous a appelés
des ténèbres à son étonnante lumière ;

vous qui, autrefois, n'étiez pas un peuple,
vous êtes maintenant le peuple de Dieu ;
vous qui n'aviez pas obtenu compassion,
vous avez maintenant obtenu compassion.

——————————————(1 Pierre 2,9-10)
—— • Enfin, nous remonterons dans le temps avec un extrait de la première lettre aux Thessaloniciens, le plus ancien écrit chrétien qui nous soit parvenu daté généralement du début des années 50 après Jésus-Christ. Paul paraît ici reprendre un texte poétique, peut-être un hymne connu de la communauté de Thessalonique et donc antérieur à la rédaction de la lettre. Ces lignes sont introduits comme une citation :
En effet, vous savez vous-mêmes parfaitement que :
le jour du Seigneur viendra comme un voleur dans la nuit.

Quand ils diront : « Paix et sécurité ! »,
alors la destruction arrivera sur eux à l'improviste,
comme les douleurs de l'accouchement
sur la femme enceinte,
et ils n'échapperont en aucun cas.

Mais vous, frères, vous n'êtes pas dans les ténèbres,
pour que ce jour, tel un voleur, vous surprenne;
car vous êtes tous fils de la lumière et fils du jour :
nous n'appartenons ni à la nuit ni aux ténèbres.

Ainsi donc, ne dormons pas comme les autres,
mais veillons et soyons sobres
Car ceux qui dorment dorment la nuit,
et ceux qui s'enivrent sont ivres la nuit.

Mais nous qui sommes du jour, soyons sobres :
revêtons pour cuirasse la foi et l'amour, et pour casque l'espérance du salut.
Car Dieu ne nous a pas destinés à la colère,
mais à l'acquisition du salut
par notre Seigneur Jésus-Christ 
”.
——————————————(1 Thessaloniciens 5,4-9)
——On peut s'interroger sur l'origine de ce poème qui rappelle par son vocabulaire les discours sur les temps de la fin de Matthieu 24, 6-39.42-43 ou de Luc 21, 4-36 : en dehors du cadre formé par la première et le dernière ligne et qui se réfèrent au “Seigneur” et au “Seigneur Jésus-Christ”, rien ne signale que ce texte exprime la foi chrétienne ! Tout croyant persuadé de la proximité de la fin des temps (et ils étaient nombreux au 1er siècle) peut se sentir concerné par une telle exhortation. Adressée aux Fils de Lumière et aux Fils du jour, et rédigée en des termes vigoureux voire guerriers elle souligne la nécessité de mener une vie sobre et digne, en s'abstenant des pratiques nocturnes de ceux qui s'enivrent ... mais aussi de ceux qui dorment ! De fait, ce texte sonne comme un avertissement qui précède une bataille, et quelle bataille : le jour du Seigneur ! La mère de toutes les batailles. Quinze ans ou moins avant le déclenchement de la révolte contre l'empire qui entraînera la destruction de Jérusalem et de son temple, ce texte exhorte des croyants à veiller et à se tenir prêts. A toute heure de cette nuit, la trompette peut sonner et s'engager le combat.

——Or le Nouveau Testament n'est pas le seul corpus littéraire du 1er siècle de notre ère à mentionner les Fils de Lumière dans un contexte de monter des tensions perceptibles dans le poème de 1 Thessaloniciens 5. C'est ce qu'on constate en lisant un certain nombre de textes attestés parmi les manuscrits trouvés à Qoumran, près de la Mer Morte.

Dans les textes de la communauté de Qoumran

——Un des textes les plus célèbres de Qoumran est connu sous le nom de Règle de la Communauté. Il s'ouvre sur ces mots : “ pour l'homme intelligent ... [ ] afin qu'ils aiment tous les fils de lumière ... 
———————(règle de la communauté I, 9)——
et se poursuit par différentes mentions :
... malédiction de celui qui entre dans cette alliance en laissant devant ses pas ce qui le fit trébucher : qu'il soit retranché du milieu de tous les fils de lumière.
———————(Règle II 16)
——dans l'instruction sur les deux esprits :
“... pour l'homme intelligent, afin qu'il instruise et enseigne les fils de lumière ...
———————(Règle III 13)
——Pour le rédacteur de cette règle, les humains se répartissent en deux camps :
Dans la main du Prince des Lunières est l'empire sur tous les Fils de Justice : dans les voies de lumière, ils marchent. Dans la main de l'Ange des Ténèbres est tout l'empire de perversion : dans les voies des ténèbres, ils marchent [...] et tous les esprits de son lot font trébucher les Fils de Lumière. Mais le Dieu d'Israël ainsi que son ange de vérité viennent en aide à tous les Fils de Lumière.
———————(Règle III 20.23-24)
——Le document appelé “Règlement de la Guerre” décrit l'affrontement entre les uns et les autres :
La conquête des Fils de lumière sera entreprise en premier lieu contre le lot des fils des Ténèbres, contre l'armée de Bélial [...] alors les fils de justice éclaireront toutes les extrémités du monde de façon progressive, jusque soient consommés tous les moments de ténèbres. Puis au moment de Dieu, Sa sublime grandeur brillera durant tous les temps des siècles pour le bonheur et la bénédiction. La gloire et la joie et la longueur des jours (seront données) à tous les fils de lumière [...] Les fils de lumière et le lot des ténèbres combattront pour la Puissance de Dieu ...
———————(Règlement de la Guerre I, 1.8-9)
——d'où cette prière :
«  Dès autrefois, tu as fixé le jour de la grande bataille [contre les té]nêbres [...] [pour sauver la lu]mière dans la vérité et pour détruire parmi les coupables, pour abattre les ténèbres et pour élever la lumière [...] pour exterminer tous les fils des ténèbres, tandis que la joie  (serait donnée) au (lo)t des Fils de Lumière [...] comme le feu de Son courroux contre les idoles de l'Egypte »
———————(Règlement de la Guerre XIII, 12.15-16 XIV,1)
——Vraisemblablement contemporain (il est généralement daté de la seconde moitié du 1er siècle avant notre ère) de ces textes, le livre de la Sagesse de Salomon inscrit le thème de la lutte des fils de Lumière contre ceux des Ténèbres dans son récit de la sortie d'Egypte :
Pour tes saints, au contraire, il y avait une très grande lumière, et les autres ( = les Egyptiens) entendaient leur voix sans distinguer leurs silhouettes ; ils les proclamaient heureux de n'avoir pas eu aussi à souffrir, ils les remerciaient de ne pas chercher à nuire après tous les torts subis et ils demandaient pardon pour leur hostilité. Mais au lieu des ténèbres, Tu as donné aux tiens une colonne flamboyante, guide pour un itinéraire inconnu et soleil inoffensif pour une glorieuse migration. Quant à ceux-là, ils méritaient d'être privés de lumière et emprisonnés par les ténèbres, pour avoir retenu captifs tes fils, par qui devait être donnée au monde la lumière incorruptible de la Loi. 
———————(Sagesse de Salomon 18,1-4)——On notera la cohérence entre cette reprise du récit biblique et les stipulations de la Règle ou du règlement de la Guerre. Les auteurs de ces lignes se concevaient eux-mêmes comme des Fils de Lumière au même titre que leurs ancêtres libérés de l'Egypte et des Ténèbres. L'histoire et l'affrontement des Nations étaient pour eux le théâtre de la tragédie de l'oppression qui annonçait le proche triomphe de leur salut. C'est à cette vision cosmique que renvoie l'hymne cité par Paul dans la lettre aux Thessaloniciens. Mais ce faisant il souligne combien le combat se mène au jour le jour dans la veille exigeante d'une éthique digne des Fils de la Lumière. Pour Paul, le combat se vit d'abord contre soi-même à la conquête de la part d'ombre que chacun porte en soi, armé de la cuirasse de la foi et de l'amour et le casque de l'espérance. Le recours par le texte de la Sagesse de Salomon à la tradition de l'Exode permet de situer une des origines scripturaires de cette tradition relative à la lumière et aux enfants de lumière. Il faut en signaler une autre avec la promesse faite à Jérusalem (Sion au verset 14) à la fin du livre du prophète Esaïe. Que Jérusalem brille car sa lumière va venir et la Gloire de YHWH va se lever sur elle :
«  Lève-toi, brille : ta lumière arrive,
la gloire de YHWH se lève sur toi.
Certes, les ténèbres couvrent la terre
et une obscurité épaisse recouvre les peuples ;
mais sur toi YHWH se lève,
sur toi sa gloire apparaît.
Des nations marcheront à ta lumière
et des rois à la clarté de ton aurore.
[...]
Tu n'auras plus le soleil pour lumière pendant le jour,
ce ne sera plus la lune qui t'éclairera de sa clarté;
c'est YHWH qui sera ta lumière pour toujours,
c'est ton Dieu qui sera ta splendeur. 
»
————————————(Esaïe 60,1.19)
——Ce texte du prophète Esaïe trouve certainement un écho dans la parole de Matthieu 5 :
« Vous êtes la lumière du monde, un ville sur une montagne ne saurait être cachée ... »
——Le commentaire juif du Midrash Rabba en tirera la conclusion que Jérusalem est la lumière du monde (Genèse Rabba 59,5).

——Ainsi on voit comment, à partir du récit épique de la sortie d'Egypte, qui rapporte que les Egyptiens se trouvaient englués dans les ténèbres alors que les hébreux marchaient à la lumière de la colonne envoyée par Dieu (Exode 14,20), se met en place une rhétorique de l'affrontement entre la lumière et les ténèbres annonçant l'affrontement des années 65-70 et à laquelle l'apôtre Paul fait référence pour exhorter les Thessaloniciens. A l'opposé, l'évangile de Jean, écrit plusieurs dizaines d'années après le conflit ne mentionne plus le camp des ennemis quand il évoque la lumière du monde. Pour lui, l'essentiel réside dans le fait que, avant le déchaînement des conflits, la Parole se soit faite chair et ait éclairé les disciples.

——Ceux-là ne marchent pas dans les ténèbres.

Jean-Pierre STERNBERGER


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L'article qui précède est le texte d'une émission
diffusée sur Fréquence Protestante 100.7 FM
le samedi 8 septembre 2008.

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