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EUAGGELION, évangile

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————————-(Les quatre évangélistes, Jacob Jordaens 1625/30)
——Comme beaucoup d'autres mots que des siècles de théologie ont surchargés d'un sens spirituel et spécialisé, le mot ‘évangile’ a d'abord eu des sens communs, des sens profanes auxquels renvoient aussi parfois les mots hébreux et grecs de la Bible dans nos éditions en français.

Un mot de la Bible
par Patrice Rolin ...

——Avant de nous mettre sur la piste du mot ‘évangile’ dans la Bible, faisons un détour par internet … quelques fractions de secondes sur un moteur de recherche … et voilà près de 3 390 000 sites Internet en français qui contiennent ce mot ‘évangile’ :
• On trouve “l'Evangile du jour”, c'est-à-dire le passage des évangiles qui est proposé à la lecture des chrétiens par dans différentes listes suivant les Eglises.
• Et puis, il y a bien sûr aussi de tout, et même du meilleur avec le célèbre vin de Bordeaux, le “Château l'Evangile, un trois des vignobles du plateau de Pomerol.
• Mais il y a aussi le pire : tous ceux, nombreux, qui essaient de vous convaincre du vrai, de l'unique évangile, c'est-à-dire le leur !

——Laissons là les évocations œnologiques et les marchands de vérité.
Mais c'est pourtant dans ce sens de “vérité incontestable” que dans le langage profane d'aujourd'hui on emploie le mot ‘évangile’ :
——Quand on dit d'une affirmation, ou de la parole de quelqu'un “C'est parole d'évangile ! On veut dire au mieux par là qu'il s'agit d'une affirmation tout à fait digne de foi. Mais on sous-entend aussi souvent que cette affirmation n'est de toute façon pas discutable.
——Dans le langage profane, on dira encore par exemple que “La rentabilité, c'est l'évangile du libéralisme économique”. On entendra alors par là que le credo, la doctrine fondamentale du libéralisme économique, c'est le profit.

——Mais qu'est-ce que le mot évangile dans la Bible a à voir avec ses utilisations contemporaines et profanes ? C'est que, bien sûr, comme tous les mots, le sens, ou plutôt les sens du mot évangile ont varié au cours de l'histoire. C'est cette histoire du mot évangile que cette note propose de découvrir en remontant le temps jusqu'à l'Antiquité.

Dans l'Antiquité ...

Le mot ‘évangile’ donc, est d'origine grec, euaggelion en grec. Un mot qui est construit à partir de deux racines :
• La racine eu qui signifie ‘bien’, ‘bon’, comme dans nos mots eu-phorie (littéralement “bien-porter”), ou eu-phémisme (= l'emploi d'un bon mot à la place d'un mot qui serait plus désagréable).
• Et puis l'autre racine aggelos qui renvoie à l'idée de message, de nouvelle. Cette racine est à l'origine du mot "ange", puisque les anges sont avant tout des messagers.
"Evangile", eu-aggelion, c'est donc étymologiquement une "bonne-nouvelle".

En grec classique, le mot euaggelion apparaît chez Homère. C'est un mot profane et même païen. Ce mot euaggelion désigne d'abord la récompense que le messager d'une bonne nouvelle est en droit d'attendre de celui à qui il l'annonce.
——Mais quand on veut remercier les dieux pour un événement favorable, on leur aussi offre des euaggelia. C'est ainsi que la découverte des carrières de marbre d'Ephèse est fêtée par des euaggelia.
——euaggelion c'est donc d'abord le cadeau ou l'offrande fait pour l'annonce d'une bonne nouvelle.
• Et puis, progressivement, le sens du mot euaggelion va changer, et il va finir par désigner la bonne nouvelle elle-même. Le retour d'Ulysse, la prise de Troie, l'anniversaire de l'empereur Auguste, une naissance royale etc.
• Plus tard encore, dans l'empire romain, le mot prendra même un sens religieux en lien avec le culte impériale : c'est ainsi que l'intronisation d'un nouvelle empereur comme “Seigneur et Sauveur” fait l'objet d'un euaggelion, d'un évangile. Une "bonne nouvelle" donc.

Dans la traduction grecque de la Bible hébraïque, cette traduction que l'on appelle la traduction des Septante (LXX), le mot euaggelion apparaît une quarantaine de fois, et il traduit souvent le mot hébreu BeSoRaH.
——Comme euaggelion en grec classique, le mot hébreu BeSoRaH désigne une récompense, la récompense donnée à celui qui annonce une bonne nouvelle, ou bien encore l'annonce d'une bonne nouvelle.
——Ces deux sens d'annonce et de récompense se trouvent réunis dans le même verset en 2Samuel 4,10 :
On vient d'annoncer à David que son ennemi, le roi Saül est mort au combat. Le messager qui arrive en courant pour annoncer l'événement pouvait légitiment penser qu'il s'agissait là d'une bonne nouvelle pour David, et il pouvait donc en attendre une récompense, un ‘évangile’. Malheureusement pour lui, il n'en est rien, David est triste de la mort de Saül. Et voici ce que David déclare :

«Par la vie du Seigneur, celui qui est venu me dire : “Saül est mort”, c'était une annonce heureuse à ces yeux, mais comme récompense je l'ai fait arrêter et tuer !»
——(Même chose en 2 Samuel 18,22 “…Ahimaats, fils de Tsadoq, dit encore à Joab : «Advienne que pourra ! Laisse-moi courir, moi aussi, derrière le Koushite, je t'en prie !»
Joab dit : «Pourquoi veux-tu courir, mon fils ? Tu n'as rien à gagner avec cette nouvelle.»”)

——Dans cet exemple, en faisant tuer celui qui annonce la nouvelle, le roi David signifie que contrairement à ce que pensait le messager, il ne considère pas que la mort de Saül est une bonne nouvelle pour lui.
——Mais le plus souvent heureusement l'euaggelion, l'annonce en question, concerne effectivement une bonne nouvelle pour celui qui la reçoit une victoire sur l'ennemi, par exemple (2Samuel 18,20.25.27 ; 2 Rois 7,9).

Et puis le terme va continuer à changer de sens. Chez les prophètes d'après l'exil, et dans quelques Psaumes, le terme BeSoRaH, traduit par euaggelion, et les dérivés de ces mots, prennent un sens plus religieux.
C'est ainsi qu'Esaïe chapitre 52 verset 7 pourrait être traduit littéralement :

Qu'ils sont beaux, sur les montagnes,
les pas de l'évangéliste, qui proclame la paix,
de l'évangéliste, qui proclame le salut … !

(voir aussi Esaïe 60,6 ; 61,1 ; Nahum 2,1)

——Evidemment, transposer ainsi littéralement le terme ‘évangéliste’ à la place de “messager de bonne nouvelle” est quelque peu anachronique ! Reste qu'il s'agit bien du même terme, même s'il a acquis plus tard une signification spécifiquement chrétienne.

On pourrait encore citer la prophétie d'Esaïe 61,1 reprise plus tard par Jésus :

«Le souffle du SEIGNEUR DIEU est sur moi,
car le SEIGNEUR, m'a conféré l'onction.
Il m'a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres, …
»
(littéralement “il m'a envoyé pour évangéliser les pauvres”)

——C'est sans doute là une des raisons qui amèneront les évangélistes Matthieu et Luc reprennent ce passage du prophète Esaïe pour le placer dans la bouche même de Jésus.

Un autre passage est bien connu, c'est le Psaume 96,1-2 :

Chantez pour le SEIGNEUR un chant nouveau !
Chante pour le SEIGNEUR, terre entière !
Chantez pour le SEIGNEUR, bénissez son nom,
annoncez jour après jour son salut !

(littéralement : “Evangélisez jour après jour son salut”.
C'est-à-dire “annoncez jour après jour la bonne nouvelle
de son salut.”)

——Bref, dans ces passages tardifs, et d'autres encore, le mot euaggelion et ses dérivés, désigne la bonne nouvelle du salut final promis par Dieu.

Dans le Nouveau testament

——C'est donc ce terme euaggelionque les auteurs du Nouveau Testament vont reprendre de la Septante, et qu'ils vont utiliser pour désigner le message chrétien.

Il semble que ce soit l'apôtre Paul qui ait introduit ce terme en un sens spécialisé dans le vocabulaire chrétien : ces écrits, les plus anciens du Nouveau Testament, utilisent en effet le mot euaggelion 60 fois, sur 76 utilisations dans tous le Nouveau Testament !
——Paul n'ignore pas le sens commun du mot, puisqu'il l'emploie dans sa première lettre aux chrétiens de Thessalonique quand il écrit :

Timothée vient d'arriver chez nous,
et il nous a donné de bonnes nouvelles de votre foi.

(littéralement, “il nous a évangélisé votre foi.”)
———————————(1 Thessaloniciens 3,6)

——Mais dans cette même lettre aux Thessaloniciens, au chapitre 2, Paul a un long développement sur ce qu'il appelle “l'Evangile de Dieu”. Qu'est-ce que cet “Evangile de Dieu” que Paul affirme avoir prêché et offert aux gens de Thessalonique ? Dans ce chapitre, nous en apprenons peu en fait de chose, si ce n'est qu'il s'agit d'un évangile confié par Dieu à Paul (2,4), mais au début de la lettre aux Thessaloniciens l'apôtre fait une mise au point importante :

… notre évangile -écrit Paul- ne vous est pas arrivée en parole seulement, mais aussi avec puissance, avec l'Esprit saint et avec une pleine conviction. De fait, vous savez comment nous avons été parmi vous, pour votre bien.”
———————————(1 Thessaloniciens 1,5)

——Pour Paul donc, l'évangile de Dieu qu'il prêche n'est pas seulement un discours, ce ne sont pas seulement de belles paroles, mais une parole efficace qui se manifeste par un engagement concret des hommes qui en sont porteurs, et par des interventions de l'Esprit de Dieu. Bref, un évangile engagé et efficace pour l'annonce duquel, Paul se sait mis à part, comme il le dit au tout début de sa lettre aux Romains.

——Plus loin, l'apôtre parlera de “l'Evangile du Christ” (3,2), une expression qu'il reprendra abondamment par la suite sans ses autres lettres.
——Que veut dire Paul quand il emploie cette expression ?
• Ce ne peut évidemment pas être les évangiles contenus dans le Nouveau Testament et qui n'avaient pas encore été rédigés quand Paul écrit, dans les années 50.
• S'agit-il du message de Jésus ?
Ou s'agit-il des témoignages sur la vie de Jésus ? …
——Sans doute pas, nous savons en effet que Paul n'accorde presque aucun intérêt à l'enseignement et au ministère de Jésus.
• Ce que Paul entend par “l'Evangile du Christ”, ou,“l'Evangile” tout court. Eh bien c'est le cœur de son expérience croyante et de sa théologie : au début de la lettre aux Romains (1,16-17) il déclare :

… je n'ai pas honte de l'évangile,
c'est en effet une puissance de Dieu
pour le salut de quiconque croit,
du Juif d'abord, mais aussi du Grec

(c'est-à-dire du “non-juif”)

——L'évangile pour Paul, ce n'est donc pas d'abord un texte, un credo, mais une puissance de salut. Et cet évangile, puissance de salut, Paul le trouve dans la faiblesse, la folie de la Croix ainsi qu'il l'écrit dans le premier chapitre de sa lettre aux Corinthiens (1,17—2,5).

Plus tard, l'évangéliste Marc, qui écrit vers 70 ap. JC, reprendra sans doute cette compréhension paulinienne de l'Evangile, lui qui ouvre ainsi son œuvre toute entière tournée vers la Passion :

Commencement de l'évangile
de Jésus-Christ, fils de Dieu
…”

——En écrivant cela, celui que la tradition baptisera 'Marc' ignore sans doute le succès qu'aura le terme euaggelion, évangile. En effet, pour lui comme pour Paul, l'évangile n'est pas d'abord un écrit, mais une promesse. Ainsi, dès le début, comme résumé programmatique du ministère de Jésus, Marc écrit :

“… Jésus vint en Galilée ; il proclamait l'évangile de Dieu
et il disait : «Le temps est accompli et le règne de Dieu s'est approché. Changez radicalement et faites confiance à l'Evangile.» …

——————————————————(Marc 1,14-15)

——L'évangile est bien ici, promesse et puissance de changement, et pas un texte, pas un livre.

——Mais dans le premier verset de Marc, la tradition chrétienne lira le titre de l'œuvre de Marc. Dès lors, le mot ‘évangile’ va désigner un livre, un livre qui raconte la vie de Jésus. L'évangile est devenu un genre littéraire ! Et c'est pourtant un sens que le mot euaggelion n'a jamais dans le Nouveau Testament. On parlera dès lors de l'évangile de Matthieu, de Luc ou de Jean. Beaucoup d'autres écrits verront le jour qui reprennent ce titre pour donner leur propre compréhension de Jésus. L'évangile de Thomas, de l'évangile de Pierre, de Marie, de Juda, et de bien d'autres encore … Des évangiles apocryphes qui n'ont pas été retenus dans la liste officielle du Nouveau Testament.

——On verra même apparaître un Evangile de Vérité ! Cette expression étrange est intéressante, car elle témoigne d'un nouveau glissement du sens du mot euaggelion. La parole efficace de libération était déjà devenue un genre littéraire, des livres, maintenant, elle devient “une doctrine” . C'est semble-t-il déjà dans ce sens que le mot ‘évangile’ est employé par les lettres tardives indûment attribuées à Paul (2Thessaloniciens 1,8 ; 1Timothée 1,10-11).

Bien plus tard, aujourd'hui, c'est ce même sens de doctrine officielle incontestable qu'il s'agit de croire qui est signifié quand ont dit d'une affirmation qu'elle est “parole d'évangile”. Mais souvent, l'emploi ironique de cette expression manifeste une certaine sagesse en laissant entendre que cette doctrine officielle et incontestable, devrait sans doute être examinée de façon plus critique

——Souvent, le qualificatif ‘évangélique’ désigne une compréhension de la foi chrétienne qui se pense comme plus fidèle, ou plus conforme à l'Evangile ; et pourtant, c'est là la démarche commune à toutes les Eglises chrétiennes qui en bonne logique ne peuvent qu'être évangélique, c'est-à-dire “fondées sur l'Evangile”.

——Mais voilà, l'Evangile dans l'absolu n'est atteignable qu'au travers des compréhensions diverses qu'en ont ceux qui y placent leur confiance. Fondement et promesse de transformation, l'Evangile est donc aussi par nature l'objet d'un débat d'interprétation entre ceux qui s'y réfèrent.

Patrice ROLIN

—oOOOo—
L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 4 septembre 2004.
—oOOOo— 

Un ouvrage collectif grand public reprennant le mot traité dans cette note, et une vingtaine d'autres mots "passés" du grec dans la langue française est disponible au éditions Passiflores : 

Des mots de la Bible. Le grec que vous parlez sans le savoir.

logos,parole,discours,logique,principe

(chaque mot fait l'objet d'une enluminure par Marie-Hellen Geoffroy)

Editions Passiflores, octobre 2010 (143 pages ; 17 €uros)

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