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SOPHOS, le sage ...

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(Adapa, le sage ; Musée du Louvres)
Êtes-vous sophos ? Êtes-vous sages ?
Ah, quelle question !
Mais d’abord, c’est quoi, être sage, être sophos ?

Un mot de la Bible par
Dominique Hernandez ...

S’agit-il d’être sage comme on dit à un enfant « sois sage » ?
Dans ce cas, c’est ne pas être dissipé, se tenir tranquille, ne pas déranger, ne pas générer d’agitation, et même, faire ce qu’on vous dit de faire …

S’agit-il d’avoir toute sa tête, d’être sain d’esprit ?
Auquel cas le sage est celui qui n’est pas fou …

S’agit-il d’être sage au sens de l’expérience ?
Comme on parle alors de la sagesse des personnes âgées, qui ont déjà vu et vécu beaucoup de choses pour en tirer des leçons de vie…

S’agit-il d’être imprégné de principes de pensées et de comportement, qui permettent de vivre au mieux, en harmonie avec soi, avec les autres, avec le monde environnant ?
On trouve beaucoup dans les librairies, c’est à la mode, des recueils de sagesse indienne, chinoise, africaine, amérindienne … des maximes de sages connus ou inconnus ancrées dans de longues traditions de cultures très diverses.
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——————————-(Maât, déesse égyptienne de la sagesse)


Qu’est-ce qu’être sage,
c’est quoi, un sage, un sophos ?


Il y a le philosophe, celui qui aime la sagesse, avec tant de figures célèbres depuis l’Antiquité au 7ème siècle avant Jésus-Christ où la philosophie commença avec des physiciens qui étudiaient la nature dans le monde grec, mais aussi avec Confucius ou Lao-Tseu en Chine.

Il y a le sophiste qui désigne particulièrement à Athènes un maître dans un art particulier, celui de l’éloquence, terme d’où nous viennent le sophisme, avec sa connotation un peu négative de raisonnement trompeur, et aussi la sophistication qui désigne une élaboration particulièrement recherchée, dans bien des domaines et pas seulement celui du raisonnement.

Et bien sûr, toutes les Sophie, quelles soient sages ou pas !

———————Est-ce là que nous trouverons les sages ?
—————————Pas forcément, et pas seulement…

En grec, sophos désigne en premier lieu celui qui est habile et d’abord dans les arts manuels, la mécanique, ensuite seulement, le poète, le devin, le médecin pourra être qualifié de sophos.
En second lieu, lorsqu’il est question d’intelligence ou de caractère, sophos implique alors la prudence, l’instruction, parfois aussi l’ingéniosité et même la ruse de celui qui est reconnu comme sophos.


Dans le Nouveau Testament, le mot est peu présent. Dans une traduction comme celle de la TOB (Traduction Œcuménique de la Bible), on ne le rencontre que 19 fois, c’est très peu. Le sage n’est pas une figure emblématique ni des évangiles, ni des épîtres. Etre sage n’est pas une exhortation du Nouveau testament. Paul écrit même aux Romains (12,16) dans une longue liste d’exhortations :
————ne vous prenez pas pour des sages …
Allons bon ! Le sage n’a pas la cote, il est suspect.
—————(même si le mot grec utilisé est différent, phronimos,
—————-il désigne bien le bon sens, l'intelligence, la sagesse)

Vouloir être sage n’est pas une perspective désirable pour l’apôtre.


Le point de vue de Paul

——Sa conviction profonde, il l’expose au début de la première lettre aux Corinthiens :
“...Le langage de la croix, en effet, est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui sont en train d’être sauvés, pour nous, il est puissance de Dieu.
——Car il est écrit « je détruirai la sagesse des sages, et j’anéantirai l’intelligence des intelligents » (Esaïe 29,14). Où est le sage ? Où est le docteur de la loi ? où est le raisonneur de ce siècle ? Dieu n’a –t-il pas rendu folle la sagesse du monde ?
——En effet, puisque le monde, par le moyen de la sagesse, n’a pas reconnu Dieu dans la sagesse de Dieu, c’est par la folie de la prédication que Dieu a jugé bon de sauver ceux qui croient. Les Juifs demandent des miracles et les grecs recherchent la sagesse ; mais nous, nous prêchons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, tant Juifs que Grecs, il est Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu.
——Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes.
——Considérez, frères, qui vous êtes, vous qui avez reçu l’appel de Dieu :
il n’y a parmi vous ni beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni beaucoup de puissants, ni beaucoup de gens de bonne famille.
——Mais ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages ; ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui dans le monde est méprisé, ce qui n’est pas, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui est, afin qu’aucune créature ne puisse s’enorgueillir devant Dieu.
——C’est par lui que vous êtes dans le Christ Jésus, qui est devenu pour nous sagesse venant de Dieu, justice, sanctification et délivrance, afin, comme dit l’Ecriture, que celui qui s’enorgueillit, s’enorgueillisse dans le Seigneur.

————————————(1ère lettre aux Corinthiens 1,18-31)
La sagesse des hommes ne sert à rien, les sages se fourvoient dans une impasse. La faiblesse et le scandale de la Croix viennent heurter les quêtes humaines, celle de la puissance à travers la recherche de miracles, et celle de la connaissance à travers l’acquisition de la sagesse. La figure des Grecs représente ces sages aspirant à trouver par eux-mêmes le chemin du salut, mais la revendication d’une maîtrise de soi, de sa vie est pour Paul une folie, ce qu’il exprimera encore en écrivant aux Romains au sujet des païens :
—————Se prétendant sages, ils sont devenus fous
———————————————————————(Romains 1,22)
Ces sages-là ne le sont pas, mais ils sont insensés, dans le sens où ils ne suivent pas le sens indiqué par la croix du Christ, Christ qui est sagesse venant de Dieu, la seule qui vaille.

Acquérir une connaissance particulière, un savoir particulier pour conduire soi-même son existence ne fait pas un sage, mais un orgueilleux pour l’apôtre Paul. Le sage n’est pas un philosophe de la vie, que cette philosophie soit fondée sur l’observation, l’expérience ou le raisonnement, et la sagesse n’est pas, pour Paul, un simple moyen de conduire sa vie sans trop souffrir. Paul en avertit encore les Corinthiens :
Que personne ne s’abuse, si quelqu’un parmi vous se croit sage à la manière du monde, qu’il devienne fou pour être sage ; car la sagesse de ce monde est folie devant Dieu. Il est écrit en effet : « Il prend les sages à leur propre ruse », et encore « Le Seigneur connaît les pensées des sages, il sait qu’elles sont vaines. »
————————————————(1 Corinthiens 3,18-19)
La véritable sagesse est relative à Dieu révélé dans le Christ crucifié, et toute tentative de chercher la sagesse ailleurs que dans cette folie de Dieu est vouée à l’échec. Cet appel à la conversion de la quête de sagesse humaine en accueil de la sagesse de Dieu ne garde-t-elle toute sa pertinence à travers les siècles ?

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—————————(La crucifixion blanche, Marc CHAGALL 1938)

Le renversement de la sagesse en folie, de la folie en sagesse, selon que l’on se tienne devant Dieu ou devant les hommes est le renversement que Paul a vécu lui-même, ce qu’il a entendu, compris au sens le plus fort, pris avec lui et même en lui, grâce à la parole de la croix. Il ne se présentera donc jamais comme un concurrent des prédicateurs pleins d’adresse et de subtilité qui viendront détourner les Corinthiens de sa prédication de l’Evangile du Christ. Il ne s’agit pas de raisonner, de discourir, mais de se présenter et de présenter le message de l’Evangile dans sa radicale nudité : la croix. Dans sa lettre aux Corinthiens, il se réfère au prophète Esaïe qui déjà, présentait la vanité de la sagesse d’Egypte abattue par Dieu.
Paul n’est pas sophos, Paul n’est pas sage, d’aucune sagesse humaine ; Paul est fou, pour les Corinthiens, pour les païens, pour tous ceux qui regardent ailleurs que vers la croix pour connaître Dieu et finalement se connaître aussi.

Mais si le Christ est “sagesse venue de Dieu”, celui ou celle qui se tourne vers lui ne deviendrait-il pas un petit peu sage ? Paul ne le dira pas, il ne parlera qu’une seule fois d’être « sage en Christ », mais il explique comment est l’homme spirituel. Car il faut bien changer de domaine puisque la sagesse des hommes est vaine. La sagesse de Dieu, elle, est révélée par l’Esprit et c’est lui qui instruit l’être humain de cette sagesse mystérieuse, cachée dans la croix, et qui porte sur le salut des hommes. L’homme spirituel est celui qui ayant entendu et reçu la parole de la croix se laisse ensuite transformer et devient « adulte », selon l’expression même de Paul, jusqu’à pouvoir avoir la pensée du Christ. Devenir un être spirituel, c’est vivre selon l’Esprit et vivre en Christ. Dévaluée, la sagesse des hommes n’est pas remplacée par une autre sagesse, mais par la spiritualité. L’effort pour vivre par soi-même est remplacé par un laisser vivre Christ en soi, par l’action de l’Esprit.


les sages dans les évangiles

Il y a encore moins de place laissée pour les sages dans les évangiles que dans les lettres de Paul. Leur mention y est aussi négativement connotée dans une parole de Jésus qu’on trouve quasiment à l’identique dans les évangiles de Matthieu et de Luc. Matthieu la situe à la suite d’une lamentation de Jésus sur les villes de Galilée qui ne se convertissent pas et Luc insère l’ensemble dans le passage de l’envoi en mission des 72 disciples et leur retour. (Luc 10,21-22) :
A l’instant même, Jésus exulta sous l’action de l’Esprit Saint et dit :
« Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout petits. Oui, Père, c’est ainsi que tu en as disposé dans ta bienveillance. Tout m’a été remis par mon Père, et nul ne connaît qui est le Fils, si ce n’est le Père, ni qui est le Père, si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils veut bien le révéler.»
——Voici deux versets d’une extrême densité théologique ! Deux versets qui témoignent, comme le passage de la lettre aux Corinthiens, d’un renversement radical de compréhension et de valeur. La révélation de Dieu n’est plus réservée à des sages, ni à des intelligents, ou pour le dire autrement, à une élite religieuse ou intellectuelle. Et les disciples de Jésus ne revendiqueront pas d’être sages, mais d’être des tout petits. Certainement y a-t-il là une polémique vis à vis des tenants d’une captation de la révélation par des initiés, comme cela se passe dans d’autres religions, mais aussi comme cela pouvait être compris dans le versant apocalyptique du judaïsme où la révélation du dessein de Dieu est réservée à quelques uns à des « sages », des sophos.

On entend bien à l’arrière plan de cette parole celle du prophète Esaïe que Paul cite dans l’épître aux Corinthiens “la sagesse des sages se perdra et l’intelligence des intelligents se dérobera.
Jésus se tient ici dans une ancienne tradition d’Israël, celle du petit reste, celle du petit David renversant le puissant Goliath, celle du petit Daniel plus sage que tous les grands devins du roi.

Ceux qui revendiquent d’être sophos, sages, ne se reconnaissent pas comme des petits, ces petits qui eux, sont dépendants. Si l’on pense “enfant” en entendant l’expression “tout petit", c’est bien parce que la qualité d’enfance du croyant caractérise une attitude existentielle particulière : celle de recevoir, la conscience d’avoir besoin de recevoir, une aptitude à une juste relation avec le Père. Certes, les plus jeunes, les plus pauvres, les moins savants font partie de ces tout petits destinataires de la révélation, mais se reconnaître enfant, pas sage, est ouvert à tous ceux qui se rendent réceptifs à l’attention de Dieu pour les pauvres, les faibles, les petits.

Le sage, dessiné en creux dans ces versets, est alors celui qui porte en lui une certitude d’auto-suffisance, de supériorité due à ses connaissances, et l’on n’est pas loin là, de l’orgueil dénoncé par l’apôtre Paul.

Alors, on voudrait bien ne pas être sage …

Dominique HERNANDEZ


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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 26 avril 2008.


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En lien avec cet article,
consulter la revue Lire et Dire qui a publié en juillet 2008
un numéro (n°77 ; 2008/3) consacré à la prédication sur des bibliques "de sagesse" avec un article de l'auteur de cette note.

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