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ODOS, le chemin ...

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———Il marche. Sans arrêt il marche.
————Il va ici, et puis là.
—————Il passe sa vie sur quelques
——————soixante kilomètres de long, trente de large.
———————Et il marche. Sans arrêt.
————————On dirait que le repos lui est interdit.

Un mot de la Bible par
Dominique Hernandez ...

——Ces quelques mots sont les premiers du petit livre de Christian Bobin : L’homme qui marche. Cet homme, c'est Jésus, dont la principale caractéristique, pour l’auteur, est cette marche incessante. Mouvement, déplacement d’air, poussière soulevée signalent la présence de cet homme et rien, écrit Bobin, “rien ne se remet de son passage et son passage n’en finit pas”.
L’homme qui marche … l’auteur aurait pu choisir comme titre, comme signe de reconnaissance, l’homme en chemin, l’homme sur le chemin, tant il est vrai qu’il n’y a pas de chemin s’il n’y a pas de marche, quelqu’un pour marcher, les deux mots sont faits l’un pour l’autre, au point qu’il n’y a pas de l’un sans l’autre, puisque c’est en marchant qu’on fait son chemin.

Le chemin, en grec , c’est odos ; pas de descendance en français pour ce mot, mais un connaisseur m’a signalé que le compteur kilométrique de certaines motos étrangères comporte la mention “odometer” sur le compteur kilométrique, celui qui mesure le chemin parcouru.

A quoi donc mesurer le chemin parcouru par Jésus de Nazareth sur les routes de Judée, de Galilée, de Samarie, du territoire de la Décapole ? Quatre évangiles tracent le parcours, mais il n’est pas identique mais il n’est pas achevé puisque chaque lecteur se trouve invité, entraîné à se mettre en chemin à son tour, comme s’il était écrit “A suivre ...”, mais ce n’était pas la peine de l’écrire, les échos des appels à suivre et des désirs de suivre retentissent toujours une fois la dernière page tournée, quand le lecteur en arrive à ces quelques pages blanches, parfois juste une, que les éditeurs laissent, ô combien sagement, en fin de la plupart des éditions de la Bible. Quatre parcours à suivre et puis un homme à suivre, l’homme en chemin, l’homme qui marche, et Christian Bobin écrit aussi que “l’humain est ce qui va ainsi, tête nue, dans la recherche jamais interrompue de ce qui est plus grand que soit”.

A quoi donc mesurer le chemin parcouru par Jésus de Nazareth ? Peut-être aux frontières franchies, passées, dépassées et elles ne sont pas seulement géographiques, mais aussi culturelles, sociales, religieuses, et même naturelles, et même la mort. Passage d’un lieu à un autre, passer d’un point de vue à un autre, passer d’un état à un autre, le chemin est par excellence un lieu de passage et donc la métaphore, l’image d’une transformation, d’un changement.

Le chemin organise l’espace : le bout du chemin, le bord du chemin inscrit la différence entre le connu et l’inconnu, entre la sécurité et le danger, entre la culture et le sauvage, entre l’inclusion et l’exclusion. Ainsi l’aveugle Bartimée est-il assis au bord du chemin, au bord du chemin, c’est-à-dire à l’écart du flot des gens qui passent, s’activent, se rencontrent, se parlent, vivent quoi ! Bartimée est assis au bord du chemin où coule la vie, il est assis au bord de la vie, comme s’il n’était pas vraiment vivant, aveugle et mendiant qu’il est, figure habituelle aux passants comme un élément du décor mais qui ne doit pas déranger. Alors il se fera rabrouer quand, entendant Jésus passer sur le chemin, il l’appelle, il l’interpelle avec toute la force de son désespoir et de son espérance. Et Jésus interrompt sa marche, s’arrête sur son chemin, un arrêt pour permettre à Bartimée de se lever, d’être guéri et de prendre enfin sa place dans le flot des passants, dans le courant de la vie, et Bartimée suit Jésus sur son chemin, figure du disciple qui ne s’est pas résigné, disciple par obstination (lire Marc 10,46-52).

A quoi donc mesurer le chemin parcouru par Jésus de Nazareth ? Peut-être aux questions posées, aux réponses risquées, car on parle beaucoup en marchant. En chemin, Jésus interroge ses disciples :
——« Que disent les gens à mon sujet ? » ;
———« Et vous, qui dites-vous que je suis ? »
De ce que disent les autres à ce que l’on dit soi-même, de la parole entendue, reprise, évaluée, contestée, confrontée jusqu’au témoignage personnel, habité, investi par la confiance, le chemin peut être long.

En chemin toujours, les disciples discutent entre eux, de choses et d’autres, et puis d’une question importante n’est-ce pas : savoir qui est le plus grand d’entre eux … (lire Marc 9,33-37).
Car il est des chemins qui tournent en rond, et des chemins qui se perdent dans des marécages couverts de brouillard ; et c’est par un renversement de la perspective que Jésus invite les disciples à quitter les chemins vains pour s’engager sur le seul qui vaille :
——« si quelqu’un veut être le premier,
———qu’il soit le dernier de tous et le serviteur de tous.
»

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———————————(Le bon Samaritain, Eugène Delacroix)
C’est sur un chemin, sur la route de Jérusalem à Jéricho que Jésus situe la parabole dite du bon Samaritain, où le chemin est à la fois lieu de danger et de salut pour l’homme attaqué par les brigands, délaissé par les passants, soigné par le samaritain. Le chemin se révèle également le lieu d’un choix décisif pour le prêtre, le lévite et le samaritain qui tous trois voient l’homme à terre. Le mouvement d’évitement des premiers, le mouvement de compassion du dernier témoignent de ce qui les guide fondamentalement et ultimement (lire Luc 10,29-37).

Et puis il y a le chemin d’Emmaüs où Cléopas et son compagnon discutent entre eux des événements des jours passés, la crucifixion de celui qu’ils croyaient être le Messie, et la découverte du tombeau vide, puis ils répondent aux questions de l’homme qui les a rejoints, et ils écoutent cet homme leur expliquer les Ecritures. Chemin de déception, de questions, de rencontre avec l’inconnu, d’éclaircissement puis après la halte à l’auberge (l’action de grâce, le pain rompu : la communion), chemin de mission, pour annoncer une bonne nouvelle aux autres disciples ; la route de Jérusalem à Emmaüs revêt toutes les caractéristiques d’un chemin de foi (lire Luc 24,13-35).

Le chemin trace un itinéraire entre deux lieux et l’on a du mal parfois à se repérer dans les croisements et les méandres du parcours. Rien de tel dans le chemin de Jésus, particulièrement dans le parcours décrit par l’évangile de Jean : Jésus va vers celui qui l’a envoyé. Mais son chemin n’est pourtant pas une simple boucle car après son passage, tout change et les chemins de ceux qu’il croise en sont considérablement réorientés. Même après qu’il ait quitté cette terre : Luc raconte de cette manière, avec un chemin interrompu puis retourné : la conversion de Saul en Paul, l’apôtre qui à son tour va parcourir et vouloir parcourir les chemins du monde connu, de la terre habitée pour proclamer l’Evangile du Christ (Actes 9).
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—————————(Paul sur le chemin de Damas, El Caravagio, 1600)

Le chemin est une métaphore universelle de sens et de conduite de l’existence, et ce n’est pas par hasard que dans le livre des Actes des apôtres, Luc rapporte que les chrétiens sont appelés “ceux du chemin(Actes 9,2 ; 18,25 ; 24,22). odos qualifie le mouvement de ceux qui suivent l’enseignement, le chemin de Jésus-Christ. Le chemin, la voie, c’est celui, celle ouverte, montrée par Jésus, où viennent marcher ceux qui se confient en lui.

On trouve là la continuité de l’image du Premier Testament, celle du chemin de Dieu que le peuple est exhorté sur tous les tons et de toutes les manières à suivre, car ce chemin est le chemin qui conduit à la vie. De l’itinérance d’Abraham à la sortie d’Egypte sous la conduite de Moïse, de l’exil au retour à Jérusalem, le peuple d’Israël se raconte comme un peuple en marche. Le droit chemin, le chemin du salut est celui où l’on est conduit par YHWH (Yawhé, le Seigneur), comme le peuple dans le désert suivait la nuée le jour et la colonne de feu la nuit. Le droit chemin est celui de la justice, de l’équité, de la compassion.

Le terme “chemin” (ou voie ) représente dans le livre des Actes des apôtres ce qui est appelé par ailleurs l’Eglise, en maintenant peut-être de manière plus évidente aux oreilles non grecques du 21ème siècle, l’idée du mouvement, du parcours, de l’itinéraire - le terme Eglise alliant aujourd’hui au thème de l’appel l’idée du bâtiment et celle de l’institution. Ceux du chemin, les adeptes de la voie sont en mouvement, ils ne s’installent pas, ils vont en avant, en suivant celui en qui ils reconnaissent le Seigneur et ce déplacement est la vie de leur vie, le signe de leur vitalité.

Le chemin des croyants au Dieu de Jésus-Christ est dessiné par l’apôtre Paul qui indique dans sa première lettre aux Corinthiens la voie par excellence, cela commence au dernier verset du chapitre 12 :
———Je vais vous indiquer une voie infiniment supérieure.
———Quand je parlerai en langues,
———celles des hommes et celle des anges,
———s’il me manque l’amour,
———je suis un métal qui résonne,
———une cymbale retentissante.

L’hymne à l’amour de l’apôtre se poursuit jusqu’à la conclusion :
———maintenant donc, ces trois-là demeurent,
———la foi, l’espérance et l’amour,
———mais l’amour est le plus grand
”.
L’horizon du chemin dépasse toute espérance car il est toujours en avant, mais le chemin est déjà tracé, ou plutôt balisé dans cet espace déjà mis en avant dans le premier testament et repris dans l’évangile de Luc à travers la question qu’un lévite pose à Jésus sur la vie éternelle, et du dialogue qui s’en suit : tu aimeras le Seigneur ton Dieu, tu aimeras ton prochain comme toi-même (lire Luc 10,25-37).

C’est dans l’évangile de Jean que Jésus prononce une forte parole où le chemin n’est plus seulement un lieu entre deux lieux, ou le sens d’une existence. Au chapitre 14, Jésus dit :
———« je suis le chemin, la vérité, la vie.
———Nul ne vient au Père si ce n’est par moi
».
Il s’agit bien d’aller vers, aller vers Dieu, se mettre en quête du Père. Mais l’image du chemin est employée de manière absolue : « je suis le chemin », le chemin n’est ni un lieu ni un sens mais quelqu’un. De plus, odos trouve là son seul emploi propre à Jean (en plus d’une citation d’Esaïe 40,3 en Jean 1,23). Ces deux éléments donnent à cette affirmation une ampleur et une résonance particulière, une valeur universelle. Jésus n’est ni le chemin de la vérité, ni le chemin de la vie. Chemin, vérité et vie constituent l’identité de Jésus et sont en relation avec le Père dans la connaissance duquel le croyant veut avancer, le Père dont Jésus est le seul médiateur. Le chemin est bien le moyen de se rendre là où l’on désire aller, même si on ne sait pas exactement par où le chemin fait passer. Jésus est le chemin, de même qu’il est la vérité (pas d’autre réponse à Pilate que sa seule présence, et la vie comme il l'a déjà dit et montré à Marthe, la sœur de Lazare (Jean 11).

Chemin de terre, chemin de vie, chemin d’expérience, chemin de confiance, par le témoignage de l’homme qui marche, le chrétien croit que Dieu marche aussi avec lui, ainsi que le chante un ancien cantique :
————tout chemin qu’on t’impose peut devenir le sien”.

Dominique HERNANDEZ


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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 8 juillet 2006.

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