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DRAKÔN, dragon

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——Il suffit de prononcer certains mots pour voir s'ouvrir de véritables univers. Le mot ‘dragon’ évoque un monde de châteaux et d'enchanteurs, de trolls et de forêts profondes, le monde de Harry Potter plutôt que celui de la Bible tant il semble vrai que, dans Harry Potter, il y a de tout sauf de la Bible. L'imaginaire des romans d'Harry Potter renvoie en effet à un Moyen Âge tronqué d'une de ses composantes essentielles : les religions, qu'elles s'appellent judaïsme, christianisme ou islam !

Un mot de la Bible par
Jean-Pierre Sternberger ...

——Le mot ‘dragon’ illustre tout à fait ce phénomène. Car ‘dragon’ est aussi un mot de la Bible, un mot grec qui nous est parvenu après un petit détour par le latin "draco", copie conforme du grec drakôn. En grec, drakôn, désigne d'abord un serpent, et dans certains cas, notamment dans la Bible, un dragon.

——D'un point de vue grammatical, le mot grec drakôn est un participe aoriste du verbe derkomai, qui signifie ‘voir’ et plus exactement regarder d'une manière très particulière, d'un regard très intense voire très inquiétant : le verbe est employé pour les aigles, la Gorgone, les serpents et les guerriers au combat ! C'est le verbe qu'aurait sans doute utilisé le librettiste de Carmen pour l'air du Toreador : « un œil noir te regarde ! »

A la poursuite du serpent ... drakôn

Dans la littérature grecque, nous rencontrons tout d'abord un guerrier aux abois, mais pas n'importe quel guerrier : le plus grand des guerriers, Hector, traqué par Achille.

Il attendait le prodigieux Achille qui approchait. ...
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... Comme un serpent des montagnes qui près de son trou attend un homme, repu de poison dangereux et pénétré d'une bile terrible,et qui lance des regards effrayants enroulé autour de son trou, ainsi Hector, possédé d'une ardeur insatiable, ne reculait pas.”
———————————(Iliade, livre XXII, vers 93 à 95)

——Le regard noir que lance Hector aux abois fait de lui une créature mythique, un guerrier qui n'est déjà plus un homme,
un serpent qui est déjà un drakôn, un dragon.

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——Un peu plus haut dans le même ouvrage, le lecteur avait croisé ce regard très particulier. Il s'agissait déjà d'un serpent, mais un serpent aux prises avec un aigle. La scène se passe au moment où les meilleurs soldats de Troie s'apprêtent à monter à l'assaut des Achéens en difficulté :

...debout au bord du fossé, les gars [...] hésitaient encore. C'est qu'un oiseau avait volé au dessus d'eux, au moment où ils voulaient le franchir, un aigle au vol élevé, qui dépassa leurs troupes par la gauche. Il tenait dans ses serres un serpent ensanglanté,monstrueux, vivant encore et palpitant et qui n'avait pas oublié son ardeur offensive. En effet, se renversant en arrière, il piqua à la poitrine, près du cou, l'oiseau qui le tenait. De douleur, l'oiseau le lacha. Le serpent tomba à terre au milieu de l'armée, tandis que l'aigle avec un cri s'envolait sur le souffle du vent. Les Troyens frémirent, voyant ce serpent scintillant, étendu au milieu d'eux, présage de Zeus porte égide ... »
———————————(Iliade livre XII, vers 200-209)

——Nous verrons que ce combat aérien en appelle un autre tout aussi épique dans la Bible. Pour l'heure, il nous suffit de souligner que le serpent dont il est question ici est qualifié de ‘drakôn’, c'est à dire d'être au regard perçant. Ailleurs dans la littérature grecque le mot drakôn désigne également la vive, poisson dont la douloureuse piqûre explique qu'on ait pu l'assimiler à un serpent des eaux.

Dans la Bible, le mot drakôn, apparaît en tout premier lieu dans le premier Testament traduit en grec (la Septante)au livre de l'Exode au chapitre 7, verset 9 et 10. Dieu dit à Moïse :

«Si Pharaon vous parle, et vous dit :
“Faites un miracle !”,
tu diras à Aaron :
“Prends ton bâton, et jette-la devant Pharaon.
Il deviendra un serpent.”
Moïse et Aaron allèrent auprès de Pharaon, et ils firent ce que le Seigneur avait ordonné. Aaron jeta son bâton devant Pharaon et devant ses serviteurs ; et il devint un serpent.
»

——Comme dans l'Iliade, il s'agit ici d'un conflit, mais d'un genre particulier : 3000 ans avant Harry Potter, nous avons affaire à un duel de magiciens. Dieu change le bâton d'Aaron en serpent / drakôn ce à quoi chacun des magiciens égyptiens réplique en transformant son bâton en serpent. Mais le bâton d'Aaron dévore tous les bâtons des magiciens de roi !

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(Moïse changeant le bâton d’Aaron en Serpent, Nicolas POUSSIN 1647)


Dans la Bible, le motif du serpent / drakôn sert toujours évoqué à souligner la puissance de Dieu. Car si le serpent / drakôn est puissant, il n'est rien comparé au Seigneur YHWH, créateur du ciel et de la terre. C'est ce que proclame le Psaume 73,13 (n° hébreu=74,13):

Tu as fendu la mer par ta puissance,
Tu as brisé les têtes des monstres sur les eaux

Et encore le psaume 103,25-28 (n° hébreu=104):

Voici la grande et vaste mer :
là fourmillent sans nombre
des animaux petits et grands ;
là se déplacent les bateaux
et le dragon, que tu as façonné pour jouer avec lui.
Eux tous mettent leur espoir en toi, pour que tu leur donnes leur nourriture en son temps.
Tu la leur donnes, et ils la recueillent ;
tu ouvres ta main, et ils sont rassasiés de biens ...
»

C'est aussi ce à quoi Job fait allusion en Job 7,12 :

Suis-je une mer, ou un dragon,
pour que tu établisses des gardes autour de moi ?
»

——Partout, c'est le nom hébreu “Leviathan”qui est traduit par le grec drakôn et dans tous ces textes, se laisse deviner comme en filigrane le mythe ancien de la création comme un combat, le vieux mythe canaanéen du combat de Haddu / Baal contre Yamu, la mer, transposé dans la Bible en victoire de YHWH (le Seigneur), Dieu d'Israël sauveur de son peuple qui, à l'origine des mondes, frappe Yam(la mer) et dont Moïse réitère le geste en frappant de son bâton les eaux pour que passe son peuple libéré.

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(Marduk terrassant Tiamat, empreinte de sceau babylonien)


——C'est encore ce qu'illustrent d'autres textes tirés du livre de Job qui visent à présenter le terrible serpent non comme un adversaire à la mesure de Dieu mais comme un animal vaincu, chassé et dont on peut penser qu'un jour, il sera comme toutes les autres bêtes péché et emmené captif.

Toujours dans le livre de Job :

Par sa force il agite la mer,
par son intelligence il fracasse Rahav.
Par son souffle le ciel devient immaculé,
sa main transperce le dragon fuyard.

Job 26,12-13

Et, dans la réponse de Dieu à Job :

Tireras-tu le dragon avec un hameçon ?
Lieras-tu sa langue avec une corde ?
Passeras-tu un roseau à son museau ?
Lui perceras-tu la mâchoire avec un crochet ?
»
———————————————————(Job 40,25-26)

——C'est dans ce contexte qu'il faut lire une histoire qui n'apparaît que dans la version grecque du livre de Daniel. Exceptionnellement celle-ci n'est pas celle de la Septante mais celle de Théodotion (réviseur juif de la Septante) :

Il y avait aussi un grand dragon,
et les Babyloniens le vénéraient.
Le roi dit à Daniel :
« Diras-tu encore que celui-ci est d’airain ?
Vois, il vit, il mange et boit.
Maintenant, tu ne pourras pas dire
que ce n’est pas un dieu vivant.»
Daniel répondit :
« J’adore le Seigneur, mon Dieu,
car lui est un Dieu vivant ;
mais celui-ci n’est point un dieu vivant.
Toi, ô roi, donne-moi la permission,
et je tuerai ce dragon sans épée ni bâton. »
Le roi dit : « Je te la donne ».
Alors Daniel prit de la poix, de la graisse et des poils, fit bouillir le tout ensemble et en fit des boules qu’il jeta dans la gueule du dragon.
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Et le dragon creva.
Et il dit : « Voilà celui que vous vénériez »
Les Babyloniens, l’ayant appris, furent saisis d’une vive indignation ; ils se rassemblèrent contre le roi et dirent : « Le roi est devenu juif ; il a détruit Bel, fait mourir le dragon et massacrer les prêtres.»
Ils vinrent donc trouver le roi et lui dirent
« Livre-nous Daniel ;
sinon, nous te ferons mourir, toi et ta maison. »
Le roi vit qu’ils se jetaient sur lui avec violence ;
cédant à la nécessité, il leur livra Daniel.
Ils le jetèrent dans la fosse aux lions,
et il y demeura six jours ... »
———————————————————(Daniel 14,23-31)

D'autres textes n'hésitent pas à donner au serpent / drakôn redoutable mais finalement vaincu le nom d'un roi contemporain. Ainsi en Jérémie, au chapitre 28 (grec, chapitre 51 dans la version en hébreu)au verset 34 :

Nebukadnetsar [= Nabuchodonosor], roi de Babylone, m'a dévorée, m'a détruite ; Il a fait de moi un vase vide ; tel un dragon, il m'a engloutie, il a rempli son ventre de ce que j'avais de précieux ; il m'a chassée. »

——Pour le croyant, le Dieu qui a vaincu lors de la création sera aussi vainqueur de tous ceux qui se dresseront contre lui ou son peuple. C'est le message d'Esaïe 27,1 :

En ce jour, le Seigneur frappera de sa dure, grande et forte épée le serpent fuyard au regard perçant, le serpent tortueux au regard perçant.
Et il tuera le dragon.
»

Ce verset fait le lien entre le nom drakôn à la fin du verset et le verbe derkomai, sous la forme du participe drakôn, pour traduire l'idée de Leviathan personnage inconnu du monde grec. Le texte grec, le “serpent au regard perçant” se dit : “drakôn ofus ” .

——Le prophète Amos propose une variante intéressante de ce motif en suggérant que le dragon n'est pas l'adversaire de Dieu mais son serviteur :

S'ils se cachent au sommet du Carmel,
je les y chercherai et je les saisirai;
s'ils se dérobent à mes regards dans le fond de la mer, là j'ordonnerai au dragon de les mordre.

———————————————————(Amos 9,3)

——Enfin, reprenant la figure du Léviathan - serpent - drakôn, Ezéchiel débusque la figure de l'orgueil de celui qui, du fait de son pouvoir, se croit son propre créateur :

le Seigneur dit cela “Me voici contre Pharaon, Grand serpent / drakôn, qui se couche au milieu de ses fleuves,et dit : Mes fleuves sont à moi, c'est moi qui les ai faits !” »
————————————(Ezéchiel 29,3 ; voir aussi 32,2)


Restent deux versets du livre du Siracide qui, à mes yeux d'exégète protestant, n'engagent que leur auteur :

Il n'y a pas de tête comme la tête du serpent, ni de colère comme la colère d'un ennemi.
J'aimerais mieux habiter avec un lion ou un dragon que d'habiter avec une femme mauvaise.
»
————————————————(Siracide 25,15-16)

——Je leur oppose volontiers la promesse du psaume :

Tu marcheras sur le lion et sur l'aspic,
Tu fouleras le lionceau et le dragon.
»
————————————————(Psaume 90/91,13)


C'est donc avec à l'esprit tous ces textes du premier Testament qui mentionnent la lutte et le victoire contre le serpent – drakôn que le prophète chrétien Jean nous livre, au chapitre 12 de son apocalypse le récit d'un combat aérien tout aussi épique que celui de l'Iliadeque nous avons lu plus haut :

… Un grand signe apparut dans le ciel : une femme vêtue du soleil, qui avait la lune sous ses pieds et une couronne de douze étoiles sur sa tête. Elle était enceinte et elle criait dans les douleurs et les tourments de l'accouchement. Un autre signe apparut dans le ciel : un grand serpent (drakôn) rouge feu qui avait sept têtes et dix cornes, et sur ses têtes sept diadèmes. Sa queue entraînait le tiers des étoiles du ciel; il les jeta sur la terre. Le dragon se posta devant la femme qui allait accoucher, pour dévorer son enfant dès qu'elle accoucherait. Elle mit au monde un fils, un mâle, qui va faire paître toutes les nations avec un sceptre de fer. Son enfant fut enlevé auprès de Dieu et de son trône. Quant à la femme, elle s'enfuit au désert, où Dieu lui avait préparé un lieu pour qu'elle y soit nourrie pendant mille deux cent soixante jours. Il y eut alors une guerre dans le ciel. Michel et ses anges combattirent le dragon. Le dragon combattit, lui et ses anges, mais il ne fut pas le plus fort, et il ne se trouva plus de place pour eux dans le ciel. Il fut jeté à bas, le grand dragon, le serpent d'autrefois, celui qui est appelé le diable et le Satan, celui qui égare toute la terre habitée; il fut jeté sur la terre, et ses anges y furent jetés avec lui ... [.../...]
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(Tapisserie de l'Apocalypse, Angers)
... Quand le dragon vit qu'il avait été jeté sur la terre, il poursuivit la femme qui avait mis au monde l'enfant mâle. Alors les deux ailes du grand aigle furent données à la femme pour qu'elle s'envole au désert, vers son lieu, où elle devait être nourrie un temps, des temps et la moitié d'un temps, loin du serpent. De sa bouche, le serpent vomit de l'eau comme un fleuve derrière la femme pour que le fleuve l'emporte. Mais la terre secourut la femme, elle ouvrit sa bouche et engloutit le fleuve que le dragon avait vomi de sa bouche.
En colère contre la femme, le dragon s'en alla faire la guerre au reste de sa descendance, à ceux qui gardent les commandements de Dieu et qui portent le témoignage de Jésus. Et il se posta sur le sable de la mer ...
»
——————————(Apocalypse de Jean 12,1-9.13-18)

L'explication ou même le simple commentaire de ce récit riche en symboles et en péripéties dépassent largement les limites imparties à cette note. Bornons-nous à souligner que, comme dans le texte d'Homère, il y a là le combat d'une figure ailée (Mikael puis la femme à qui sont données des ailes d'aigle) et le serpent / drakôn. Pour l'auteur, la victoire décisive est déjà remportée dans le ciel d'où le serpent est déchu. Si le combat se poursuit sur la terre (ce n'est qu'un début ...), c'est un combat d'arrière garde, un combat perdu d'avance que mène le serpent ici identifié au diable, au Satan, autre personnage du premier testament.

——C'est sur cette victoire (pas encore tout à fait définitive voir Apocalypse 20,1-3 !) que nous quittons le serpent / drakônde la Bible, une figure qui ne cesse de hanter l'imaginaire de nos contemporains et qui nous vient aussi ... de la Bible.

Jean-Pierre STERNBERGER

—•o0O0o•—

L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 10 mai 2008.

—oOOOo— 

Un ouvrage collectif grand public reprennant le mot traité dans cette note, et une vingtaine d'autres mots "passés" du grec dans la langue française est disponible au éditions Passiflores : 

Des mots de la Bible. Le grec que vous parlez sans le savoir.

logos,parole,discours,logique,principe

(chaque mot fait l'objet d'une enluminure par Marie-Hellen Geoffroy)

Editions Passiflores, octobre 2010 (143 pages ; 17 €uros)

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