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SPEIRÔ ...

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SPEIRÔ et sa famille sont bien connus dans la Bible, car si speirô n’a pas de ressemblance immédiate et évidente avec un mot du vocabulaire français, il n’en est pas de même pour sporos, spora, sperma, et diaspora qui résonnent tous très bien.
——Avec spora et sporos, nous discernons “spore”, mais aussi “sporadique” et dans le domaine scientifique “macro ou microspore” ou encore “sporozoaire”.
——Avec sperma, nous reconnaissons tous les termes construits autour de “sperme” : “spermatique”, “spermatogénèse”, “angiosperme”, etc…

Un mot de la Bible,
par Dominique Hernandez ...

Spora, sporos et sperma signifient “semence” ou “grain”, mais disons plutôt semence car un autre terme pour dire aussi “grain” est employé dans le Nouveau testament.
——Avec diaspora, c’est encore plus simple puisque le mot est passé tel quel dans le langage. Il signifie “dispersion”, mais la diaspora représente spécifiquement la dispersion d’une communauté ou d’un peuple à travers le monde, la migration d’une population dans plusieurs pays. Désignant initialement la dispersion du peuple juif, il est ensuite appliqué à différents groupes ethniques ou nationaux et l’on parle ainsi des diasporas irlandaise, arménienne, libanaise… Pourtant, en dépit de leur proximité, le mot “dispersion” n’est pas issu du grec diaspora, mais du latin sparsus. Sparsus et speirô ont cependant une même origine, une racine indo-européenne signifiant ‘éparpiller’ ou “semer”.
——speirô, c’est soit “semer” soit “semeur” selon qu’il s’agisse du verbe ou du nom.

Semer, semeur, semence : nous voici donc dans le domaine de l’agriculture :, toutes choses un peu lointaines, voire abstraites pour les citadins du 21ème siècle ! Mais pour les hommes et les femmes du 1er siècle en Judée, en Galilée, dans le monde connu du pourtour méditerranéen, et en particulier pour ceux à qui s’adresse Jésus de Nazareth, le travail de la terre, semer, récolter, représente le quotidien et le rythme des années. Cela commence à l’automne, avec les semailles, orge ou blé, à un mois d’écart, ce qui permettra d’étaler les récoltes. Semer la terre travaillée, semer à la main ou avec un semoir fixé sur la charrue. Et puis après, attendre, en espérant la pluie, ni trop ni trop peu, attendre le temps de la moisson, à la main, avec la faucille.

Ce rythme-là représente la toile de fond de nombreux discours des évangiles, il inspire plusieurs des passages des épîtres, non seulement par son importance dans la vie quotidienne, mais aussi par tous les parallèles permis entre l’ouvrage de l’homme, l’œuvre de la nature, et le message de l’Evangile porté par Jésus et transmis par les auteurs de Nouveau Testament.
——Ainsi, si l’agriculteur se courbe vers le sol pour nombre de ses travaux, il lève souvent les yeux vers le ciel : quel temps fera-t-il, va-t-il pleuvoir ? Car ce qui va se passer dans la terre est fonction de ce qui se passera dans le ciel. L’agriculteur sait mieux que personne que la terre ne va pas sans le ciel, que les deux sont en rapport. Et cette connaissance va servir d’appui à ce que Jésus vient faire et dire et être : relier le ciel et la terre, Dieu et les êtres humains.

Les images vont se déployer dans des facettes diverses de la relation, parlant tantôt du Royaume, tantôt de Jésus, tantôt des hommes. La Bonne Nouvelle est dite en de termes de semeur, de semences, et de ce qui pousse, de ce qui advient quand un semeur sème, quand la semence tombe en terre. Et puis, mais c’est un autre mot, en termes de moisson, de moissonneur, de maître de la moisson.

Bien sûr, avec speirô, il y a la parabole du semeur.
——Trois versions, dans les évangiles synoptiques (Matthieu, Marc et Luc) : au chapitre 13 de l’évangile selon Matthieu, au chapitre 4 de l’évangile selon Marc, au chapitre 8 dans l’évangile selon Luc, la parabole et son explication puisque les disciples ne comprenant pas la parabole, Jésus l’interprète pour eux. Parole de Dieu comme une semence jetée, semée, éparpillée, partout : sur le chemin, dans les ronces, dans les pierres ou dans la bonne terre, par un semeur généreux. Là, la terre est l’humain dans sa diversité, dans son ambivalence. Pourtant des graines pousseront, donneront du fruit avec un rendement jamais vu même par les cultivateurs les plus chanceux des fertiles plaines de Syrie, le grenier à blé de l’empire romain. Parole en graine, semence de Parole, le semeur, peut-être Dieu, peut-être Jésus, sème à tous vents dirait-on, les graines ne sont pas comptées, pourvu qu’il en tombe partout. D’ailleurs Matthieu et Marc montrent un Jésus semant d’autres paraboles après celle-ci. Une pour Matthieu : celle du bon grain et de l’ivraie, semences concurrentes dans le champ du monde, mais quand le temps est venu, le maître de la moisson est celui qui a semé la bonne semence.
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-Le semeur au coucher du soleil, Vincent Van Gogh [d'après Millet] 1888.

——Deux autres paraboles chez Marc, deux paraboles du Royaume, celle de la graine qui une fois semée pousse seule quoi que fasse celui qui l’a semée, et la parabole de la graine de moutarde, la plus petite des semences qui pousse en donnant un arbre où peuvent s’abriter les oiseaux du ciel (lire Marc 4).

• Mystère du Royaume, mystère de l’œuvre de la Parole de Dieu, ces mystères sont rapportés à la silencieuse et surprenante transformation de la semence en plante. Il n’est pas d’autre moyen de parler de ce qui ne peut pas être décrit, pas d’autre moyen de parler de ce qui ne peut pas être dit, que l’image ou la parabole. Alors le temps entre les semailles et la moisson dira l’action et la puissance de Dieu ou en creux, l’impuissance de l’humain. Le rapport indiscernable à l’œil entre la semence et la plante dira l’inattendu du Royaume. Et les exagérations même, comme le rendement extraordinaire de la semence tombée dans la bonne terre dans la parabole du semeur, ou le plant de moutarde, en fait pas très grand, qui abrite les oiseaux du ciel,
ces exagérations étonnantes font effleurer à l’auditeur la merveille du Royaume.

Semer des graines en terre, de la semence qui germe, qui grandit, devient une plante portant du fruit, l’équivalence entre la Parole et le grain ne nécessite pas de long développement : l’image parle d’elle-même. Ces paraboles ne sont pas les moindres fruits du travail des semailles ! Mais on peut aussi penser à ces générations de petits enfants qui ont fait, ou font encore germer, des lentilles dans des pots de yaourt sur du coton mouillé et qui comprennent bien plus que le fait
de la transformation de la graine en plantule puis en plante.
Ils comprennent aussi, sans avoir forcément besoin des mots,
la patience, le soin, l’attention.

On peut facilement, après avoir réalisé cette expérience d’un semis, aller lire le chapitre 15 de la première épître aux Corinthiens, car c’est sur cette transformation de la graine en plante que l’apôtre Paul s’appuie pour parler de l’indicible, de l’inexplicable, de l’inimaginable : la résurrection des morts,
la transformation des vivants, au dernier jour du monde :
“... Mais, dira-t-on, comment les morts ressuscitent-ils ? Avec quel corps reviennent-ils ? Insensé ! Toi, ce que tu sèmes, ne prend vie qu’à condition de mourir. Et ce que tu sèmes n’est pas la plante qui doit naître, mais un grain nu, de blé ou d’autre chose. Puis Dieu lui donne corps, comme il le veut et à chaque semence de façon particulière…
Il en est ainsi pour la résurrection des morts :
semé corruptible, on ressuscite incorruptible ;
semé méprisable, on ressuscite dans la gloire ;
semé dans la faiblesse, on ressuscite plein de force ;
semé corps animal, on ressuscite corps spirituel …
... Je vais vous faire connaître un mystère. Nous ne mourrons pas tous, mais tous, nous serons transformés, en un instant, en un clin d’œil, au son de la trompette finale.
Car la trompette sonnera, les morts ressusciteront incorruptibles, et nous, nous serons transformés.

——————————1 Corinthiens 15, 35-44 ... 51-52
Comment en dire plus ? aucune description de ce corps ressuscité incorruptible, dans la gloire, plein de force, spirituel. Paul ne connaît que le corps corruptible, méprisable, faible, animal. Comment à partir d’une petite semence brune ou noire qui tient dans le creux de la main se représenter la fleur magnifique ou l’arbre imposant ou le buisson touffu qui en naîtront pourtant ?

Le semeur qui sème de la semence est encore représenté par l’apôtre au sujet de la collecte en faveur de l’Eglise à Jérusalem. C’est toujours aux Corinthiens que Paul s’adresse, c’est dans la 2ème épître au chapitre 9. Et L’apôtre incite habilement les Corinthiens à mettre enfin un geste de leur mains au bout de leurs bonnes intentions :
Sachez-le : Qui sème chichement, chichement aussi moissonnera ; et qui sème largement, largement aussi moissonnera !
Puis replaçant la collecte devant Dieu :
Celui qui fournit la semence au semeur et le pain pour la nourriture, vous fournira aussi la semence, la multipliera et fera croître les fruits de votre justice. Vous serez enrichis de toutes manières par toutes sortes de libéralités qui feront monter par notre intermédiaire l’action de grâce vers Dieu. Car le service de la collecte ne doit pas seulement combler les besoins des saints, mais faire abonder les actions de grâce envers Dieu.
——Les images se conjuguent, glissent l’une sur l’autre pour déployer les multiples facettes de leur possibilités. Le semeur devient plante : le fidèle qui donne pour l’offrande, recevra aussi et sera enrichi de nombreux fruits, bien plus qu’il n’aurait pu en produire lui-même, par la grâce et pour la gloire de Dieu.
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Mais concluons avec ce mot qui a été recueilli sans transformation dans la langue française : diaspora.
On le rencontre deux fois dans le Nouveau Testament, dans l’épître de Jacques et dans la première lettre de Pierre.
Diaspora se réfère à la dispersion des juifs. C’est le modèle sur lequel s’appuie les auteurs. Dans la Septante, la traduction grecque de l’Ancien Testament, diaspora traduit plusieurs termes : non seulement dispersion, mais aussi survivants ou même objets d’horreur. Car la diaspora juive est pour une bonne part la conséquence des déportations successives, bien qu’il y ait eu aussi des émigrations volontaires et certains exilés se sont établis en pays étrangers. Il semble qu’au premier siècle un tiers seulement des juifs vivaient en Palestine. La diaspora juive la plus célèbre est celle d’Alexandrie en Egypte, mais celle de Rome est aussi très importante, celle d’Asie Mineure également. Et au fil du temps, le terme de diaspora acquiert une nuance positive au-delà des souvenirs cruels des déportations, notamment avec le développement du prosélytisme juif dans l’empire romain.

Diaspora apparaît au premier verset de l’épître de Jacques dans la salutation d’entrée :
Jacques, serviteur de Dieu et du Seigneur Jésus-Christ, aux douze tribus vivant dans la dispersion, salut.
——Voici déjà qui explique l’appellation ‘catholique’ attribuée à cette épître ainsi qu’aux suivantes dans l’ordre canonique du Nouveau Testament. Les destinataires n’appartiennent pas à une communauté précise, comme les Corinthiens, les Romains ou les Galates auxquels écrit l’apôtre Paul, mais à toute l’Eglise, à la catholicité, dans une dimension plus large que la compréhension courante et actuelle du mot qui se réfère le plus souvent à l’Eglise Catholique romaine. Si les douze tribus ne représentent pas forcément le seul judéo-christianisme, la dispersion représente bien la situation des chrétiens dans le monde. Et si l’auteur s’adresse effectivement à des chrétiens rassemblés dans des communautés, cet éparpillement dans le monde peut être compris comme la dispersion de la semence dans un champ, le vaste champ du monde, et en même temps, il peut pointer la fragilité des communautés dans un monde qui ne leur est pas toujours favorable.

La première épître de Pierre pose d’entrée le même état de dispersion : “Pierre apôtre de Jésus-Christ aux élus qui vivent en étrangers dans la dispersion, dans le Pont, la Galatie, la Cappadoce, l’Asie et la Bithynie.
——L’épître va s’appliquer à construire une maison pour ces étrangers au statut précaire, menacé, qui ne peuvent pas s’installer là où ils sont. Cet état, pour l’auteur de l’épître, est aussi une vocation, un appel à vivre entièrement sous le regard de Dieu. L’épître de Pierre témoigne ainsi d’une exigence éthique très développée pour ces « étrangers dispersés ».

——C’est ainsi qu’au fil du temps, toute la richesse de speirô ne s’épuise pas. Le mot recèle une abondance aux multiples facettes, toujours à découvrir, toujours prête à fleurir.

Dominique HERNANDEZ

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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 29 mars 2008.

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