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THRÊSKEIA, la religion

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Les juifs, les chrétiens, les musulmans sont adeptes dit-on d'une “religion du livre”. Encore faudrait-il pour cela que le livre fût religieux. En ce qui concerne la Bible, ceci n'a rien de certain ...

Un mot de la Bible,
par Jean-Pierre Sternberger ...

J'en veux pour preuve le petit nombre de fois où le mot ‘religion’ apparaît dans ses pages.

En grec, un des mots traduisant cette notion est thrêskeia ainsi que l'adjectif thrêskos qu'on traduira par religieux. Or ces mots n'apparaissent que dans trois textes du Nouveau Testament et à deux reprises seulement dans la traduction grecque des Septante(1), dont une fois dans un livre (IV Maccabées)(2) qui n'a été retenu comme Écriture Sainte par aucune confession, l'autre (la Sagesse) ne l'étant que par les catholiques romains et les orthodoxes orientaux. Le mot religion ne vient que rarement sous la plumes des auteurs de la Bible.
———Mais de quelle religion parlons nous ici ?

On le sait le mot latin religio (dont vient le mot ‘religion’) a deux étymologies possible : le verbe religare, ‘relier’, et la religion serait ce qui relie, rassemble les humains, et le verbe relegere, ‘redire’ et la religion serait fondamentalement ce qui naît de la reprise de générations en générations des mêmes traditions, mythes, récits, lois et autres discours religieux.
Or, avec ce mot grec thrêskeia, nous sommes sans aucun doute dans le domaine de la répétition, de la religion en tant que reprise, transmise, reçue et redonnée.

Et ceci est si vrai que parfois le mot thrêskeia n'a rien à voir avec la religion et tout avec l'habitude. J'en veux pour preuve un extrait de l'écrivain juif Flavius Josèphe qui écrivant au sujet du roi Hérode, rapporte que ce dernier avait l'habitude de manger une pomme qu'il épluchait lui-même avec un couteau. Ici pas de ‘religion’ mais une habitude que l'on fait sans même y penser. Sans toujours être une habitude, la religion commence parfois comme une habitude reçue dès la petite enfance surtout quand elle conditionne le rapport au corps, la manière de se vêtir, de manger ...

Notre deuxième exemple concerne justement l'alimentation. Le récit de IV Maccabées 5,7 renvoie à la sombre période de la persécution des Juifs pieux par le roi séleucide Antiochus Epiphane. Ce dernier interroge Eléazar, un vieillard qui refuse de manger la viande de porc que le propose le roi :
Avant que je ne commence à te torturer, vieillard, je t'avertis que tu peux être sauvé en mangeant du porc car je respecte ton âge et tes cheveux gris. Même si tu les as depuis longtemps, il ne me semble pas que tu pratiques la philosophie en observant la religion [thrêskeia] des Juifs. Pourquoi, quand la nature nous l'a accordée, devrais-tu rejeter l'excellente viande de cet animal ? [.../...]
Considère ceci : s'il existe quelque puissance qui préside à votre religion elle t'accordera son pardon pour cette transgression qui résulterait de ton désir.

———————————————(IV Maccabées 5,6-8.13)
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———————(Le martyre d'Eléazar, Gustave DORE)
Aux yeux du roi, la tradition à laquelle Eléazar est attaché est absurde et obsolète. Il lui oppose la philosophie qui permet à chacun de manger ce qu'il veut sans tabou. Reste que cette philosophie conduit également le roi à torturer un vieillard dont le seul crime est de ne pas savoir profiter comme il le devrait des bienfaits de la civilisation de son oppresseur !

Si pour le roi Antiochus le judaïsme fait figure d'une religion anachronique, le paganisme et son culte des statues paraît tout aussi ridicule au sage juif qui propose dans un passage tiré du livre de la Sagesse une origine de l'art des images :
Affligé par un deuil prématuré, un père a fait exécuter une image de son enfant enlevé à l'improviste. À ce qui n'était plus qu'un cadavre d'homme, il rend maintenant des honneurs comme à un dieu et transmet aux siens des mystères et des rites ; puis, fortifiée par le temps, cette coutume impie fut observée comme une loi.

De même encore, sur l'ordre des souverains, les images taillées devinrent l'objet d'un culte ;
comme on ne pouvait honorer ceux-ci en leur présence, à cause de la distance, on reproduisit leur apparence vue de loin et on fit faire une image visible du roi vénéré, afin de témoigner une adulation empressée à l'absent comme s'il était présent.
Même chez ceux qui ne le connaissaient pas, l'extension de la religion [thrêskeia] fut stimulée par l'ambition de l'artiste.

————————————————(Sagesse 14,15-18)
“...La religion [thrêskeia] des idoles impersonnelles est le commencement, la cause et le comble de tout mal.
————————————————(Sagesse 14,27)
De nouveau le mot thrêskeia apparaît dans un interrogatoire. Il s'agit cette fois de celui de l'apôtre Paul interrogé par les autorités romaines à l'issue de son arrestation à Jérusalem puis de son transfert à Césarée. Amené à décrire son cheminement spirituel Paul commence ainsi :
J'ai vécu en pharisien, selon le parti le plus strict de notre religion.
————————————————(Actes 26,5)
Ici encore, mais sans nulle connotation péjorative, la religion est ce qui a été transmis, ce que Paul a reçu et dans lequel on peut imaginer qu'il a été éduqué au même titre que les personnes qui l'accusent.

Le ton se fait plus polémique dans le texte suivant, toujours attribué à Paul, extrait de la lettre aux Colossiens, un groupe de chrétiens issus du paganisme et à qui des prédicateurs chrétiens voudraient imposer des règles propres au Judaïsme :
“...Que personne ne vous juge à propos de ce que vous mangez ou buvez, pour une question de fête, de nouvelle lune ou de sabbat : tout cela n'est qu'une ombre de ce qui est à venir, mais la réalité, c'est le corps du Christ.
Ne vous laissez pas frustrer par les gens qui se complaisent dans ‘l'humilité’ et la ‘religion [thrêskeia] des anges’ au gré de leurs visions ; ils sont gonflés de vanité par la pensée de leur chair.

————————————————(Colossiens 2,16-18)
Nous retrouvons ici la question des aliments, mais aussi celle des jours chaumés, signe que l'auteur se situe sur le plan des pratiques extérieures de la religion. Quant à cette mystérieuse “religion des anges” à laquelle il fait allusion, on peut se demander s'il s'agit de la foi en l'existence des anges, un sujet controversé au sein même du judaïsme (voir Actes 23, 8) ou plutôt d'une véritable dévotion envers les anges, dévotion dénoncée par ailleurs notamment dans l'Apocalypse (19,10). Cette religion en tous les cas est pour l'auteur une expression de la vanité, une vaine pratique en ce qu'elle n'apporte rien de plus au croyant.

On pourrait croire à la lecture des différents passages que nous venons de lire que la “religion” est sinon unanimement dénigrée dans le monde biblique, tout au moins considérée avec méfiance.
Tel n'est pourtant pas la conclusion à laquelle nous conduit le dernier passage comportant dans la Bible le mot thrêskeia, religion, et que nous lisons dans la lettre de Jacques :
Si quelqu'un se considère comme un homme religieux [thrêskos], alors qu'il ne tient pas sa langue en bride, mais qu'il se trompe lui-même, sa religion [thrêskeia] est futile.
La religion [thrêskeia] pure et sans souillure devant celui qui est Dieu et Père consiste à prendre soin des orphelins et des veuves dans leur détresse, et à se garder de toute tache du monde.

————————————————(Jacques 1,26-27)
Ce texte ne prône pas “la religion” mais s'adresse à toute personne qui se préoccupe de religion et fait profession de suivre une religion. A ceux-là l'auteur propose une conduite faite de modération, notamment dans les propos, et d'attention aux plus faibles, veuves et orphelins.

Il va sans dire que ces derniers conseils devraient être entendus par toute personne prétendant appartenir à une religion, quelle qu'elle soit et quelque soit le livre dont elle se réclame.

Jean-Pierre STERNBERGER


Notes :
(1) A partir du 3ème siècle av. J.C. l'expansion de la langue grecque rendit nécessaire la traduction de la Bible Hébraïque en grec pour des juifs de la diaspora qui pratiquaient plus facilement le grec que l'hébreu. C'est cette traduction que l'on nomme aussi la Bible Grecque ou encore la Septante.
(2) Le quatrième livre des Maccabées, est un livre apocryphe écrit en grec probablement au 1er siècle ap. J.C. Cet ouvrage, présent dans certaines éditions anciennes de la traduction des Septante, est un panégyrique des martyrs puisant ses matériaux dans le second livre des Maccabées (un livre deutérocanonique).

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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 16 février 2008.

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