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BIOS, la vie

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Une seule petite syllabe pour un grand mot : biosest un des mots grecs désignant “la vie” .

Un mot de la Bible,
par Dominique Hernandez ...

Deux grandes familles...


Nous connaissons bien tous ses descendants mais tout d’abord remontons vers l’origine de bios. C’est une racine indo-européenne signifiant bien ‘vivre’, et qui a dérivé en une famille latine, celle de ‘vivere’ d’où est directement issu le verbe vivre en français et qui possède de multiples ramifications, et en deux familles grecques :

la famille de zoe que nous retrouvons en français dans le prénom Zoé et dans tous les termes formés sur la base ‘zo’ (de zoologie à zodiaque en passant par azote, protozoaire, épizootie, etc.) ;

et la famille debios’, construite sur la base bi composée avec un autre élément de signification et c’est aussi une famille très nombreuse. De biologie et ses acolytes (astrobiologie, phytobiologie, radiobiologie) à antibiotique et microbe, mais également symbiose (qui représente l’association bénéfique pour eux de deux êtres vivants d’espèces différentes), aérobie (qui qualifie les organismes ayant besoin d’oxygène gazeux pour vivre), amphibien, jusqu’au plus rare cénobite (qui désigne un moine vivant en communauté), et il y en a encore d’autres ...
Et personne ne peut ignorer le petit dernier de cette vaste famille, ce “bio” qui de labels reconnus en publicités plus ou moins sérieuses veut garantir des productions et des consommations saines, naturelles, propices au bien-être de nos vies.
Vous voyez, même sans avoir à beaucoup chercher, nous croisons bios à travers ses descendants tous les jours de notre vie.

Un mot peu fréquent

En revanche, pour rencontrer bios dans le Nouveau Testament,
il faut être très attentif. Car lorsqu’il faut dire la vie, les auteurs néo-testamentaires ont une nette préférence pour zoe. Par exemple, la vie éternelle, avoir la vie, c’est toujours zoe. Même le terme grec psuchè (celui qu’on traduit souvent par ‘âme’) est plus souvent utilisé pour exprimer la ‘vie’ que bios.
Que reste-t-il à cette petite syllabe ? une toute petite part, moins de 15 occurrences dans tout le Nouveau Testament, une petite goutte, à peine un souffle pour bios, le verbe associé et deux substantifs de la même famille. Quel est donc l’intérêt de bios ?

• Quelques précisions sur les 10 emplois de bios sont utiles à repérer auparavant. On rencontre bios une fois dans chaque épître à Timothée, deux fois dans la première lettre de Jean, une fois dans l’évangile selon Marc et le reste, la moitié, sous la plume de Luc, dans des récits de l’évangile.
De plus, parmi son petit nombre d’emplois, il en est déjà quelques uns où le choix de bios par rapport à zoe ne semble pas relever d’une intention spécifique de l’auteur car d’autres expressions similaires sont employées par ailleurs avec zoe. Les deux termes peuvent parfaitement se recouvrir, particulièrement lorsqu’il s’agit d’exprimer l’existence humaine, le temps de la vie et ce qui le remplit, avec une connotation positive ou négative.
Il nous faut donc chercher quelle est la spécificité de bios, dans quelles circonstances ce mot ne pourrait pas être remplacé par zoe ou par psuchè, il faut chercher ce qui lui appartient en propre dans le Nouveau Testament.

L'offrande de la veuve

Le récit de Marc où l’on peut lire bios trouve un parallèle dans l’un de ceux de Luc, nous sommes dans le Temple de Jérusalem :

Assis en face du tronc, Jésus regardait comment la foule mettait de l’argent dans le tronc. De nombreux riches mettaient beaucoup. Vint une veuve pauvre qui mit deux petites pièces, quelques centimes. Appelant ses disciples, Jésus leur dit :
«En vérité je vous le déclare, cette veuve pauvre a mis plus que tous ceux qui mettent dans le tronc. Tous ont mis en prenant sur leur superflu ; mais elle, elle a pris sur sa misère pour mettre tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre.
»”

(Marc 12,41-44 ; lire ce texte dans son contexte)

• “Tout ce qu’elle avait pour vivre”, c’est bios. Nous ne sommes plus là dans le cours de la vie, ni dans les éléments d’une existence. Nous touchons dans ce récit, ces récits, à une totalité de la vie qui comprend ce qui la permet, ce qui lui est nécessaire, indispensable, ce qui fait que la vie peut être, être vie.

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bios, c’est la vie et ce qui fait qu’on peut vivre ; ce sont les ressources de la vie, ce sont les moyens de vivre. Sans les moyens de la vie, il n’y a plus de vie. L’offrande de la veuve, ces deux piécettes, c’est sa vie, et son don, insignifiant face aux offrandes bien plus importantes des riches, son geste n’est rien moins que l’œuvre de Jésus lui-même : le don de la vie, de sa propre vie.

• On peut comprendre bios strictement comme l’ensemble des moyens matériels et financiers qui permettent de vivre ; c’est une des définitions du dictionnaire de grec. Mais dans le cas de la veuve pauvre, ce qu’elle a de ressources est indispensable à sa vie et de ce fait prend un caractère vital. Elle en est à ce point de misère où son être et son avoir se rejoignent: sa vie est en jeu et c’est sa vie qu’elle dépose en offrande, elle pauvre parmi des riches qui ne donnent qu’une part de leur avoir qui ne met pas leur être en jeu. Nous sortons des considérations purement matérielles pour entrer dans l’existentiel, et même l’essentiel.

• L’emploi de bios dans ce récit de Marc, et dans sa reprise par Luc emporte le geste de la veuve bien loin de toute considération sur la nécessité de l’offrande pour assurer la pérennité, voire la gloire, du Temple.. ou des Eglises. Le regard de Jésus sur la veuve et son commentaire pour les disciples replacent l’être humain et le sens de son existence devant ce que Dieu donne aux hommes et aux femmes : la vie qui se tient dans le don, la remise à Dieu d’une existence entière, toutes dimensions rassemblées, intégrées dans une personne.

Une vie dépensée

En suivant ce fil, ce sens de bios, nous pouvons reprendre les autres emplois de bios par Luc dans deux autres récits de son évangile.

• Le premier ne lui est pas propre puisqu’on le lit également dans les évangiles de Matthieu et de Marc, mais Luc est le seul des trois à y employer bios. Il s’agit du récit de la guérison d’une femme souffrant d’hémorragies, guérison incluse dans un autre récit : celui de la résurrection de la fille de Jaïrus. C’est au chapitre 8 de l’évangile de Luc. Luc précise : « elle avait dépensé tout son avoir en médecins et aucun n’avait pu la guérir ». C’est l’avoir qui traduit bios, 'tout son avoir’, 'tout ce qu’elle avait’. N’y a-t-il pas là encore bien plus que de l’argent ?

Pour cette femme malade, la perte du sang qui s’échappe d’elle inexorablement, la condamne selon les lois de l’époque à l’impureté et donc l’exclusion de toute relation, de toute vie sociale, familiale, religieuse, la rejetant avant l’heure du coté de la mort. Alors la dépense de son argent auprès de médecins impuissants signifie non seulement la perte de sa santé et de ses ressources mais également la perte de l’espoir, la perte d’un avenir, la perte de la vie dans toutes ses dimensions. Il ne lui reste qu’un élan de souffle, d’audace, de vitalité pour se faufiler dans la foule, malgré l’interdit, malgré la honte, pour toucher subrepticement la frange du vêtement de celui en qui se manifeste la puissance de Dieu, la puissance de vie. Guérie, elle retrouve la plénitude de la vie, qui lui est signifiée par les paroles de Jésus : « Ta foi t’a sauvée, va en paix. »

Un père et ses deux fils

Nous pouvons alors aborder le récit où l’on rencontre deux emplois de bios par Luc. Il s’agit d’une parabole, celle du fils perdu et retrouvé, une des trois paraboles de la joie du Royaume que Jésus dit aux Pharisiens et aux scribes indignés de ce que Jésus accueille et mange avec des pécheurs.

Il s’agit d’un homme qui a deux fils. Le plus jeune demande à son père la part des biens du père qui doit lui revenir. Et le père partage son avoir, son bios. Le jeune fils prend sa part, s’en va et dépense tout ce qu’il a. Seul ce que le père a partagé est appelé bios dans le récit. C’est un autre terme grec qui est employé pour ce que le fils réclame et qu’il dilapide au loin. Si c’est bien de l’argent, du bien matériel, que le fils a réclamé et dépensé, que lui a donc vraiment donné son père ?

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(Le départ du fils, Jérôme BOSCH)


Lorsque le cadet a tout perdu et se trouve dans la misère la plus complète, il prend la décision de revenir dans la maison de son père comme un simple serviteur. Mais son père, dès qu’il l’aperçoit, court à sa rencontre, l’embrasse et fait préparer une fête car il a retrouvé son fils. Qu’on apporte une belle robe, des sandales, un anneau, et qu’on prépare un festin avec un veau gras ! Le père n’avait pas seulement donné au cadet une part de sa fortune, il lui avait donné sa confiance, son espérance, son amour de père, même si le fils ne le savait pas. Cela ne fait-il pas partie des moyens de vivre, des ressources nécessaires, indispensables à la vie ?

Le fils aîné se met en colère et proteste devant l’accueil fait par le père à ce fils qu’il juge indigne, lui l’aîné si obéissant. Ton fils a dévoré ton bios, dit-il au père. Pas plus que le cadet avide d’indépendance, le fils aîné n’a compris que le bios du père n’est pas seulement sa fortune, mais aussi son amour et cela ne peut pas être dépensé, dilapidé par le cadet même dans une vie de débauche. Il n’a pas compris le fils aîné, si travailleur, à quel point il était lui aussi bénéficiaire du bios de son père ; il n’a pas compris, le fils aîné, qu’il n’a jamais été privé de rien de ce qui est nécessaire à la vie et à l’épanouissement de la vie (lire ce récit en Luc 15,11-32).

C’est ainsi que bios établit étroitement le lien entre la vie et les moyens de vivre, et, dans le Nouveau testament, exprime en filigrane que donnés ou reçus, ces moyens de vie englobent et excèdent largement les seules ressources matérielles.
Comme souvent en français, les termes issus d’une racine grecque sont considérés comme des mots savants, relevant d’un domaine spécifique, scientifique ou autre, et les mots de la famille de bios n’échappent pas à cette classification. Mais bios lui-même, qu’il soit traduit par « vie », par « avoir » ou par « moyens de vivre » selon le contexte, ne parle pas d’un domaine savant, ni d’un concept théologique complexe. bios parle de la vie, de ce qui la maintient, de la manière dont elle peut s’incarner dans une existence.
Alors, bios, un mot très bref, oui, très peu d’emplois, oui, mais de quoi recouvrir toute la vie, tout le cours de la vie !

Dominique HERNANDEZ

 

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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 3 septembre 2005.

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Un ouvrage collectif grand public reprenant le mot traité dans cette note, et une vingtaine d'autres mots "passés" du grec dans la langue française est disponible au éditions Passiflores : 

Des mots de la Bible. Le grec que vous parlez sans le savoir.

logos,parole,discours,logique,principe

(chaque mot fait l'objet d'une enluminure par Marie-Hellen Geoffroy)

Editions Passiflores, octobre 2010 (143 pages ; 17 €uros)

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