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BeRYa‘H, KTISIS, création

Création”, voilà un mot qui évoque, c'est le cas de le dire, tout un univers, tout un univers plutôt positif et valorisé.
On pense immédiatement à la création artistique, qu'elle soit tournée vers les arts plastiques ou lyriques, ou qu'elle développe sa créativité dans le design et la mode.
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Et puis on pense évidement aussi à la création comme désignant l'ensemble de l'Univers créé (sous-entendu, par Dieu) ; et alors ce mot est souvent utilisé comme un quasi équivalent du terme ‘nature’ ; une nature que l'on admire et que l'on étudie, une nature dont nous sommes et dans laquelle nous vivons, une nature qu'il convient pour cela de préserver.

Création artistique, création divine, nature ... nous allons voir que ces notions présentent à la fois des rapports évidents, et des différences non moins importantes.

Un mot de la Bible,
———————————————————par Patrice Rolin ...

Peut-être faut-il commencer par relever ces différences pour clarifier ce dont nous parlons quand nous disons ‘création’. Il nous faut tout d'abord remarquer que si, pour les auteurs de la Bible, il va de soi que l'Univers et tout ce qu'il contient est création de Dieu (Psaume 24,1-2), la création ne peut cependant pas être comprise aujourd'hui comme équivalente à la nature. Dire ‘création’ n'est pas dire ‘nature’.

Commençons donc par le mot ‘nature’, avec deux questions :

1. Qu'est-ce que ‘la nature’ ?
————La ‘nature’ est-elle naturelle ?


Drôles de questions pour des occidentaux qui considèrent qu'est nature, tout ce qui n'est pas culture, tout ce qui n'est pas humain ou d'origine humaine, bref tout ce qui n'est pas nous ! Et pourtant, il faut bien réaliser que cette idée, qui paraît être une évidence, est une construction. En effet, toutes les cultures n'ont pas un tel concept. Pour la majorité de nos lointains aïeux comme pour beaucoup de nos contemporains encore, l'humain fait partie de ce que nous nommons ‘nature’ et il n'est donc pas besoin de nommer cette réalité comme si elle lui était extérieure.

Ce sont les grec qui semblent avoir été les ‘inventeurs’ de la nature, du concept de nature du moins. Le mot grec pour nature, phusis, est construit à partir d'un verbe qui signifie “faire naître”, “produire”, “faire croître”, ... la nature est donc conçue comme une réalité dynamique. Elle est l'objet d'observations et de réflexions philosophiques pour la rendre intelligible, et pour, in fine, y vivre et en vivre aussi bien que possible.

Eh bien ce concept de ‘nature’ est absent de la Bible hébraïque, et le mot phusis qui y renvoie, n'apparaît dans la Bible grecque des Septante (1), que deux fois seulement, et qui plus est dans le livre tardif de la Sagesse (7,20 ; 13,1), un livre déjà largement influencé par l'hellénisme. Par contre les nombreux passages de la littérature biblique de sagesse qui font l'éloge de l'intelligence divine dans l'univers ne parlent jamais de ‘nature’ (phusis) (2), mais ils parlent toujours de ‘création’ (ktisis). C'est ce mot ktisis, ‘création’ en grec, et ce qu'il représente que nous allons évoquer dans cette note.
Mais avant cela, une dernière remarque à propos de ce concept de nature, comme entité séparée : Eh bien, comme pour l'Ancien Testament, il est absent du Nouveau Testament. En effet, quand le mot phusis est employé dans le Nouveau Testament (par Paul en particulier), il désigne un état ‘d'origine’, ‘sauvage’, ‘brute’, ‘non-travaillé’ (Romains 11,24 ; Galates 2,15), un état qui est en attente d'une restauration ou d'un accomplissement, bref, un état en attente de nouvelle création.

2. La notion de Création
————en tension avec celle de nature


La Bible Hébraïque s'ouvre par ce verset fameux :
———Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre ...

Dans le Premier Testament, le mot pour ‘création’ (5 fois), est construit à partir du verbe BaRa‘, ‘créer’ (43 fois) ; un verbe qui semble réservé à Dieu. Mais on trouve aussi d'autres substantifs construits à partir de racines verbales ‘former’ et ‘faire’.
Toujours est-il que, dans tous les cas, le mot pour ‘création’ renvoie à l'acte de créer et au Créateur. Et de nouveau, ce n'est qu'avec la Bible grecque des Septante qu'un substantif, ktisis, renverra à ‘la création’ comme l'ensemble des choses et des êtres créés. Cependant, même comme substantif, ce terme grec renvoie au le Dieu créateur qui donne sens en appelant à l'existence (3).

Dans le Nouveau Testament, c'est presque uniquement chez Paul que l'on retrouve ce terme ktisis. Pour l'apôtre, l'ensemble de la création est devant Dieu (Romains 8,18-25) dans l'espérance d'être transformée, ou plutôt remplacée par ce que Paul appelle une “nouvelle création” :
————————Si quelqu'un est dans le Christ,
————————c'est une création nouvelle.
————————Ce qui est ancien est passé :
————————il y a là du nouveau.

—————————————————2 Corinthiens 5,17 (4)

On le sent bien, les concepts de nature et de création, s'ils peuvent à l'occasion désigner les mêmes réalités, ne sont pas du même ordre :
———• Parler de nature, c'est désigner un objet d'étude ;
———• Parler de création, c'est parler de projet et de sens.
Et quand à la fin de la lettre aux Galates(6,15) Paul évoque la nouvelle création, il s'agit de la transformation existentielle de l'individu qui, du coup, porte un regard différent sur lui-même, les autres et le monde.
En fin de compte, concernant la légitime préoccupation écologique actuelle, n'est-ce pas d'abord notre regard sur nous-même, et donc sur notre environnement qu'il convient de changer ?

3. Séparation et communauté d'origine

Approfondissons donc cette notion de création. Dans les premiers chapitres de la Bible, la création est pensée en terme de séparations : séparation entre le lumineux et l'obscur, entre le haut et le bas, entre le sec et le mouillé, entre les espèces, séparation enfin entre l'humanité et son environnement, ...
Pourquoi tant de séparations semblent-elles nécessaires pour créer ? Eh bien, c'est que toutes ces séparations sont créatrices de sens, et en dernier ressort d'existence. Ce un thème a été mis en évidence de façon magistrale par l'exégète catholique Paul Beauchamp il y a quelques décennie. La création biblique se dit, se raconte en termes de séparations.

Faisons une détour par le monde de la peinture pour illustrer ce lien intime entre création et séparation :
Barnett Newman, un peintre du milieu du 20ème siècle, commença sa carrière artistique dans la mouvance du surréalisme, mais le traumatisme de la seconde guerre mondiale le plongea dans une crise profonde. Pour lui, après de telles horreurs, la création artistique était tout simplement devenue impossible. Il décida finalement de reprendre sa carrière en recommençant par ce qu'il estimait être l'acte fondamental et premier de toute création artistique : la séparation.
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————————(Ornement VI, Barnett Newman 1953)
Et il se mit à peindre des toiles qui présentaient simplement deux surfaces de couleur de part et d'autre d'une séparation verticale ou horizontale.
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————————(Horizon light, Barnett Newman 1949)
Que l'on apprécie ou non ce mouvement pictural auquel on donna le nom d'expressionniste abstrait. Barnett Newmann avait retrouvé là l'acte initial de toute création : la séparation.

Des séparations sont donc au centre du premier récit biblique de la création. Mais ces séparations ne sont que le premier volet de l'histoire. Du point de vue biblique, ces séparations n'ont de sens que dans la relation. Aussi, s'il y a bien dans le premier chapitre de la Genèse un rejet salutaire de la confusion initiale du tohu-bohu (lire Genèse 1). Dans le chapitre suivant, l'humain, l'a‘DaMaH, est formé à partir de a‘DaMaH, la terre, une origine qu'il partage avec les animaux (2,7.19).
Ces premiers chapitres de la Bible disent donc la création à la fois comme séparation, et comme commune origine, une origine commune de toutes les créatures dans l'intention divine qui donne sens, et dans la matière primordiale dont toutes sont issues.

Déjà, dès le récit Genèse 1, plusieurs rôles sont données par Dieu aux humains à l'égard des autres créatures :
———Soyez féconds, multipliez-vous,
———remplissez la terre et soumettez-la.
…”
Et cette domination n'invite pas à l’écrasement ni au pillage, mais à la vie :
———“… Je vous donne toute herbe
———porteuse de semence sur toute la terre,
———et tout arbre fruitier porteur de semence ;
———ce sera votre nourriture.
——————(1,28-29).
Plus loin, dans le second récit de la création :
———Le SEIGNEUR Dieu prit l'homme
———et le plaça dans le jardin d'Eden
———pour le cultiver et pour le garder.
——(2,15)

Oui, la séparation est bien au cœur de la création, mais il s'agit d'une séparation qui donne sens à ce qui n'était que confusion. Il s'agit d'une séparation qui permet la relation dans ce qui n'était que fusion.
Au sein de la création, l'humain est ainsi placé par Dieu comme un métayer ou un intendant appelé à gérer le bien qui lui est confié, ... et dont il fait partie !

4. Une alliance avec toute la création

Il est encore une autre séparation que pose cette notion de création dans la Bible, et ce dès le début : il s'agit de la séparation entre Dieu, le créateur, et le monde créé, les créatures. Cette séparation implique le refus de la déification ou de la sacralisation des éléments du monde, humains compris. Mais de nouveau, cette séparation ouvre à la possibilité d'une relation.
Notre lecture anthropocentrique de la notion biblique d'alliance oublie souvent que la première alliance dont il soit question dans la Bible est l'alliance noachique avec toute la création (alliance noachique, le terme vient du nom Noé, celui de l'arche ...) ; écoutons ce que déclare Dieu à Noé après le déluge :
———Quant à moi, –dit Dieu– j'établis mon alliance avec vous
———et avec votre descendance après vous,
———avec tous les êtres vivants qui sont avec vous
...”
————————————————————(lire Genèse 9,9-17)
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—————(Noé au sortir de l'arche, enluminure arménienne ?)

Du point de vue biblique, toutes les alliances suivantes dépendent de cette première alliance universelle ; sans elle, toutes seraient privées du cadre même de leur existence. Et c'est dans ce sens qu'on peut lire la promesse de succession des saisons en Genèse 8,22 ou l'hymne à la providence divine du Psaume 104 (lire ce psaume).
Vous l'aurez compris, si la Bible évoque bien à de nombreuses reprises ce que nous nommerions nature, elle en parle toujours comme d'une création, ce qui est tout différent ! Et c'est d'ailleurs dans la confusion entre création et nature que se perdent les tenants du créationnisme qui prennent les récits bibliques de création comme des données scientifiques sur l'origine de monde.
Quand la Bible parle de création, elle parle d'alliance, elle nous parle de sens.

5. Trouver sa juste place dans la création

Nous avons dit plus haut que la séparation qui marque la création biblique trouve son sens dans le cadre de la reconnaissance de notre statut de créature en relation avec Dieu, avec les autres créatures, et avec l'ensemble de la création. Cette compréhension de la création est libération : elle nous libère de la déification de que quoi que ce soit dans l'Univers ; et elle nous libère pour commencer du risque de nous prendre pour Dieu.

Ainsi, parler de création, ktisis (en grec), c'est donc d'abord parler de sens. Et pour dire le sens, les récits bibliques fondateurs racontent une histoire : une histoire de création qui parle d'origine et de projet ; une histoire de création qui parle de séparation et de relation, de limites et de juste place de l'humain dans l'univers.

Mais qu'il est difficile d'accepter de se reconnaître des limites vis-à-vis des autres créatures, vis-à-vis des autres humains, vis-à-vis de la terre !
Des limites qui rappellent pourtant que la terre appartient au Seigneur, et que l'humain n'est pas Dieu. Des limites qui devraient nous permettre d'échapper à la logique infernale de la rentabilisation systématique et illimitée du reste de la création parce qu'elle est comprise comme création appartenant à Dieu.

Mais qu'il est difficile de trouver sa juste place au sein de la création !

Cette question de la juste place de l'humain dans la création, le Psaume 8 se la pose :
———“... Quand je regarde ton ciel, œuvre de tes doigts,
———la lune et les étoiles que tu as mises en place,
———qu'est-ce que l'homme, pour que tu te souviennes de lui,
———qu'est-ce que l'être humain, pour que tu t'occupes de lui ?

——————(et pourtant, continue le Psaume ...)
——— Tu l'as fait de peu inférieur à un dieu,
———tu l'as couronné de gloire et de magnificence.
———Tu lui as donné la domination sur les œuvres de tes mains,
———tu as tout mis sous ses pieds,
———moutons et chèvres, bœufs, tous ensemble,
———et même les bêtes sauvages,
———les oiseaux du ciel et les poissons de la mer,
———tout ce qui parcourt les sentiers des mers.
...”

La condition d'a‘DaMaH, l'humain, “enfant de la terre”, n'est-elle pas fondamentalement inscrite dans cette dialectique entre faire partie ‘de la nature’ et avoir conscience d'y être ‘à part’ ?
Pour le dire en d'autres termes : ce que nous appelons ‘nature', et dont nous faisons partie constitue bien le cadre objectif de notre vie, mais la notion de ‘création’ elle, notre statut de créature particulière au sein de la création de Dieu, nous assigne une place et une responsabilité qui donne sens à notre existence.

Patrice ROLIN


Notes :
(1) A partir du 3ème siècle av. J.C. l'expansion de la langue grecque rendit nécessaire la traduction de la Bible Hébraïque en grec pour des juifs de la diaspora qui pratiquaient plus facilement le grec que l'hébreu.
C'est cette traduction que l'on nomme aussi la Bible Grecque ou encore la Septante.
(2) Lire Job 36,26—37,24 ; 38-41 ; Sagesse 7,15-21 ;
Siracide 42,15—43,33 ; etc.
(3) Tobit 8,5 ; Sagesse 2,6 ; 5,17 ; 14,11 ; 16,24 ; 19,6 ;
Siracide 16,17 ; 31,13 ; 38,34 ; 49,16.
(4) voir aussi Galates 6,15.

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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 10 novembre 2007.

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