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24 novembre 2007

LEITOURGEÔ, remplir son service ...

Notre société d’aujourd’hui n’aime pas mélanger le monde religieux et le monde laïc. Elle fonctionne dans le mode du “ou bien, ou bien”, et fait comme si ces deux réalités étaient tout à fait incompatibles.
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Pourtant, le mot de la Bible présenté dans le note qui suit traduit ce passage du monde profane au monde religieux. Il s’agit du mot leitourgeô .

Un mot de la Bible,
———————————————————par Laurence Berlot ...


Quel est l’origine de ce mot leitourgeô ?
———On peut le décomposer en deux partie :
• La première partie du mot vient de la racine leitos, qui signifie public. Leitos s’origine lui-même dans un autre mot grec laos, qui signifie le peuple. De laos naîtra notre mot ‘laïc’.
• La deuxième partie du mot vient de : ergon ; ergon signifie le travail, l’œuvre. Cela donne un travail public, un service que l’on remplit pour le bien public.

Si leitourgeô est le verbe, leitourgia est le substantif. Leitourgia est un terme technique et profane de la vie civile et politique dans le monde grec(1). Il parle d’un service d’ordre public ou patriotique. L’état peut demander ces services à des personnes particulièrement qualifiées, soit par leur intelligence ou leur fortune. Ensuite, cela peut désigner tout espèce de service comme celui d’un ouvrier pour son maître, ou un paysan qui laboure à la place d’un autre.

L’origine de ce mot ne nous laisse pas deviner l’évolution que leitourgeô va prendre pour finalement être à l’origine de notre mot français ‘liturgie’.

C’est avec la traduction de la Septante – la Septante, c’est l’Ancien testament qui a été traduit d’hébreux en grec environ deux siècles avant Jésus-Christ, à une époque où la connaissance de l’hébreux diminuait fortement et empêchait les israélites de lire les textes sacrés – c’est donc avec cette traduction que nous pouvons remarquer dans le choix des mots grecs l’évolution de sens du mot leitourgeô.

Dans de l’Ancien Testament grec, quand ce mot est employé, c’est bien le service à Dieu qui est désigné par ce mot. Le livre des Nombres en contient beaucoup, en voici un exemple au chapitre 4, verset 2 : on parle de l’organisation du culte à Dieu, réparties entre les différentes famille de la tribu de Lévi :
“… de tous ceux de trente à cinquante ans
qui sont tenus de faire leur service
en travaillant dans la tente de la rencontre
…”
Selon le récit biblique, cette tente a accompagné le peuple lors de sa sortie d’Egypte dans le désert et sert de lieu de rencontre avec le Dieu qui s’est révélé à Moïse au Sinaï. C’est à partir de là que le service des cultes va se répartir parmi les descendants de la tribu de Lévi.

En dehors du verbe leitourgeô, du substantif, leitourgia, un autre substantif est très utilisé : leitourgos.
Leitourgos dans la Septante prend le sens de celui qui officie pour le Seigneur, c’est-à-dire le prêtre, le ministre, le liturge. Il peut être utilisé en parallèle avec un autre mot grec : iereis. Prenons l’exemple d’Esaïe 61,6 :
“... quant à vous, vous serez appelés prêtres du Seigneur (iereis), on vous nommera officiant (leitourgos) de notre Dieu.
Ou encore dans Joël 1,9 :
“... Offrande et libation sont supprimés dans la maison du Seigneur. Les prêtres sont en deuil, les ministres du Seigneur…

Ce mot peut aussi qualifier un vêtement ou un objet qui est destiné au culte, par exemple dans Exode 39,1 :
“ ... on fit les vêtements liturgiques pour officier dans le sanctuaire…”
C’est d’ailleurs un des rares emplois de ce mot qui est traduit directement en français par le mot liturgique dans la Traduction Œcuménique de la Bible, la TOB : dans d’autres traductions, on trouve les vêtements “qui servent à l’office” ou même les vêtements “sacrés”.


Dans le Nouveau Testament, pas une seule fois la TOB ne traduira par “liturgique” le mot leitourgeô et ses dérivés. Alors, quels emplois de ces mots allons-nous trouver ?

• Un premier sens que nous dégageons est celui de “subvenir financièrement aux besoins matériels liés à la proclamation de l’évangile”. Dans la seconde lettre aux Corinthiens, il est question d’une offrande importante pour les chrétiens de Jérusalem.
Nous lisons 2 Corinthiens 9,12 :
“ ... car le service de cette collecte ne doit pas seulement combler les besoins des saints mais faire abonder les actions de grâces envers Dieu.
Dans ce passage, ce qui est traduit par service, c’est diakonia et la collecte c’est leitourgia. Ces deux mots peuvent se trouver sur des terrains communs de sens. Selon les contextes, nous le verrons plus loin, leitourgia sera aussi traduit par service. Le mot diakonia évoluera en français dans le sens du service pour aider l’autre, cela donnera le mot diaconie, c’est-à-dire le service à l’autre dans un but d’entraide, de solidarité.
Cette même collecte est aussi mentionnée en Romains 15,27 : pour Paul, il est normal que les chrétiens d’origine païenne apportent leur contribution pour les besoins matériels, eux qui ont leur part de biens spirituels.

Toujours dans ce premier sens, nous lisons dans l’épître aux Philippiens, qu’Epaphrodite est un collaborateur de Paul mais aussi celui qui vient pourvoir à ses besoins :
“ … Epaphrodite …envoyé par vous pour se mettre à mon service alors que j’étais dans le besoin
——————————————(Ephésiens 2,25)
Paul explique plus loin qu’il a reçu le don des Philippiens apporté par ce frère en 4,18 :
Je suis comblé, maintenant que j’ai reçu ce qu’Epaphrodite m’a remis de votre part. Paul ne cache pas son besoin d’argent, mais il le relie toujours à son lien spirituel, à Dieu ou à Jésus-Christ : ce n’est pas pour son propre intérêt qu’il a besoin d’argent mais pour révéler la gloire de Dieu par Jésus-Christ.


• En parallèle des besoins matériels, l'apôtre parle des besoins spirituels, il se met au service de la foi de ses interlocuteurs : il sent sa vie menacée et parle de sacrifice :
“... même si mon sang doit être versé en libation dans le sacrifice et le service de votre foi, j’en suis joyeux et je m’en réjouis avec vous tous. Cela rejoint la parole de Paul au sujet d’Epaphrodite, sur le fait que ce dernier a risqué sa vie « pour mon service …
dit Paul, avec le mot leitourgia. C’est un service pour le bien spirituel de quelqu’un.

Dans les deux significations suivantes nous mesurons l’évolution de l’emploi du mot leitourgeô. Nous allons petit à petit retrouver des notions familières qui se rapprochent de ce que nous connaissons de notre mot français liturgie.
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• Commençons avec l’évangile de Luc qui parle du père de Jean-Baptiste, Zacharie. Ce dernier est prêtre au temple, et au chapitre 1, verset 23, on peut lire :
“... Quand fut fini son temps de service, il repartit chez lui.
Son service est donc directement lié au temple.

• Dans le livre des Actes, au chapitre 13 concernant la communauté d’Antioche, on y parle des prophètes et des enseignants y célèbrent le culte, traduction du verbe leitourgeô. Nous voilà de plus en plus proche de notre compréhension d’aujourd’hui. Et c’est d’un commun accord qu’ils entendent une parole du Saint Esprit les invitant à mettre à part Paul et Barnabas pour l’œuvre missionnaire.
Dans Romain 15,16, c’est Paul qui se désigne comme officiant, comme ministre de Jésus-Christ.

• Pour finir notre tour d’horizon des différents sens de ce mot, c’est dans l’épître aux Hébreux que nous nous arrêtons maintenant. En effet, leitourgeô y apparaît de nombreuses fois. On y retrouve les sens déjà évoqués plus haut, aussi bien dans l’Ancien que dans le Nouveau Testament. Car l’auteur de la lettre aux Hébreux fait une relecture de l’ancien culte sacrificiel. Il interprète la venue de Jésus-Christ comme une étape décisive dans la compréhension de la loi et se fait signe d’une alliance nouvelle.

Nous retrouvons dans les sens liés à l’Ancien Testament la qualification des ustensiles du culte au chapitre 9, verset 21. On trouve aussi la notion de serviteurs de Dieu qui s’appliquent aux anges dans le 1er chapitre.
En Hébreux 10,11 : c’est faire son service, remplir ses fonctions qui est exprimé :
“... tandis que chaque prêtre se tient chaque jour debout pour remplir ses fonctions et offre fréquemment les mêmes sacrifices, qui sont à jamais incapables d’enlever les péchés …

C’est alors que l’auteur explique comment Jésus-Christ devient lui-même le seul et unique prêtre. Pour une libération unique. Les deux formes subsantives de leitourgeô sont utilisées : ministre (leitourgos) et ministère (leitourgeia).
Nous lisons en Hébreux 8,2 :
“…(Jésus-Christ est assis dans les cieux), comme ministre du véritable sanctuaire et de la véritable tente dressée par le Seigneur et non par un homme.
Et en Hébreux 8,6 :
“... en réalité, c’est un ministère bien supérieur qui lui revient car il est médiateur d’une bien meilleure alliance, …”

Avec cette approche nous découvrons que la façon dont leitourgeô est utilisée pour le Christ va changer le mouvement de celui qui officie. D’un ministère humain, il devient un ministère divin. Ce n’est plus un grand prêtre qui essaie par ses sacrifices d’attirer les bonnes grâce de Dieu, c’est Dieu lui-même qui envoie son fils Jésus-Christ pour que la libération humaine se fasse par l’amour gratuit que Jésus révèle à tous les humains et qu’on appelle la grâce.

Pour l’épître aux Hébreux, Jésus s’est mis au service d’une nouvelle alliance, il en est le ministre. On nous dit aussi qu’il s’est mis au service d’une nouvelle tente de la rencontre, d’un nouveau sanctuaire. Un lieu qui n’est plus construit de main d’homme mais qui est offert dans la personne même de Jésus-Christ : par sa mort et sa résurrection, il est en même temps notre frère, ayant connu la souffrance d’une vie terrestre et en même temps il est notre médiateur auprès de Dieu pour nous offrir le salut, c’est-à-dire une libération définitive.

Nous voyons donc que le mot leitourgeô ne peut pas se laisser enfermer dans la simple traduction française liturgie. Alors profitons de cette richesse pour ouvrir notre compréhension des liturgies de nos églises.
Ne réduisons pas la liturgie à un ensemble de paroles et de gestes accomplis dans un ordre donné. Celui qui officie se met au service de Jésus-Christ pour annoncer sa parole mais c’est Dieu qui s’est mis à notre service en nous envoyant son fils.

Si nous reprenons notre réflexion du début, nous pouvons réfléchir à la façon dont notre monde religieux peut nourrir le monde profane : n’est-ce pas le but du religieux de nourrir spirituellement chaque personne dans sa vie de tous les jours ? Ne sommes-nous pas appelés - nous qui sommes au bénéfice de sa grâce - à nous mettre au service les uns des autres au quotidien pour donner une réalité à cette valeur si malmenée, la fraternité ?

Laurence BERLOT



Note (1) : Le culte à chœur ouvert, Laurent Gagnebin,
——————————————————————Labor et fides, Genève,1992.


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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 17 novembre 2007.