Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

ShaPhaTh, KRISIS, jugement ...

b416a510854926b2ce61fb6fed9001ac.jpg
Le mot de jugement, l'action de juger, et plus encore les images des flammes du jugement dernier n'évoquent pas spontanément une idée positive. Faisons cependant l'effort de nous déssaisir un instant de ces réactions immédiates pour explorer les diverses facettes la notion de jugement dans la Bible.

Un mot de la Bible,
———————————————————par Patrice Rolin ...

Comme beaucoup d'autres mots que des siècles de théologie ont surchargés d'un sens spirituel et spécialisé, le mot ‘jugement’ dans la Bible, et ceux qui en dérivent ont d'abord eu des sens communs, des sens profanes auxquels renvoient aussi souvent les mots hébreux et grecs de la Bible.


En hébreu, dans la Bible hébraïque, c'est le même verbe ShaPhaTh qui signifie ‘juger’, ‘gouverner’, ‘punir’, ‘venger’…
C'est ce verbe ShaPhaTh qui est très majoritairement utilisé ; et vous voyez qu'en intégrant la notion de gouvernance par exemple, le mot hébreu ne correspond pas exactement à ce que recouvre notre mot français ‘juger’.
Exceptionnellement on trouve dans la Bible hébraïque le mot DîN, qui signifie ‘jugement’, ‘droit’, ‘jurisprudence’ ; c'est la même racine dans le mot DaYaN qui signifie ‘juge’, comme dans le nom Daniel, qui signifie “Dieu est mon juge”.
Sinon, c'est presque exclusivement le mot ShaPhaTh et ses dérivés qui expriment la notion de jugement dans la Bible Hébraïque.
Ainsi, le mot dérivé MiSh'PaTh signifie ‘jugement’, ‘justice’, ‘droit’, ‘coutume’, ‘loi’, etc.

On voit dans ces quelques exemples que l'hébreu privilégie la dimension déclarative et légal du jugement. Il s'agit du jugement comme décision de justice, déclaration du droit, …
Et l'exercice de la justice est une des attributions essentielles du pouvoir.

L'un des exemples bibliques les plus fameux est celui de Salomon, le roi sage par excellence qui se distingue dès le début de sa carrière (1 Rois 3,16-28) par un jugement célèbre qui a donné en français l'expression “un jugement de Salomon”.
De quoi s'agit-il ? (lire 1 Rois 3,16-28)
Le premier livre biblique des Rois raconte que deux prostituées habitant la même maison vinrent un jour devant le roi pour réclamant son jugement. Elles se disputaient en effet la maternité d'un enfant. En l'absence de père déclaré ou identifiable, et sans témoin, c'était donc la parole de l'une contre celle de l'autre ...
A la surprise général, le roi commande qu'on lui apporte une épée et ordonne qu'on coupe le nourrisson en deux pour en donner une moitié à chacune !
Aussitôt l'une des femmes implore le roi de donner l'enfant vivant à l'autre.
L'autre femme au contraire disait d'accord, il ne sera ni à toi ni à moi, partager le en deux.
Alors le roi Salomon intervient et ordonne de ne pas tuer l'enfant. Et il déclare :
«Donnez le bébé vivant
à celle qui a dit “ne le tuez pas”,
c'est elle la mère
»
1408d5e9e74b2cd9cd865129e90c921d.jpg
————————(Le jugement de Salomon, Nicolas Poussin)
Et le texte biblique de conclure :
Tout le peuple entendit parler du jugement
qu'avait rendu le roi,
car on avait vu qu'il y avait en lui une sagesse divine
pour juger.

———————————————————(1 Rois 3,28)
Comme vous le constatez, le français est bien injuste avec Salomon. Car en français l'expression “un jugement de Salomon” est souvent employée à tort dans la presse pour désigner un jugement en demi-teinte qui ne satisfait personne en refusant de trancher clairement. Un jugement “qui coupe la poire en deux” ...
Si l'épisode biblique était vraiment connu, cette expression “un jugement de Salomon” devrait au contraire désigner une décision de justice particulièrement nette, juste et habile, et qui manifeste une intelligence aiguë de la situation.

Juger, et bien juger selon les jugements de Dieu, est donc dans la Bible, et dans tout l'ancien Orient, une attribution essentielle du roi. Gouverner et bien juger vont ici de pair ; on ne parle pas encore de séparation des pouvoirs à l'époque ; encore que comme source de la justice est en Dieu, cela induit logiquement la possibilité d'un jugement par Dieu du pouvoir lui-même.
C'est dans ce sens qu'un des livres de la Bible s'intitule “les Juges”.
Ceux qui sont ainsi dénommés sont d'abord des personnages charismatiques suscités par Dieu pour une mission temporaire et guerrière de libération. Leur fonction essentielle n'est donc pas d'abord de juger, d'exercer la justice dans le sens où nous l'entendons aujourd'hui, mais bien de gouverner temporairement le peuple (même si cela inclut de fait aussi l'exercice de la justice). Et pourtant, ils sont quand même appelés des juges, et il est écrit qu'ils jugent Israël, c'est-à-dire qu'il le gouverne sous la direction de Dieu.


En grec, dans le Nouveau Testament, c'est le mot krisis qui désigne l'action de ‘juger’, d'‘apprécier’, d'‘évaluer’, de ‘décider’ ...
Ce mot a donné en français le mot ‘crise’, nous y reviendrons.

• Le verbe de même racine pour dire ‘juger’, en grec c'est krinô. Un verbe qui signifie d'abord, ‘séparer’, ‘distinguer’. Juger va donc consister à faire la différence entre la vérité et le mensonge par exemple. Il va s'agir de distinguer la vérité au milieu d'une situation compliquée et confuse (c'est finalement ce que faisait déjà le roi Salomon dans le passage que nous venons d'évoquer). Et il va falloir séparer, distinguer aussi précisément que possible, d'où ces autres sens du verbe : ‘estimer’,ou encore ‘peser’ ; on retrouve ici l'allégorie de la balance pour représenter la justice.

• Un autre mot français construit sur la même racine est le mot 'critère', du grec kriterion (= tribunal) ; de nouveau cette idée de distinguer, d'évaluer, et pour ce faire, il faut des critères. Encore un mot français qui nous vient du grec krisis !
C'est aussi le sens du mot ‘critérium’ . Un critérium désigne ainsi une épreuve sportive dans laquelle seront sélectionner les meilleurs athlètes pour la suite de la compétition ; de nouveau il s'agit de soupeser, d'évaluer, de faire le tri.

• Le mot 'critique' vient aussi de cette même racine krisis. En grec, kritikos signifiequi peut discerner”; comme dans ce verset de la lettre aux Hébreux qui dit :
... la parole de Dieu est vivante, agissante,
plus acérée qu'aucune épée à deux tranchants ;
elle pénètre jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit, des jointures et des moelles ;
elle est juge des sentiments et des pensées du cœur. ...

———————————————————(Hébreux 4,12)

Littéralement, il faudrait dire ”elle est ‘critique’ des sentiments et des pensées du cœur.
On retrouve ici de façon limpide cet aspect nécessairement tranchant du jugement qui décèle, et qui révèle les failles ou les incohérences cachées, et surtout qui les met à jour.

Le jugement apparaît donc ici comme un moment critique de révélation. Un moment dans lequel on sort du flou et de l'ambiguïté du vécu pour en dire la vérité ultime, un instant de vérité en quelque sorte.
Est-ce que, dans une certaine mesure, toute crise, n'est finalement pas un moment de révélation, un moment de manifestation de la vérité, et n'est pas, en ce sens, un moment de jugement ?
On le voit bien, le jugement n'est donc pas d'abord une parole négative, une condamnation ou une peine, mais un moment de vérité. Même si la vérité est parfois dure à reconnaître, même peut mettre en crise les personnes, les institutions, les idéologies et les systèmes. On gagne sans doute à relire les crises, qu'elles soient sentimentales, institutionnelles ou économiques comme un jugement, non pas un jugement qui condamnerait et rajouterait de la culpabilité à la douleur, mais comme jugement qui révèle une vérité.

• Sans doute faut-il avoir tout cela à l'esprit avant d'aborder la notion de “jugement de Dieu”, ou de “jugement dernier”. Une notion que nous allons rapidement évoquer pour terminer notre parcours biblique.

L'idée d'un jugement de Dieu sur les actions humaines traverse toute la Bible. Cette idée affirme que Dieu s'intéresse aux humains, connaît leur actions, et qu'il prend le parti de la justice pour défendre celui qui est opprimé. Cette idée de jugement, dit aussi que devant Dieu tout ne se vaut pas. Finalement, c'est une évidence qui vaut d'être rappelée, le jugement est la conséquence nécessaire et logique de l'exigence de justice.
Comment peut-on aimer la justice et rejeter la notion de jugement ?

Ce jugement divin a d'abord été conçu de façon rétributive, instantanée ou légèrement différée. Mais l'expérience humaine est souvent que le méchant prospère alors que le juste souffre.
Que faire dès lors pour maintenir cette idée du jugement d'un Dieu qui ne se satisfait pas de l'injustice ?


Progressivement s'est imposée l'idée d'un jugement récapitulatif, à la mort des individus ou à la fin des temps (ce qui du point de vue de l'individu revient exactement au même !). Cette notion de jugement dernier n'est d'ailleurs pas spécifique au judéo-christianisme, l'Egypte ancienne par exemple connaissait déjà un jugement divin représenté allégoriquement par la pesée des âmes souvent sous la présidence d'Osiris, sous le regard du dieu Thôt (évoquant le scribe qui consigne les décisions), et à l'aune de Maât, la déesse de la Sagesse.
86c97516732d5a3caac6db7899704e83.jpg

L'idée s'est donc imposée, en tout cas dans l'ancien Orient, qu'à la fin des temps, au “Jour du Seigneur”, Dieu jugerait les vivant et les morts, dans un jugement qualifié de ‘dernier’.

Mais on peut se demander ce que signifie cet adjectif ‘dernier’...
En prenant au pied de la lettre les formulations bibliques, on se représente souvent ce jugement dernier comme un moment final, récapitulatif, à la fin des temps ou après la fin des temps de façon chronologique. (C'est un peu comme quand après avoir fait ses courses au supermarché, “on passe à la caisse pour payer”).
C'est, je crois, ne pas comprendre que cet adjectif ‘dernier’ peut aussi être interprété comme ‘ultime’. Ultime, non pas dans un sens chronologique, mais dans un sens profond, existentiel. Un jugement qui dirait la vérité profonde et ultime de nos actes, dès maintenant.
C'est dans ce sens, que l'on peut lire ces quelques versets de l'évangile de Jean — c'est Jésus qui parle :
«... C'est maintenant le jugement de ce monde ;
c'est maintenant que le prince de ce monde sera chassé dehors.
Et moi, quand j'aurai été élevé de la terre, j'attirerai tous les hommes à moi.
Il disait cela pour signifier de quelle mort il allait mourir.
...»
———————————————————(Jean 12,31-33)

Ici, la mort de Jésus sur la Croix, “la parole de la Croix”, pour reprendre une expression de l'apôtre Paul, cette mort est un jugement pour le monde et pour les humains avec leurs logiques de puissance.
C'est bien un jugement universel, un jugement ‘dernier’, mais dans le sens où cette mort révèle dès maintenant la vérité ultime de chacun. Ainsi compris, le jugement est d'abord révélation de la vérité profonde des situations, plutôt que sentence finale qui condamne.

C'est dans ce même sens qu'il faut sans doute lire la grande fresque du jugement dans l'évangile de Matthieu (25,31-46). Ce passage fameux, très représenté dans l'histoire de l'art, raconte le tri exercé par le Christ entre les brebis et les chèvres. Dans le récit, ce jugement apparaît narrativement (mythologiquement) comme ‘dernier’, mais de fait, dans le texte, il est explicitement dit que tout se joue dès maintenant, dans le présent.

En ce sens, la vérité du jugement dernier,
c'est finalement la vérité ultime du présent de nos vies.

Patrice ROLIN


—•o0O0o•—

L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 12 février 2005.

Les commentaires sont fermés.