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PROBATON, brebis ou mouton ?

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Les humains entretiennent des relations complexes avec les animaux. On donne un nom propre à un chien, à un chat, à un cheval, plus rarement à un pigeon et jamais à une mouche ! On appellera quelqu'un qu'on aime, “mon biquet, ma chatte, mon loup, ma poule, ma puce”. On donnera à un enfant le nom de Colombe ou de Leo. Pour certains animaux, chaque membre de la famille a un nom : la poule, le coq et les poussins, ou encore la chèvre, le bouc, les chevreaux et les cabris.

Un mot de la Bible,
par Jean-Pierre Sternberger ...

En français, la famille la plus complète est celle des bovins : la vache, le taureau, le boeuf, le veau, la génisse, le taurillon et même le bouvillon. On ne mange jamais de la vache à moins qu'elle ne soit enragée, et ce n'est guère recommandé. On mange du boeuf, même quand l'étiquette nous apprend qu'il s'agit d'une vache de réforme. Les noms qui, dans une culture donnée, désignent les animaux traduisent le rapport affectif qu'entretiennent les humains avec eux. Pour nous, gens d'Occident, européens, français, la vache est une mère qui donne son lait. On ne mange pas sa mère. A la limite on mange son père, le taureau cuisiné à la gardiane. Le plus souvent, on prétend manger le boeuf qui n'est le père de personne. Et quand on le mange, ce boeuf parfois devient “du singe”. Or, ce rapport complexe que nous entretenons avec les vaches, les peuples de la Méditerranée orientale l'entretenaient avec les moutons. Les moutons ou les brebis ? Car si je dis ‘mouton’, je donne à penser à un animal assez idiot qui se déplace en troupeaux : Rabelais et Panurge sont passés par là. Mais si je dis ‘brebis’, je désigne un animal plein de tendresse pour son agneau. Il ne viendrait à l'idée de personne, hormis dans la lointaine Calédonie, de manger de la brebis. S'il ne se rapporte pas à un fromage, jamais vous ne verrez le mot ‘brebis’ au menu d'un restaurant convenable. On peut manger du mouton, de l'agneau, pas de la brebis !

En grec on dit probaton, un mot qui ressemble étonnamment au français ‘brebis’. probaton est un nom neutre. On peut le traduire par ‘mouton’, ‘brebis’, voir ‘troupeau’ ou ‘bétail’. Ce nom apparaît très souvent dans la Bible en grec. Selon les contextes, les auteurs se placent sur le registre économique, et on traduira le plus souvent par ‘tête de petit bétail’, sur le plan religieux, et on parlera le plus souvent de ‘moutons’ alors que quand il s'agit du domaine des sentiments, on pourrait privilégier, et nous verrons pourquoi, la traduction par ‘brebis’.

Dans le domaine économique
Le mot grec probaton appartient à la famille du verbe probainô qui signifie “avancer”. On retrouve la particule pro qui indique un mouvement vers l'avant. Le probaton, c'est ce qui s'avance, le bétail qui marche, le bétail sur pied. Ce bétail est une richesse, il est une des composantes essentielles de la vie agricole en Israël, et donc de l'économie symbolique des sacrifices. Il a aussi à voir avec la place des femmes souvent en charge des troupeaux.
Dans le grec biblique de la Septante(1), le terme traduit fréquemment le mot hébreu TsÔN qui pourrait dériver du verbe YaTsa', ‘sortir’. C'est la richesse mobilière du paysan, une richesse qui bouge alors que champs et maison restent immobiles. Dans la Bible quand Dieu veut enrichir une personne il lui donne notamment des probata, le pluriel de probaton. De Job, on nous dit qu'il possédait avant tous ses malheurs un troupeau de sept mille têtes de petit bétail (Job 1,3) ce qui faisait de lui le plus riche des fils de l'Orient.
Parlant de son maître Abraham, un serviteur dit :
YHWH a comblé de bénédictions mon seigneur,
qui est devenu puissant.
Il lui a donné du petit et du gros bétail,
de l'argent et de l'or, ...
Dans cette liste, les probata viennent en premier (voir Qohéleth 2,7). Plus tard Moïse promet à son peuple :
[le Seigneur] t'aimera, il te bénira, il te multipliera et il bénira les rejetons de ton ventre et le fruit de ta terre, ton blé et ton vin et ton huile, les petits de tes vaches et les agneaux de tes troupeaux sur la terre que le Seigneur a juré à tes pères de te donner.
—————————————(Deutéronome 7,13)
Dans l'Israël ancien, est riche et béni, celui qui possède du bétail et notamment du petit bétail, ovin et caprin. Israël est un peuple d'éleveurs. “Tes serviteurs ont élevé du petit bétail, depuis notre jeunesse jusqu'à présent, nous et nos pères.” disent les frères de Joseph en arrivant en Égypte (Genèse 46,34 ; voir 47,3). Tous les grands hommes d'Israël et notamment leurs chefs, Abraham, Jacob, Moïse, David et jusqu'au prophète Amos ont commencé leurs carrières en gardant des troupeaux (Exode 3,1 ; 1 Samuel 17,34 ; Amos 7,15). Très souvent le peuple lui-même est comparé à un troupeau placé sous la conduite de son roi (Judith 11,19) ou au contraire dispersé et mis à mal par de redoutables prédateurs (2 Samuel 24,17 ; 2 Chroniques 18,16 ; Psaumes 43/44,11 ...).
Mais quand les rois bergers font défaillance, Dieu lui même devient le berger de son peuple :
Moi, dit le Seigneur, je ferai paître mes troupeaux et moi je leur donnerai du repos. Ils sauront que moi je suis Seigneur. C'est le Seigneur qui dit cela.”
—————————————(Ezéchiel 34,15)

Mais parfois, le mot grec probaton semble plus précis et désigne un mâle, un mouton au sens masculin du terme. C'est particulièrement vrai lorsqu'il s'agit de sacrifice.
Ainsi en Lévitique 5,15 :
S'il échappe à quelqu'un un oubli, s'il commet involontairement une faute aux dépens des biens sacrés du Seigneur, il apportera au Seigneur pour le préjudice un bélier sans défaut d'entre ses moutons
L'expression qui se trouve dans le texte grec est krios ek probatôn, littéralement “un bélier [pris] parmi les probata” [même expression en Esdras 10,19 ; Tobie 7,8]. " Cette formulation laisse entendre que probaton ne saurait ici désigner une brebis mais un mouton mâle [voir Genèse 37,12-14 ; Judith 8,26], ce qui à bien y réfléchir n'est pas dénué de bon sens. Un seul bélier suffit à la reproduction d'un troupeau quand chaque brebis peut mettre bas et fournir du lait en abondance. On ne mange pas de brebis, on ne sacrifie pas de brebis, on sacrifie des moutons. C'est ce qu'illustrent deux textes relatifs à deux sacrifices bien connus, celui de la Pâque où on immole “un mouton sans défaut, mâle, âgé de un an” (Exode 12,5) et celui pour le rachat des premiers nés selon Exode 13,13 :
Pour tout être qui ouvre la matrice d'une ânesse, tu donneras en échange un mouton. Mais si tu ne fais pas l'échange, tu le rachèteras. Tout premier-né d'un homme entre tes fils, tu le rachèteras.
—————————————[Exode 12,21 ; 34,19]
A une exception près, celle du sacrifice pour le péché selon Lévitique 4,32-35, et 5,6, on ne sacrifie que des animaux mâles. Tous les autres animaux sacrifiés sont des mâles comme sont mâles des personnes associés à des moutons sacrifiés : le berger Abel, le premier homme à sacrifier un animal (Genèse 4,2) et Isaac qui faillit bien être lui-même sacrifié mais qui fut remplacé au dernier moment par un mouton, un bélier dont les cornes s'étaient prises dans un buisson (Genèse 22,13).
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———————(Le sacrifice d'Isaac, Mosaïque de Beth Alpha)

Si Abel et Isaac sont associés à des moutons mâles dans le cadre de récits de sacrifices, un autre personnage, féminin cette fois, est associé à des troupeaux dont on peut supposer qu'ils sont en majorité composés de brebis. La plupart des bêtes sont en effet élevées pour leur laine, leurs petits et leur lait. Or Rachel, puisqu'il s'agit d'elle, porte un nom qui, en hébreu, signifie ‘brebis’. Dans le récit de Genèse 29, Rachel, Brebis apparaît donc au beau milieu d'un troupeau. composé vraisemblablement de brebis. Genèse 29,6 souligne le fait en annonçant : “Voici Rachel, [...] qui arrive avec les brebis”, ce que confirme le verset 9 du même chapitre “Rachel, la fille de Laban, arriva avec les brebis de son père, car elle faisait paître les brebis de son père.” [voir aussi Exode 2,16 la rencontre de Moïse avec Tsiporah, autre bergère de brebis]. Si il y avait encore une ambiguïté au chapitre 29 quant à la composition de ce troupeau, cette ambiguïté est levée aux chapitres suivants, 30 et 31, où quand apparaît le mot probatôn, on ne peut que le traduire par ‘brebis’. Ainsi dans la parole de Jacob à son beau-père Laban :
Tes brebis et tes chèvres n'ont pas été sans petits je n'ai pas dévoré les béliers de tes troupeaux.
Dans le troupeau de Laban gardé par Jacob, il y a surtout des brebis avec leurs petits et quelques béliers qui auraient pu constituer le festin du berger. Des gens plus pauvres pouvaient même se contenter de ne posséder que des femelles. Esaïe 7,21 annonce les jours heureux où parce que chacun bénéficiera d'une génisse et de deux brebis, il y aura dans le pays profusion de lait. Pour évoquer le couple d'Urie et de Bethsabée, le prophète Nathan décrit même au roi David un homme qui ne possède qu'une agnelle, qui mange son pain, boit dans sa coupe, dort sur son sein, c'est à dire occupe la place qui devrait être celle d'une épouse (2 Samuel 12,3). A noter que dans ce texte le mot probaton n'apparaît pas : la relation entre l'homme et l'animal est tellement intime qu'elle rend impossible l'emploi d'un mot qui pourrait laisser entendre que cet animal que l'homme considère comme sa fille puisse un jour être considéré comme du bétail ou conduit à l'abattoir ou au sacrifice.

Qu'en est-il de ce mot probaton, dans les textes du Nouveau Testament ? Si on les interroge selon les trois modalités que nous avons utilisées pour le Premier Testament, à savoir l'économique, le religieux avec le sacrifice et le relationnel, nous sommes amenés à constater trois modifications importantes : le motif économique est supplanté par un motif politique, le motif religieux sacrificiel disparaît presque totalement, le motif relationnel renvoie systématiquement à la relation du berger et de la brebis perdue.

Le monde a changé. La richesse mesurée autrefois en têtes de bétail se compte en quintaux de blé ou mieux en talents sonnants et trébuchants. Du coup, cette richesse n'est plus seulement redevable à la divinité qui rend fertiles les troupeaux mais tient souvent à l'habilité financière d'un bon gestionnaire voir d'un spéculateur habile et bien placé. A de rares exceptions près (Joseph d'Arimathée) le riche est un homme éloigné de Dieu, replié sur lui-même. Du coup, l'accent n'est plus mis sur le propriétaire du troupeau, souvent lointain ou absent, mais sur celui qui prend soin des bêtes, le berger qui plus que jamais, dans le Nouveau Testament, est une figure royale. Le messie est le bon berger :
Quand il sortit de la barque, Jésus vit une grande foule, et fut ému de compassion pour eux, parce qu'ils étaient comme un troupeau qui n'a pas de berger.” (Marc 6,34 // Matthieu 9,36)
De là la revendication “En vérité, en vérité, je vous le dis, je suis la porte du troupeau” (Jean 10,7), “Je suis le bon berger. Le bon berger donne sa vie pour son troupeau” (Jean 10,11). De là aussi une définition de l'appartenance au troupeau par l'attachement au berger : “Vous ne croyez pas, parce que vous n'êtes pas de mon troupeau.” (Jean 10,26). A la relation propriétaire–bétail succède l'alliance, le pacte entre le berger qui donne sa vie et le troupeau qui croit en lui. Le modèle politique, déjà très présent dans les textes prophétiques supplante le modèle économique.

Or cette évolution va de paire avec la quasi disparition de l'emploi du terme probaton quand il s'agit de sacrifice. Alors que le texte de l'Exode spécifie que le mouton du sacrifice doit être âgé d'un an, les textes du Nouveau Testament ne font mention que de l'agneau (amnos) de Pâque, c'est à dire un animal innocent, pur, sans défense, voir asexué [Esaïe cité en Actes 8,32]. Les seuls moutons pour le sacrifice mentionnés par le Nouveau Testament sont ceux que Jésus chasse du temple quand il renverse les tables de marchands (Jean 2,14-15). L'agneau de Dieu met fin au sacrifice des moutons.

Reste l'animal pour lequel l'homme va faire quelque chose. Cet animal qui dans le Premier Testament bénéficie comme la femme qui l'accompagne de l'intervention du héros, Jacob pour Rachel ou Moïse pour Tsiphorah, cet animal dans le Nouveau Testament prend surtout la figure de la brebis perdue, celle qui s'est égarée loin du troupeau et que le berger va chercher en abandonnant les 99 autres à moins que comme dans la parabole de Nathan à laquelle le texte fait manifestement référence, c'est l'unique brebis d'un pauvre qui ne soit tombée dans un trou un jour de sabbat (Matthieu 12,11). Semblable à l'agnelle que le pauvre serrait contre son sein, la brebis perdue et retrouvée est portée par le berger, tout contre lui sur ses épaules (Luc 15,5). Celle-là n'est certainement destinée ni à être vendue ni à être abattue et sacrifiée (voir aussi le motif des brebis perdues de la maison d'Israël Matthieu 10,6 ; 15,24).
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Elle a d'ores et déjà figure humaine. Il l'appelle par son nom (Jean 10,3). Elle est a lui. Il est à elle.
Ils sont pour notre culture d'Occident les images d'une relation privilégiée entre l'humain et l'animal. Une figure du salut.

Jean-Pierre STERNBERGER


Notes :
(1) A partir du 3ème siècle av. J.C. l'expansion de la langue grecque rendit nécessaire la traduction de la Bible Hébraïque en grec pour des juifs de la diaspora qui pratiquaient plus facilement le grec que l'hébreu. C'est cette traduction que l'on nomme aussi la Bible Grecque ou encore la Septante.


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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 20 octobre 2007.

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