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Démons et démoniaques

Si, en sortant d’un concert, vous entendez une personne déclarer « C’était divin !», vous comprenez tout de suite ce qu’elle veut exprimer : le sentiment de sublime, de quelque chose qui n’appartient qu’au monde divin. A l’inverse, parlant de la Shoah et des crimes des Nazis, on peut dire que c’était “démoniaque” ; cela veut dire “digne du démon”.

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M.C. Escher

——Dans le langage et l’entendement communs, ‘divin’ et ‘démoniaque’ s’opposent en une sorte de symétrie inconciliable. Le mot évoqué dans cet article est souvent traduit dans la Bible par le terme “démon”, qui nous vient du grec sous deux formes : daimôn et daimonion. De quoi ou de qui s’agit-il ?

Un mot de la Bible,
par Philippe B. Kabongo-Mbaya ...

Contrairement à l’acception courante qui vient d’être évoquer rapidement, “démon” signifie aussi en français, et pas uniquement en grec, “divinité”, “génie”, une sorte d’ “ange”, qui peut avoir une influence néfaste ou bienfaisante sur la destinée d’une personne ou d’une communauté.

Il faut bien noter d’abord ce fait que le “démon” est une entité surnaturelle à laquelle les mythologiques grecques, mais aussi la Bible, ont attribué les caractéristiques de divinité, de génie, de puissances ou d’esprits célestes personnifiés.
La Bible grecque dite La Septante(1) traduit une diversité de mots hébreux par daimon ; il s’agit de termes tels que SheD (uniquement au pluriel SheDîM), désignant un génie protecteur (le mot n'apparaît qu'en Deutéronome 32,17 et Psaume 106,37). Il y a également les mots comme e’LîLîM qui veut dire “néant” mais qui est formé sur la racine e’L, “dieu” (voir Psaume 96,5) ; et encore le terme de TsiYîM qui désigne des chats sauvages ou autres animaux nocturnes, peut-être aussi les bêtes du désert (voir Esaïe 34,14). On a là un bref rappel qui donne cependant une idée sur la transposition, un peu réductrice, des terminologies hébraïques très diverses traduites par daimonion dans le grec biblique de la Septante(1), puis du Nouveau Testament. Il est vrai que daimôn et daimonion présentent dans la langue grecque ancienne un très large éventail de sens. Mais, je voudrais insister surtout sur le mot “démon” ou daimonion dans le Nouveau Testament.

Pour cela un autre rappel est nécessaire. Quelques siècles avant Jésus, le judaïsme va être considérablement marqué par le dualisme des Perses et des Mésopotamiens, au point que le monde et l’ensemble de l’Univers lui paraîtra de plus en plus comme organisés en deux camps opposés : celui de Dieu et le camp des “esprits du mal”. Progressivement, la diversité, l’ambiguïté, voire l’ambivalence, des entités surnaturelles s’estompent au profit d’une représentation dualiste du monde invisible et de son impact sur les réalités terrestres. On voit apparaître, alors, une identification de ces “esprits du mal” par des noms propres tels que Bélial, Béliar, Satan, Mastemâh, et autres.

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(PAZUZU, démon babylonien)

L’époque intertestamentaire a développé une démonologie dans laquelle le “démon” était tantôt l’opposant de Dieu, tantôt une sorte d’ange rebelle déchu, sans être l’égal de Dieu. Le monde “démoniaque” se présente ainsi comme une armée innombrable de forces ou d’êtres supranaturels, sous l’autorité de Satan (voir Luc 15,18 ; 2 Corinthiens 12, 7), du Diable (voir Matthieu 25, 24 ; Ephésiens 6,11) ou de Béelzéboul (voir Marc 3,22 ; Matthieu 10,25). Le “démon” est un agent du “Malin” ; est il malfaisant, semant partout dans le monde le mal et le malheur. Il est le nom même de la malédiction et sa personnification toujours plus radicale. Autrement dit, cette représentation ne voit plus dans le “démoniaque” que le principe explicatif du mal et de la négativité qui accable les humains et le monde.

C’est une énorme évolution. Nous avons dit au début que “démon” désignait aussi bien des “esprits” supposés avoir une influence bonne ou mauvaise sur les individus ou leurs collectivités.
Pour la Septante(1) et le Nouveau Testament le “démon” est fondamentalement une force maléfique, source de maladie et de mort, de perturbations physiques ou psychiques déshumanisantes. On peut comprendre alors pourquoi le Règne de Dieu, tel que les Evangiles en parlent, se manifeste de manière spectaculaire par un intense engagement de Jésus contre les “démons” et leurs malfaisances !

Concernant le terme de “démon”, on recense au moins 54 occurrences dans le Nouveau Testament. Dans l’Evangile de Marc (1,23-27), la guérison du démoniaque de Capharnaüm est le premier geste public du ministère de Jésus. Parmi les interventions très nombreuses de Jésus portant sur la guérison, le combat contre les “démons” occupe une place remarquable. Toujours dans ce même évangile de Marc chapitre 5 (lire ce texte), Jésus libère un homme possédé par une légion de “démons”. Le “démon” reconnaît Jésus comme “Fils du Dieu Très-Haut”, expression que l’on trouve ailleurs sous la forme de “Fils de Dieu”.

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(Jésus expulsant le démon d'un possédé)


Le récit, fort symbolique, est tissé de métaphores très suggestives pour notre sujet. Le “démon” se nomme “Légion”, comme la légion romaine et précise qu’ils sont nombreux. Il supplie Jésus et obtient que ce dernier les envoie dans les cochons, animaux impurs par excellence pour l’imaginaire juif. Le troupeau de cochons ainsi “démonisé” se précipite aussitôt du haut d’un escarpement dans la mer, c’est-à-dire, l’image du néant primitif dans la mythologie biblique. Or, parmi les termes hébreux que La Septante(1) traduit par “démon”, il y a e’LîLîM, déjà signalé ci-dessus, qui signifie également “néant”.

On pourrait presque dire que face aux “démons”, face à leur empire sur les humains, la mission de Jésus semble avoir consisté à réduire le mal et le “malin” à leur néant originaire ! L’activité exorciste de Jésus, comme sa continuité par ses disciples, ne se comprend pleinement que sous cet angle.

La modernité occidentale s’est délestée de la réalité des “démons, invalidant du même coup leur action supposée sur les humains et dans le monde. Ainsi désenchanté, le monde s’offre comme réalité rationnelle, exorcisée des “démons” mais tout aussi des “divinités” ! Mais ce monde sans “démons”, sans “anges”, sans “divinités” stables est-il célébration d’un acquis ou défi d’interprétation de ce qui reste à comprendre dans la distance qui nous sépare du monde de la Bible ? Connaître l’angoisse démoniaque ou être sensible à la visitation d’anges semble être respectivement l’expérience des personnes perturbées et souffrantes, ou, au mieux le propre d’artistes et de poètes tourmentés. Les prêtres catholiques dévoués à l’exorcisme sont aujourd’hui devenus psychothérapeutes ou modestement experts en accompagnement.

Que faire des “démons” et surtout du combat acharné que Jésus, et l’Eglise primitive après lui, leur livrent sans merci dans le Nouveau Testament ? Fond de commerce juteux d’une religiosité post-chrétienne dans l’hémisphère sud, les “démons” nous paraissent ne convenir qu’aux sociétés non occidentales, ravagées par la mort et d’autres fléaux de la mondialisation. Ainsi le “démon” se réduirait-il à un signifiant inusité qui, telle une coquille évidée, s’emploie ailleurs pour signifier l’indicible de la détresse quotidienne, l’obésité dévastatrice d’une mort qui opère sous d’autres cieux en toute impunité !

A un seuil plus radical, il paraît difficile de nier la réalité démoniaque, puisque les Ecritures nous la révèlent. C’est la reconnaissance de la dramatique du mal, de la maladie et de la mort comme ce qui est là, sans raison, et qui dépasse notre raison. Bien évidemment, la Bible ne confesse pas la toute-puissance des “démons” ; elle la conteste et la combat sans relâche. Le Crucifié–Ressuscité a dépouillé les forces d’aliénation et de mort de leur pouvoir ; et malgré leur prétention à “occuper toute la place”, les “démons” et le “démoniaque” sont en réalité des entités ou des grandeurs en sursis : leur place désormais est le néant.

——C’est pourquoi, en dépit de l’obscurité qui entoure l’identité véritable du “démoniaque”, son origine, la Bible nous apprend qu’il n’est pas un anti-dieu pour l’éternité, ni son irréductible contraire dans le temps et dans l’éternité. Il n’y a de dieu que Dieu, le “démon” vient du néant et il y retourne, comme l'affirme l'Apocalypse (20,10).

Philippe B. KABONGO-MBAYA


Note :
(1) A partir du 3ème siècle av. JC, l'expansion de la langue grecque rendit nécessaire la traduction de la Bible hébraïque (encore en cours de constitution) en grec pour des juifs de la diaspora qui pratiquaient plus facilement le grec que l'hébreu. C'est cette traduction que l'on nomme la Septante ou encore la Bible Grecque.

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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 4 février 2005.

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Un ouvrage collectif grand public reprenant le mot traité dans cette note, et une vingtaine d'autres mots "passés" du grec dans la langue française est disponible au éditions Passiflores : 

Des mots de la Bible. Le grec que vous parlez sans le savoir.

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(chaque mot fait l'objet d'une enluminure par Marie-Hellen Geoffroy)

Editions Passiflores, octobre 2010 (143 pages ; 17 €uros)

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