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Jésus connu et inconnu (suite et fin)

La note qui suit est la troisième et dernière partie d'une conférence de Daniel Marguerat :
• Première partie :
—— Introduction : La recherche du Jésus de l'histoire
—— 1. Les trois quêtes du Jésus de l'histoire
——1.1 Première quête ou quête libérale (1778-1906):
———————Jésus, une grande personnalité spirituelle.

————————————(lire cette note)
• Deuxième partie :
——1.2 Deuxième quête (1950-1980) :
———————————Jésus à l'aube du Royaume.

——1.3 Troisième quête (dès 1980) :
———————————Jésus le juif.

————————————(lire cette note)

• Ci-dessous :
——2. Les enjeux de la recherche
———————————du Jésus historique

——2.1 Jésus de Nazareth
———————————et le Christ de la foi

——2.2 Quel intérêt à reconstruire l'histoire ?
——2.3 Un devoir d'incarnation
——2.4 Résister à la capture idéologique du Galiléen
——Conclusions : une responsabilité pastorale de formation

2. Les enjeux de la recherche
————————du Jésus de l’histoire


Quelle est l’utilité des quêtes du Jésus historique ? Vaut-il la peine de se livrer à des enquêtes aussi pointues pour aboutir à des résultats hypothétiques ? Quelle fiabilité reconnaître à une recherche qui, au final, propose des portraits si divergents de Jésus de Nazareth ?
Quatre objections ont été soulevées contre une telle recherche historique :
- 1. Les évangiles ne s’intéressent pas au Jésus de l’histoire, mais au Christ de la foi.
- 2. La recherche historique décrit un personnage disparu, elle est incapable de nous restituer une personne vivante.
- 3. L’histoire n’a jamais justifié la vérité de la foi.
- 4. La floraison d’hypothèses historiques contradictoires est égarante pour les croyants, qui ne savent à quel Jésus se vouer.

Je reprends successivement ces quatre objections.

2.1 Jésus de Nazareth et le Christ de la foi

La rédaction des évangiles, je l’ai dit, n’a pas été guidée par un intérêt d’archiviste ; les premiers chrétiens ont fait mémoire des faits et gestes de Jésus parce qu’ils leur permettaient d’identifier la présence du Christ dans l’Eglise. C’est pourquoi ils ont retenu de Jésus ce qui convenait au Seigneur de la foi, sans se soucier des éléments que retiennent les biographes (l’âge de Jésus, son physique, son évolution, etc.). Cela dit, il est faux d’affirmer que les évangélistes se dépréoccupaient du Jésus de l’histoire, ou qu’ils n’étaient pas conscients d’une distance entre Jésus de Nazareth et le Christ de la foi. Le seul fait que des récits de la vie de Jésus aient été consignés signale que les évangélistes étaient conscients du caractère passé et irrépétable de ces événements. Parmi eux, Luc est certainement celui qui possède la culture historienne la plus vive ; il réalise le caractère d’exception que constitue la période où a vécu Jésus, et c’est pourquoi il attribue le titre d’apôtre aux seuls compagnons de Jésus de Nazareth, à l’exclusion de tout témoin ultérieur (Actes 1,21-22). Par ailleurs, tous les évangélistes concordent à attribuer à Jésus des traits spécifiques qu’ils n’attribuent pas à ses disciples ; je pense au titre “fils de l’homme”, qui disparaît très tôt du langage des premiers chrétiens, sinon pour restituer la prédication du Galiléen ; je pense aussi à la conscience d’une venue imminente du Royaume de Dieu (Marc 9,1), dont la première génération chrétienne allongera le calendrier, sans hésiter toutefois à attribuer au Galiléen une chronologie devenue entre-temps obsolète.

Il n’est donc pas exact de penser que la tradition évangélique érase toute distance historique et métamorphose Jésus en contemporain du présent de l’Eglise. Il est nécessaire de faire la distinction entre l’intérêt documentaire pour l’histoire (absent de l’écriture évangélique) et la conscience d’un passé irrépétable (à l’origine de l’écriture évangélique).

2.2 Quel intérêt à reconstruire l’histoire ?

A quoi bon reconstruire un passé qui ne sera plus, sinon dans un intérêt d’archéologue ? Là encore, je réponds que déclarer inutile l’enquête historique pour une lecture des évangiles est à courte vue. Je prétends au contraire que reconstruire la figure de Jésus en deçà des textes évangéliques confère à notre lecture de ces textes un relief incomparable ; elle permet en effet de mesurer comment les textes ont interprété l’histoire de Jésus, en d’autres termes elle permet de saisir leur dimension herméneutique.

Trois exemples suffiront à le montrer.
Le baptême : que Jésus ait reçu le baptême de Jean signifie qu’il a adhéré, en tout cas initialement, à la prédication de conversion du Baptiseur ; il en fut vraisemblablement le disciple, avant de rompre avec lui ; alors que les évangiles dégradent le Baptiseur au rang de précurseur, ce baptême signale que la prédication de Jean eut un impact décisif sur la compréhension que Jésus avait de sa mission, et donc sur son évolution spirituelle.

Les miracles : la lecture du Talmud et de quelques historiens gréco-romains nous apprend que les guérisseurs charismatiques n’étaient pas rares dans l’Antiquité ; il n’est pas un miracle de Jésus dont on ne lit pas l’équivalent, souvent bien plus spectaculaire, dans le Talmud : le Galiléen ne fut ni le premier, ni le dernier rabbi guérisseur en Israël. Ce constat ne conduit pas à banaliser la pratique thérapeutique de Jésus ; il fait penser que l’originalité de ses miracles ne tient pas à leur caractère exceptionnel ou irrationnel, mais à la signification que Jésus leur accorde : la guérison nie toute fatalité liée à la souffrance et concrétise le pardon gratuit que Dieu accorde à l’individu. Jésus est le seul à lier ses miracles à la venue proche du Royaume.

Le portrait des juifs : dans les évangiles de Matthieu et de Jean, les juifs sont présentés sous un aspect dur, négatif, hostile. Savoir que ces évangiles ont été rédigés dans une situation de conflit entre Eglise et Synagogue, vers les années 70 ou 90, permet de comprendre qu’il s’agit d’un anachronisme, qui projette au temps du Galiléen les conditions qui prévalaient alors : les contemporains de Jésus ne constituèrent pas cette masse d’emblée hostile à son message.

Ajoutons que toute entreprise de reconfiguration du passé – qu’il s’agisse des évangiles ou des manuels d’histoire moderne – se livre à une interprétation des faits en vue de construire l’identité du groupe lecteur. La spécificité des évangiles est qu’ils déploient non pas une lecture politique, matérialiste ou idéaliste de l’histoire, mais une lecture théologique ; celle-ci, comme tout autre, a sa subjectivité et sa légitimité.

2.3 Un devoir d’incarnation

L’Eglise ancienne a fait un choix théologique, que sanctionne l’écriture de quatre évangiles canoniques : à ses yeux, l’identité du Christ de la foi ne peut être saisie en dehors d’une narration qui restitue la vie du Galiléen. Tout discours christologique trouve dès lors sa norme et sa limite dans l’exposé des faits et gestes de Jésus de Nazareth. Cela implique que la connaissance du Seigneur vivant, confessé par les chrétiens, doit se mesurer au champ d’une histoire passée, située entre les années 27 et 30 de notre ère. C’est dire qu’il y a une irréductibilité de l’histoire du Galiléen pour tout savoir christologique, qui assigne la théologie à un devoir de conformité à l’incarnation.

L’histoire du christianisme nous enseigne que lire les évangiles n’a pas prémuni les chrétiens d’une spiritualisation de la christologie, dont le gnosticisme est la forme la plus ancienne ; cette spiritualisation, dont les évangiles apocryphes offrent souvent des traces affligeantes, consiste à vider la personne de Jésus de son humanité pour ne retenir que sa divinité ; la figure de Jésus n’est plus que le réceptacle d’une divinité agressée et incomprise, invitant à la fuite du monde pour gagner le lieu immaculé de la félicité divine (Evangile de Judas). C’est ici, précisément, que la recherche du Jésus historique devient l’auxiliaire précieuse de la théologie dans son devoir de conformité à l’incarnation. Car une théologie accrochée aux aléas de la vie du Galiléen, à ses rencontres, à ses conflits, à ses colères, à ses prières, à sa compassion, à sa douleur, à son agonie – cette théologie-là ne sera pas tentée de se muer en spiritualité d’évasion. La quête du Jésus de l’histoire est l’antidote le plus puissant à la compréhension mythique ou gnostique de Jésus Christ.
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———————————(Pablo Picasso, Crucifixion)

2.4 Résister à la capture idéologique du Galiléen

La floraison de portraits divergents sur la personne de Jésus n’est-elle pas égarante pour la foi ? Générer des hypothèses contradictoires ne retire-t-il pas tout crédit à la recherche historique ? Joseph Ratzinger/Benoît XVI ironise sur le “cimetière d’hypothèses” de la recherche sur Jésus(13). On remarquera cum grano salis que si l’on appliquait la même règle à la théologie, à savoir que la diversité d’hypothèses discréditerait ipso facto la recherche théologique, il faudrait demander aux théologiens de cesser immédiatement toute réflexion. Avancer des résultats hypothétiques, tâtonnants, non certains, relève de l’essence même de toute démarche scientifique. La science progresse en tâtonnant ; seuls les inspirés s’autoproclament détenteurs de l’éternelle vérité. Cela dit, on ne peut nier l’effet déstabilisant qu’exerce, sur la conviction des chrétiens, le lancement (orchestré médiatiquement) d’hypothèses hasardeuses sur la personne de Jésus. A qui se fier, si l’on n’est pas en mesure de contrôler la crédibilité des thèses jetées sur le marché ?

J’invite à inverser le constat, ou plus exactement, à inverser l’appréciation sur la diversité des hypothèses historiques sur Jésus. Est-elle dangereuse pour la foi ? Pas nécessairement. Dans le cadre de la troisième quête, on a tour à tour fait de Jésus un rabbi de type pharisien (David Flusser), un prophète apocalyptique (Ed P. Sanders), un guérisseur populaire (Geza Vermès), un philosophe itinérant à la mode cynique (F. Gerald Downing), un réformateur social (Gerd Theissen), un révolutionnaire pacifique (Richard Horsley)(14). Résultat : aucun de ces modèles ne rend compte de la totalité du personnage. Chacun échoue sur une part de la personnalité du Galiléen. Jésus est irréductible aux catégories socio-culturelles présentes dans son milieu. Jésus de Nazareth s’avère donc inclassable.

De même, la pratique de Jésus n’est pas réductible à un système doctrinal ou éthique présent dans le milieu du judaïsme palestinien au premier siècle. Il est pharisien par sa volonté d’intérioriser l’obéissance à la volonté de Dieu, mais essénien dans la liberté qu’il prend lorsqu’il interprète la Loi (Matthieu 5,21-48). Il réclame une pratique rigoureuse de la Loi (Marc 10,17-19), mais en même temps se montre libéral dans son application (Marc 2,27). Il se montre contestataire (Matthieu 23,37-39), mais en même temps il s’enracine dans les traditions de son peuple. Il fréquente le Temple, mais s’en prend à son fonctionnement (Marc 11,15-17). Il critique les pouvoirs (Luc 22,24-27), mais ne fait pas la révolution. On pourrait aligner sans fin les paradoxes qui émaillent la pratique de Jésus.

Qu’en conclure, sinon que le personnage échappe en définitive à la quête historique ? Cette résistance à la capture par des modèles préformés est peut-être – et c’est encore un paradoxe ! – le meilleur service que la recherche historique rend à la théologie. Elle lui évite de se muer en dogmatisme, ou pire, en idéologie. La quête du Jésus historique est une blessure permanente infligée à la tentative de capturer Jésus dans un système dogmatique. Je reviens à mon constat initial : le christianisme vit de se référer à une figure fondatrice qui lui échappe. Le jours où les théologiens penseront pouvoir rendre compte exhaustivement de Jésus de Nazareth, la chrétienté sera en extrême danger.

Conclusion : une responsabilité
——————pastorale de formation


Un mot pour conclure. Comment se fait-il que n’importe quelle théorie sur Jésus, surtout la plus farfelue, se transforme presque à coup sûr en coup médiatique ? J’incrimine l’ignorance du public, à commencer par celui des Eglises. Le plus sûr allié des manipulateurs d’opinion est le non-savoir sur la recherche du Jésus de l’histoire. J’invoque donc la responsabilité des formateurs en Eglise : il y a un savoir à communiquer, une intelligence à transmettre, une attention à éveiller, pour éviter que la foi dégénère en naïveté et la conviction en obscurantisme. Force est de constater que jusqu’ici, les agents de pastorale ont – partiellement du moins – failli à leur tâche de formation. Il est urgent qu’ils surmontent leurs appréhensions et prennent leur place dans le débat sur le Jésus de l’histoire ; il serait paradoxal que les croyants en soient, par dédain, les seuls absents.

Daniel MARGUERAT


Notes : —————————————————————————————
(13) Jésus de Nazareth, Paris, Flammarion, 2007, p. 350. On rappellera que la formule provient du mathématicien Henri Poincaré (1854-1912), pour qui : “La science n’est qu’un immense cimetière d’hypothèses.” ; Poincaré l’affirme dans un sens positif.
(14) Pour une présentation de ces travaux, je renvoie à mon article : “Jésus historique : une quête de l’inaccessible étoile ? Bilan de la “troisième quête””, Théophilyon 6, 2001, p. 11-55.


Pour aller plus loin : ——————————————————————
• Collectif, Jésus, compléments d'enquête, Paris, Bayard, 2007.
• Camille Focant, Jacques Schlosser, Daniel Marguerat, Jean-Marie Sevrin, Le Jésus de l’histoire (Connaître la Bible 4/5), Bruxelles, Lumen Vitae, 1997.
• Pierre Gibert et Christoph Theobald, éds, Le cas Jésus Christ. Exégètes, historiens et théologiens en confrontation, Paris, Bayard, 2002.
- Daniel Marguerat, Enrico Norelli, Jean-Michel Poffet, éds, Jésus de Nazareth. Nouvelles approches d'une énigme (Monde de la Bible 38), Genève, Labor et Fides, 2e éd. 2003.
• Daniel Marguerat, « La "troisième quête" du Jésus de l'histoire », Recherches de science religieuse 87, 1999, p. 397-421.
• “Jésus de Nazareth”, in : Histoire du christianisme, J.-M. Mayeur, Ch. et L. Pietri, etc., éds, tome I : Le nouveau peuple (des origines à 250), Paris, Desclée, 2000, p. 7-58.
L'homme qui venait de Nazareth. Ce qu'on peut aujourd'hui savoir de Jésus, Aubonne, éd. du Moulin, 4ème éd. 2001.
• Jacques Schlosser, “La recherche historique sur Jésus : Menace et/ou chance pour la foi ? ”, Revue des sciences religieuses 80/3, 2006, p. 331-348.

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