29 septembre 2007

HUPODEMA

Voilà un mot grec un peu long, quatre syllabes. En fait, c'est un mot composé avec un préfixe, hupo et un radical dema qui vient du verbe deô et signifie ‘attacher’ ; hupo c’est ‘au-dessus’.

496ab2fc186a5a4f5e95ce737c8ce406.jpg Nous avons donc un mot qui signifie quelque chose comme “attaché ou s’attachant au-dessus” et c’est vraiment ce qui se passe avec hupodema : on l’attache au-dessus du pied.

Hupodema, c’est une sandale.

 Un mot de la Bible,
par Dominique Hernandez ...

 


C’est aussi, selon le cas, une véritable chaussure recouvrant complètement le pied. Et l’on trouve composé sur hupodema un mot pour dire “faiseur de sandale” et un autre encore signifiant “couseur de sandale” ; autrement dit, deux mots pour désigner un cordonnier.

Hupodema n’est pas le seul mot grec signifiant ‘sandale’, il y en a deux dans la Bible, hupodema un peu plus employé que l’autre. Disons tout de suite qu’il n’y a pas énormément de sandales dans la Bible, et très peu dans le Nouveau testament ! Pourtant, un des emplois du mot est très connu, on pourrait même dire célèbre car l’expression qui le contient est presque passée dans le langage courant : “je ne suis pas digne de délier la lanière de sa sandale”. Mais nous y reviendrons tout à l’heure.

Comme toute chaussure, les sandales présentent l’utilité de protéger les pieds, particulièrement quand il s’agit de marcher. Il en existe depuis très longtemps et elle est courante dans tout le monde méditerranéen, en cuir, ou en roseau en Egypte, attachée sur le pied avec une lanière, laquelle peut remonter sur la jambe. Donc pour un voyage, puisque la locomotion est principalement pédestre, on chausse ses sandales. Pourtant Jésus, envoyant ses disciples en mission leur recommande de ne pas prendre de sandales. On lit ce passage dans l’évangile de Matthieu où Jésus s’adresse à ses douze disciples :

« Ne vous procurez ni or, ni argent,
ni monnaie à mettre dans vos ceintures,
ni sac pour la route, ni deux tuniques,
ni sandales ni bâton
car l’ouvrier a droit à sa nourriture.
»

——————————————————Matthieu 10,10

Luc précise autrement et c’est soixante-douze disciples que Jésus envoie en mission :

« Allez, je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. N’emportez pas de bourse, pas de sac, pas de sandale, et n’échangez de salutations avec personne en chemin. »
——————————————————Luc 10,4

Pas de sandale, marcher pieds nus sur les chemins, pierres et poussières et pieds usés, fatigués. Les disciples n’ont même pas droit au minimum nécessaire à un voyage, cette radicalité est surprenante. Les disciples sont envoyés seulement avec le vêtement qu’ils ont sur le dos, seulement avec leur foi. Ils sont envoyés comme des mendiants, dépendants en tout, des habitants des lieux visités pour leur subsistance, et de leur Seigneur pour la raison et le sens de ce qui les a mis en route. Plus loin dans l’évangile de Luc, juste avant d’être arrêté, Jésus demande à ses disciples :
——« Quand je vous ai envoyés sans bourse, ni sac, ni sandale,
——avez-vous manqué de quelque chose ?
»

——«De rien», répondent-ils.
Démunis de tout ce qui peut les garantir contre quoi que ce soit, les disciples aux pieds nus n’ont plus qu’à s’en remettre à leur seul Seigneur pour ce qu’ils ont à faire. Le souci du lendemain s’efface devant la tâche quotidienne : rien à amasser, rien à conserver, rien à protéger, ni sac ni sandale, seulement une mission conjointe à une liberté certaine, celle de servir celui qui envoie. Enlever ses sandales, ne pas en porter, à la fois comme une manifestation de liberté et un témoignage de service : il est de ces gestes dont on n’épuise pas toujours les possibilités qu’il révèle …

Mais comme les autres chaussures, les sandales ne servent pas qu’à protéger les pieds. Il ne s’agit pas seulement d’avoir des sandales ou pas et de les chausser ou pas. Elles ont toujours une valeur symbolique, en général l’accentuation de la symbolique des pieds qu’elles recouvrent et enveloppent, avec le paradoxe que les pieds représentent à la fois ce qui permet à l’humain de se tenir debout et de se déplacer, donc une image de puissance et en même temps c’est la partie du corps la plus susceptible d’être salie, contaminée par un contact impur ou répugnant. Ainsi on enlève ses chaussures par exemple pour ne pas salir un intérieur, un lieu (surtout si c’est un lieu sacré) et en même temps porter des chaussures (des sandales) est un signe de force , de puissance, de pouvoir (les esclaves vont pieds nus).

Faisons d’abord un tour du coté de l’Ancien Testament où l’hébreu Na”aR est traduit par hupodema dans la version grecque de la Septante, par “sandale” en français. Par deux fois, la sandale est l’objet servant à signer un accord ou un désaccord. Dans le livre du Deutéronome (25,9), la loi dite du lévirat oblige un homme à prendre pour épouse la femme de son défunt frère si celui-ci est décédé sans enfant. Le premier fils qui naîtra de ce mariage perpétuera le nom du frère décédé. Mais si un homme refuse d’épouser sa belle-sœur devenue veuve, celle-ci, devant les anciens rassemblés, lui retirera sa sandale du pied et lui crachera au visage. Le texte se termine ainsi :

«Voilà ce qu’on fait à un homme qui ne reconstruit pas la maison de son frère.
Et en Israël, on l’appellera “maison du déchaussé”.
»

Et ce n’est certainement pas une bonne réputation faite à cette maison, ni à cet homme ! Une seule sandale, un seul pied nu, et cela ne va plus droit, selon le droit que dit la loi, mais de travers, l’homme et sa maison deviennent bancals, peu sûrs, peu fiables.
Dans le livre de Ruth, c’est une autre coutume faisant intervenir une sandale qui est rapportée. Lorsque le racheteur, celui qui a la priorité pour racheter le champ de Noémi et épouser Ruth, cède son droit à Booz, il enlève sa sandale et la donne à Booz (Ruth 4,7). Il s’agit là de l’expression d’une autre symbolique : la sandale (la chaussure) signifie la propriété. Dans le livre de Ruth, retirer sa sandale et la donner, c’est renoncer à la propriété du champ. L’idée est que mettre le pied sur un terrain est l’équivalent d’une prise de possession, mais pas un pied nu, un pied chaussé puisque le pied chaussé est synonyme de force, de maîtrise : c’est le pied du soldat, ou du maître. Cette compréhension est largement répandue dans le bassin méditerranéen et des jeux, échanges de sandale ou chaussure avaient encore cours, il y a peu, dans certaines cultures, pour des affaires ayant trait à une question de propriété.

Ceci explique un autre emploi du mot sandale dans l’Ancien Testament, à l’occasion d’un événement rappelé dans le Nouveau Testament, dans le livre des Actes, au discours d’Etienne. Voici ce que rappelle Etienne :

« Au bout de 40 ans, un ange apparut à Moïse au désert au mont Sinaï, dans la flamme d’un buisson en feu. Moïse, étonné par cette vision, voulut s’approcher pour regarder ; la voix du Seigneur se fit entendre : Je suis le Dieu de tes pères, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Tout tremblant, Moïse n’osait plus regarder. Alors le Seigneur lui dit :
“Ôte les sandales de tes pieds car le lieu où tu te tiens est une terre sainte.” ...
»

——————————————————(Actes 7,30-33)
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 Moïse au buisson ardent (fresque), Boticelli

Moïse pieds nus devant le buisson ardent, c’est le récit du livre de l’Exode, au chapitre 3. Pourquoi ôter les sandales ? Justement parce que le pied chaussé marquerait une propriété sur ce coin de désert. Or le Seigneur est là, le Seigneur parle, et c’est lui le maître, le propriétaire du sol. Moïse est là comme un serviteur, que le Seigneur va envoyer en mission pour faire sortir son peuple d’Egypte. Comme un serviteur, humblement, Moïse se tient là pieds nus, sans savoir encore jusqu’où ses pieds le porteront.
Peut-être aussi peut-on penser qu’à sentir le sol, la terre sous la plante de ses pieds, l’homme se souvient qu’il est fait de cette terre, qu’il est partie intégrante, créature dans la création et qu’il est plus difficile de se prendre pour dieu, pour un dieu, quand on a ainsi la sensation d’être tiré du sol. Ce n’est pas grand chose, une semelle de sandale, mais cela pourrait aider à perdre la tête !

Nous voici arrivés maintenant à la célèbre affirmation de Jean le Baptiste, alors que Jésus n’est pas encore venu auprès de lui pour être baptisé :
——« Celui qui vient après moi est plus fort que moi :
——je ne suis pas digne de lui ôter ses sandales
»

——————————————————(Matthieu 3,11)
Ou encore dans l’évangile selon Marc :
——«Celui qui est plus fort que moi vient après moi,
——et je ne suis pas digne, en me courbant,
——de dénouer la lanière de ses sandales.
»

——————————————————(Marc 1,7)
Et chez Luc :
——« Il vient, celui qui est plus fort que moi
——et je ne suis pas digne de délier la lanière de ses sandales
»

——————————————————(Luc 3,16)
Dans l’évangile de Jean on lit :
——« Il vient après moi et je ne suis même pas digne
——de dénouer la lanière de sa sandale.
»

——————————————————(Jean 1,27)
Et lorsque Luc inscrit à nouveau cette parole dans le livre des Actes, il la place dans la bouche de Paul rapportant ces paroles du Baptiste dans une prédication aux juifs d’Antioche de Pisidie :
——« Jean disait : “Qui supposez-vous que je suis ?
——Ce n’est pas moi ! Mais voici que vient après moi quelqu’un
——dont je ne suis pas digne de délier les sandales.”
»

——————————————————(Actes 13,25)
Tout cela pour remarquer que ce n’est pas si fréquent qu’une parole soit répétée cinq fois dans le Nouveau Testament. Une telle unanimité sur cette annonce du Baptiste indique fortement la volonté des évangélistes de l’inscrire comme un charnière entre un monde ancien et le nouveau monde, comme un précurseur, comme celui qui annonce un autre. Autant tous lui reconnaissent un rôle éminent, autant il s’agit de laisser la première place à Jésus. Jean le baptiste porte donc lui-même témoignage de ce qu’il est plus petit, moins fort que Jésus avec cette image de la lanière de sandale qu’il n’est pas digne, lui, Jean, de délier. Comme s’il n’était même pas digne d’être l’humble serviteur de celui qui vient. Car le fort, Jean annonce celui qui est plus fort que lui, le fort, c’est le Dieu d’Israël. « Il faut qu’il grandisse et que je diminue » dit le Baptiste dans l’évangile de Jean (3,30). Le grandissement, l’élévation, mais finalement la reconnaissance de Jésus comme Seigneur, Fils de Dieu va de pair avec l’humilité des témoins, Jean le baptiste, mais aussi Paul dans d’autres termes. La distance entre le Baptiste et Jésus est marquée par la sandale et cette sandale signifie l’indignité ou l’incapacité de Jean face à Jésus.
Il est alors d’autant plus étonnant et signifiant de lire dans l’évangile de Jean, au chapitre 13, le récit du repas pendant lequel Jésus lui-même lave les pieds de ses disciples. La symbolique pieds ou sandale est la même. C’est alors comme si Jésus effectuait le chemin inverse de celui décrit par le Baptiste, et se diminuait pour que grandissent ses disciples.

Alors si une sandale, hupodema , est finalement une petite chose, ses traces, ses empreintes dans le texte biblique disent quand même des choses importantes, des choses à suivre …

Dominique HERNANDEZ

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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 28 avril 2007.

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POUS, le pied

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