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Jésus connu et inconnu

A la recherche du Jésus de l'histoire(1)

Le livre de Joseph Ratzinger / Benoît XVI intitulé “Jésus de Nazareth” a suscité de nombreuses réactions contrastées. Parmi celles-ci, la position critique de Daniel marguerat, professeur de Nouveau Testament à la faculté de théologie protestante de Lausanne, avait été remarquée. Ce dernier a confié le texte d'une de ses conférences à biblique.fr. Qu'il en soit ici remercié.

Introduction

Alors que l’on dit le christianisme essoufflé, la figure de Jésus n’a jamais autant occupé l’actualité culturelle que ces dix dernières années . Pourquoi cet intérêt si vif, et jamais rassasié, pour la figure de Jésus de Nazareth ? Tout n’a-t-il pas été déjà dit, répété et prêché à satiété ? Et pourtant, en permanence, des chercheurs appliquent leurs outils scientifiques aux traces littéraires et archéologiques de son histoire, lançant de nouvelles hypothèses que les médias répercutent avec fracas. Deux mille ans après, l’“énigme Jésus” résiste toujours.

Les émissions TV de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, “Corpus Christi” et “L’origine du christianisme”, ont révélé à un immense public le sérieux et la complexité de la recherche scientifique sur le Jésus de l’histoire. Le “Da Vinci code” de Dan Brown a posé à des millions de lecteurs la question de l’héritage théologique de l’homme de Nazareth. La sensationnelle découverte du texte jusqu’ici inconnu de l’Evangile de Judas, un écrit apocryphe du 2ème siècle, a été exploitée pour remettre en cause le portrait que les évangiles canoniques donnent de l’homme qui a livré Jésus. Un film de James Cameron sur le tombeau de Jésus prétend recomposer des liens entre Jésus, sa femme Marie-Madeleine et leur fils nommé Judas. Dernier en date, le livre du pape Benoît XVI, Jésus de Nazareth(2)), est un best-seller en librairie.

Toutes ces entreprises n’ont pas le même sérieux, et le public est souvent emprunté pour faire la différence entre le gag archéologique et les travaux documentaires fiables. A l’exception du livre pontifical, ces recherches suivent le même scénario. Elles prennent appui sur une source documentaire ou une trace archéologique qu’elles adoptent comme clef de compréhension de l’identité de Jésus. Elles pimentent parfois leur discours à l’aide de la théorie du complot institutionnel : l’Eglise aurait, très tôt, caché la véritable identité de Jésus qu’il s’agit aujourd’hui de dévoiler au grand jour. La visée est de déconstruire l’image de Jésus que livrent les évangiles, ou plutôt à mon avis, celle que véhicule la piété populaire – car dans leur diversité, les quatre évangiles du Nouveau Testament n’offrent pas de Jésus l’image lisse et uniforme qu’on leur prête. La réaction des Eglises à ces opérations est au mieux le malaise, au pire l’hostilité déclarée et la condamnation, comme si ces recherches constituaient une atteinte blasphématoire au Seigneur qu’elles adorent. Le récent livre de Benoît XVI réagit à ce qu’il estime être les excès de la recherche historique ; il présente une lecture théologique très inspirée de l’évangile de Jean comme la seule compréhension adéquate de la personne de Jésus(3).

L’effervescence médiatique de ces dix dernières années autour de la figure du Galiléen n’est que l’amplification d’un débat déjà ancien. La nouveauté est que le débat entre christianisme et culture aujourd’hui – et de façon plus pointue, le débat entre foi et incroyance – ne porte plus tellement sur l’institution ecclésiastique, ni sur le dogme, mais sur Jésus en tant que personnalité historique et figure de référence de la chrétienté. Il faut dire que le christianisme vit d’une particularité unique dans le monde des religions : le Seigneur dont il se réclame appartenait à une autre religion, le judaïsme, qu’il n’a jamais eu l’intention de quitter. L’action de Jésus visait à réformer la foi d’Israël, entreprise à laquelle les autorités religieuses de l’époque se sont opposées. C’est à l’échec de cette réforme que le christianisme doit sa naissance. Le mouvement de Jésus, qui ne fut au commencement qu’une secte juive de croyants messianiques, fut peu à peu poussé, autant par ses succès auprès des non-juifs que par l’hostilité de la Synagogue, à se muer en un groupe religieux autonome. L’histoire nous montre que ce processus d’autonomisation fut long et douloureux, inégal selon les régions de l’empire romain, que l’initiative ne revient pas aux premiers chrétiens, que le divorce dura au moins quatre siècles et que les liens nourriciers avec la culture juive n’ont jamais été rompus d’un coup.

Le christianisme est né d’une réforme refusée, et à proprement parler, sa figure fondatrice ne lui appartient pas. De plus, comme l’homme de Nazareth n’a laissé derrière lui aucun document écrit, les témoignages qui retracent sa vie, ses mots, ses gestes, émanent des communautés qui ont véhiculé et interprété une tradition initialement portée par ses disciples. Reconstruire la vie du Galiléen exige de remonter en deçà de ces témoignages croyants. Voilà qui explique l’épaisseur de l’“énigme Jésus” : derrière le texte des évangiles, les chercheurs scrutent l’obscurité pour deviner qui il fut et comment il apparut à ses contemporains.

La recherche scientifique sur Jésus ne piétine pas pour autant, depuis ses débuts en fin de 18ème siècle. Nous n’en sommes plus aujourd’hui à nous demander si Jésus a existé ou non. La multiplicité des sources documentaires le concernant et leur précocité font de lui le personnage historique le mieux attesté de toute l’Antiquité. Les premières traces littéraires se lisent dans la correspondance de l’apôtre Paul, rédigée entre 50 et 58, soit une vingtaine d’années après sa mort. A l’échelle de l’Antiquité, un aussi bref laps de temps est exceptionnel. En outre, des travaux récents s’efforcent de reconstituer le texte d’une source archaïque des paroles de Jésus (la fameuse “source Q”(4)), à laquelle ont recouru les évangélistes Matthieu et Luc ; sa fixation littéraire remonterait aux années 50, après une période de transmission orale. Bref, mettre en doute l’existence de Yeshouah, rabbi de Nazareth, va à l’encontre de l’évidence. En revanche, fut-il ce que les évangiles disent de lui ? Voilà la question.

Dans un premier temps, je brosserai le parcours en trois quêtes de la recherche sur le Jésus de l’histoire.
J’exposerai ensuite les enjeux théologiques de cette recherche, pour en justifier la nécessité.


1. Les trois quêtes
————————du Jésus de l’histoire


Que vise la recherche du Jésus de l’histoire ? Son objectif est de reconstituer la vie de Jésus de Nazareth à l’aide de données historiques « neutres », c’est-à-dire non infléchies par la subjectivité (positive ou négative) des témoins. Les chercheurs procèdent donc à une critique des documents historiques à disposition en vue d’isoler les éléments dont l’authenticité peut être validée.

Mais de quelles sources documentaires disposons-nous ? Jésus a parlé, mais il n'a rien écrit : aucun document ne nous est parvenu de sa main. Les sources à notre disposition sont donc toutes indirectes ; mais elles sont multiples. La plus ancienne, je l’ai dit, est la correspondance de l'apôtre Paul. Elle fait état de la mort du Galiléen par crucifixion et de la foi en sa résurrection ; par ailleurs, l'apôtre connaît une collection de “paroles du Seigneur”, qu'il utilise (parfois sans les citer) dans son argumentation. Viennent ensuite les évangiles, dans l'ordre d'ancienneté : Marc a été rédigé vers 65 sur la base de traditions remontant aux années 40 ; Matthieu et Luc ont été rédigés entre 70 et 80 en amplifiant Marc ; Jean date de 90-95. Ces écrits ne sont pas des chroniques historiques ; ils font mémoire de la vie du Galiléen, mais dans une perspective de foi qui présente à la fois des faits et leur lecture théologique. Des évangiles plus tardifs absents du Nouveau Testament, dits apocryphes, ont hérité parfois de traditions non retenues par les quatre précédents : notamment l'Evangile de Pierre (120-150), l'Evangile copte de Thomas (vers 150) et le Protévangile de Jacques (150-170). Les sources non chrétiennes sont rares : les historiens romains n'ont pas jugé l'événement digne d'être raconté. Mais un historien juif, Flavius Josèphe, présente dans ses Antiquités Juives datant de 93-94 cette intéressante notice :
À cette époque-là, il y eut un homme sage nommé Jésus, dont la conduite était bonne ; ses vertus furent reconnues. Et beaucoup de juifs et des autres nations se firent ses disciples. Et Pilate le condamna à être crucifié et à mourir...
————————————(Antiquités Juives 18,3,3) (5)
Plus tardivement, le Talmud juif présente une quinzaine d'allusions à “Yeshou” ; elles font état de son activité de guérisseur et de sa mise à mort pour avoir, dit-on, égaré le peuple.

Le développement de cette recherche peut être subdivisé en trois vagues successives, appelées “quêtes”. La première quête couvre le 19ème siècle, la deuxième va de 1950 à 1980, la troisième débute dans les années 1980. Mais le passage d’une quête à l’autre n’a pas totalement tari les précédentes, si bien que l’on peut encore voir paraître aujourd’hui des travaux inspirés par la première ou la deuxième quête(6).


1.1 Première quête ou quête libérale (1778-1906) :
————Jésus, une grande personnalité spirituelle

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La recherche du Jésus de l’histoire a son pionnier : l’Allemand Hermann Samuel Reimarus. Son œuvre, publiée à titre posthume en 1778, déclencha un tollé : l’auteur soutenait que l’enseignement de Jésus avait été falsifié par ses disciples, déçus de la mort de leur maître dont ils attendaient qu’il soit un Messie politique. Pour la première fois paraissait une “vie de Jésus”, reconstruite en deçà des données évangéliques et souvent contre elles. Les recherches qui s’inspirèrent de ce pionnier furent dans un premier temps de tendance très rationaliste : on lisait dans l’évangile la concrétion symbolique de vérités spirituelles ; les miracles et la résurrection étaient expliqués rationnellement ou alors niés (Heinrich Paulus, 1828 ; Friedrich Schleiermacher, 1832). Puis on assiste au retour en force de l’humanité de Jésus : les évangiles sont lus comme des documents biographiques marqués par l’impact de la personne de Jésus ; celui-ci est perçu comme une personnalité religieuse fascinante, dont on tente de reconstituer l’évolution psychologique (Ernest Renan, 1863 ; Auguste Sabatier, 1880 ; Bernhard Weiss, 1882). L’ouvrage de Renan connut à l’époque un succès retentissant, que n’explique pas seulement sa qualité littéraire ; l’auteur réalisait une synthèse audacieuse en conjuguant l’héritage positiviste (“tout dans l’histoire a une explication rationnelle”) avec l’imagination et la sensibilité de la tradition romantique. Son portrait de Jésus reconstitue ses états d’âme et les intègre à une vision idyllique de la Palestine antique.

Du point de vue méthodologique, le mérite des chercheurs de la quête libérale est de procéder à une étude critique des sources documentaires. Comparant entre eux les quatre évangiles canoniques, ils relèvent leurs divergences et optent pour l’authenticité d’une version au détriment des autres. Exemple : faut-il penser que l’homme de Nazareth a défendu l’autorité de la Torah jusque dans ses moindres prescriptions comme le décrit Matthieu (Matthieu 5,17-20) ou qu’il a au contraire affiché une position critique à l’égard de la Loi comme le montre Marc (Marc 7,1-23) ? Autre exemple : la dernière parole de Jésus sur la croix fut-elle un cri de désespoir (Marc 15,34), une parole de confiance (Luc 23,46) ou une déclaration théologique (Jean 19,30) ? Ces questions n’émanent pas d’esprits tortueux ou mal intentionnés ; elles jaillissent de la lecture attentive des textes eux-mêmes et de leur comparaison. La composition théologique à laquelle se livrent les évangélistes a en effet doté leur œuvre d’une orientation qui correspond à la réception de la tradition de Jésus dans leur milieu. Il ne suffit pas d’accumuler ou de mettre bout à bout les informations tirées des quatre évangiles pour composer un portrait synthétique du Galiléen ; les données des évangiles étant souvent divergentes, il s’agit d’opter en fonction de la plus haute probabilité historique.

Mais au nom de quoi
———————décide-t-on de la probabilité historique ?

En 1906, Albert Schweitzer a posé un constat dévastateur : la reconstitution du Jésus de l’histoire est livrée à la spéculation et aux préférences de chaque chercheur ! Chacun, en effet, opte pour le “Jésus” qui lui convient : poète romantique, prophète de conversion ou chantre de l’amour. Schweitzer dénonçait l’absence de critères objectifs permettant d’identifier ce qui est le plus authentique dans les évangiles. Il s’attachait en outre à montrer l’importance du concept de royaume de Dieu pour comprendre qui fut Jésus ; le Galiléen, pour lui, était un prophète saisi par l’imminence de la venue du royaume, persuadé que l’histoire allait bientôt sombrer dans les catastrophes apocalyptiques marquant l’instauration du nouveau monde promis par Dieu (Marc 13).
Ce coup de semonce a paralysé la recherche pour une quarantaine d’années. Elle reprendra sur la base d’une clarification des critères retenus pour l’authenticité, et en prenant en compte l’importance du concept de royaume de Dieu signalée par Schweitzer.

Daniel MARGUERAT

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Notes : —————————————
(1) Cet article reprend et amplifie le texte d’une conférence donnée à l’Université de Lausanne le 7 juin 2007, dans le cadre de la Journée théologique organisée par la Société vaudoise de théologie et la Faculté de théologie et de sciences des religions.
(2)Joseph Ratzinger/Benoît XVI, Jésus de Nazareth, Paris : Flammarion 2007.
(3) Le livre de Joseph Ratzinger/Benoît XVI n’est pas à la hauteur de son ambition. Il présente une lecture théologique de la figure de Jésus sur la base de l’ensemble du Nouveau Testament, ce qui correspond à la compréhension des Pères de l’Eglise des premiers siècles. Cette perspective est respectable, la méditation est souvent belle, mais elle ne satisfait pas aux exigences scientifiques de la reconstruction du Jésus de l’histoire, telles qu’elles seront exposées dans la suite de mon article ; cette reconstruction nécessite un long travail de critique historique des textes, dans le but de déterminer ce qui coïncide le mieux avec les événements originels. Le livre pontifical reprend parfois les résultats de cette critique historique, mais le plus souvent s’en écarte sans justification.
(4) Voir Frédéric Amsler, L’Evangile inconnu. La Source des paroles de Jésus (Essais bibliques 30), Genève, Labor et Fides, 2001 ; Jean-Marc Babut, A la recherche de la Source. Mots et thèmes de la double tradition évangélique, Paris, Cerf, 2007.
(5) L’authenticité de cette notice, transmise sous plusieurs versions, est discutée. Avec bien des chercheurs, je la reconnais authentique une fois purgée de ses gloses chrétiennes tardives. Le texte reproduit ici correspond à ce que l’on peut raisonnablement considérer comme la version de l’auteur.
(6) Le livre de Jean-Claude Barreau, Biographie de Jésus, Paris, Plon, 1993, suit les canons (et la naïveté) de la première quête. Jacques Schlosser a publié en 1999 le résultat de ses recherches sous le titre : Jésus de Nazareth ; cet excellent ouvrage correspond aux normes de la deuxième quête (1ère éd. : Paris, Noesis, 1999 ; 2ème éd. : Paris, Agnès Viénot, 2002).

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Pour lire en ligne la seconde partie de cette conférence, cliquez ici :
1.2 Deuxième quête (1950-1980) : Jésus à l'aube du Royaume.
1.3 Troisième quête (dès 1980) : Jésus le juif.

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La troisième et dernière partie comprend :
2. Les enjeux de la recherche du Jésus de l’histoire
2.1 Jésus de Nazareth et le Christ de la foi
2.2 Quel intérêt à reconstruire l’histoire ?
2.3 Un devoir d’incarnation
Conclusion : une responsabilité pastorale de formation


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