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LEPRA, dans la Bible grecque

Voilà un mot tout simple mais qui pose pourtant de vraies questions aux traducteurs comme aux lecteurs de la Bible. Le plus souvent, il est vrai, ces problèmes sont escamotés par la facilité apparente de la traduction puisque le mot grec lepra a donné en français le mot ‘lèpre’.
Mais qu'est-ce que la lèpre ? D'où vient-elle ? Et est-ce toujours de la lèpre qu'il s'agit quand apparaît le mot lepra ou un mot de la même famille dans un texte biblique ?

Un mot de la Bible,
par Jean-Pierre Sternberger ...

Un peu d'étymologie et d'entomologie...

Les mots de la famille de lepra sont nombreux dans le Premier Testament grec (1) :
Lepra, mais aussi lepraô ou lepriaô, ‘être atteint par la lepra’ ; leproô, ‘communiquer la lepra’ ; et encore les adjectifs lepras, ‘raboteux’, ou leprôdes, ‘rugueux’ présentent tous le radical en d264d81291d6493dcbdbd1b4d31d2cca.jpglep- tout comme le mot grec lepis qui désigne une ‘enveloppe’, ou encore le verbe lepidoô, ‘couvrir d'écailles’ qui a donné en français ‘lépidoptère’, famille des papillons, ces insectes volants couverts d'écailles.

La ou les maladies désignées en grec par le terme lepra sont caractérisées par le fait que la peau du patient semble se couvrir d'écailles. Mais est-ce toujours de la lèpre qu'il s'agit ?

Un peu de médecine et d'histoire...

La ‘vraie’ lèpre, également nommée “maladie de Hansen” du nom du savant qui est parvenu à en isoler le bacille est une maladie relativement contagieuse dont on constate les premières attaques au niveau de la peau avant que ne soient endommagés les terminaisons nerveuses, les doigts, les membres ...

On a pu penser, notamment sur la base de témoignages d'écrivains grecs, que la lèpre avait pour origine le sous-continent indien et qu'elle avait été introduite en Europe par des soldats au retour de la campagne d'Alexandre le Grand en Inde, au 4ème siècle avant notre ère. Les textes bibliques souvent rédigés à l'époque perse (6ème-4ème siècle) et relatant des événements se passant entre le 12ème siècle et le 7ème siècle ne pouvaient renvoyer à ce fléau mais devaient concerner d'autres maladies de peau telle que le psoriasis ou eczéma.
Or voilà que les choses se compliquent et qu'il apparaît que la lèpre a très bien pu faire des ravages au Proche-Orient avant Alexandre.

Des chercheurs de l'Institut Pasteur (voir la revue Science du 13 mai 2005) ayant eu recours à la technique de génomique comparative ont pu démontrer d'une part que tous les cas de contamination par Mycobacterium leprae proviennent de la même souche, et d'autre part que la lèpre serait originaire non pas d'Inde mais d'Afrique de l'Est ou du Proche-Orient. Les résultats de cette étude recoupe des renseignement tirés de textes anciens attestant de la présence de la lèpre en Chine, en Inde mais aussi en Égypte, pays où ont été découverts des squelettes de lépreux datant de 600 ans environ avant J.C. Ces résultats permettent actuellement d'envisager deux scénarios plausibles sur l'origine géographique de la lèpre dans le monde : elle pourrait effectivement être originaire d'Asie, mais il semble cependant plus probable que son point de départ se situe en Afrique de l'Est.

Il n'est donc pas impossible que les Hébreux aient eu à subir cette terrible maladie à une époque bien antérieure à ce qu'on pouvait penser. D'un point de vue historique il n'est pas impossible que Naaman (lire 2 Rois 5) le syrien ait été victime de la maladie de Hansen.
Mais est-ce certain ?

Enquête biblique ...

Où parle-t-on de cette maladie dans la Bible.
Curieusement, en ce qui concerne la Bible Grecque (la Septante) (1) les mots de la famille de lepra ne font leur apparition qu'au chapitre 13 du livre du Lévitique. La Bible Hébraïque évoque ce type de maladie dès le chapitre 4 du livre de l'Exode quand au buisson ardent, Moïse met la main dans son sein et la retire blanche comme neige. Mais la version grecque fait silence là où le texte hébreu comporte un verbe TsaRa” que traduit généralement par “être lépreux”. Il s'agissait pour le traducteur de ne pas fournir d'arguments à la polémique égyptienne faisant de Moïse et des Hébreux un ramassis de lépreux chassé d'Égypte.

Les textes mentionnant des mots de la famille de lepra se trouvent donc surtout en Lévitique 13 et 14 où ils apparaissent à 35 reprises contre 16 pour le reste du Premier Testament (1).
Mais là encore s'agit-il forcément de la maladie de Hansen ?
Lisons les premiers versets de ce texte dans la traduction de la Bible d'Alexandrie (2), sur la base de la Septante :

Et le Seigneur parla à Moïse et Aaron en ces termes :
“... Au cas où survient à un homme, sur le dessus de sa peau, une cicatrice faisant tache luisante et s'il lui survient sur le dessus de sa peau une atteinte de "lèpra", alors il sera conduit à Aaron, le prêtre, ou à l'un de ses fils, les prêtres.

Et le prêtre regardera l'atteinte sur le dessus de sa peau : que le poil sur l'atteinte vienne à virer au blanc brillant et que l'aspect de l'atteinte fasse dépression sur le dessus de la peau, c'est une atteinte de "lepra" ; et le prêtre regardera et il le souillera.
Mais si l'atteinte est luisante d'un blanc brillant sur le dessus de la peau et que son aspect ne fasse pas dépression sur la peau, et que le poil n'ait pas viré au blanc brillant, mais qu'il soit terne, le prêtre mettra à part l'atteinte pendant sept jours.

Et le prêtre regardera l'atteinte le septième jour,
et voici que l'atteinte persiste devant lui, sans que l'atteinte ait évolué sur la peau, le prêtre mettra l'homme à part une deuxième fois pendant sept jours.

Et le prêtre le regardera une deuxième fois le septième jour, et voici que l'atteinte est terne, que l'atteinte n'a pas évolué sur la peau, le prêtre le purifiera ; en effet c'est une tache ; et après avoir lavé ses vêtements il sera pur...

————————————————(Lévitique 13,1-6)


Comment traduire ?

Nous n'entrerons pas ici dans la discussion sur les symptômes décrits. Je soulignerai cependant qu'il s'agit là d'un véritable processus d'investigation et que pour l'auteur il n'est pas évident au premier abord que la personne malade soit victime de la lèpre. Il peut tout aussi bien s'agir d'une simple ‘tache’ inoffensive qui laisse la personne ‘pure’ et donc vraisemblablement non- contagieuse. Il sera donc prématuré de traduire au début de notre texte le mot grec "lepra" par le mot français ‘lèpre’. Peut-être faudrait-il en recourant à l'étymologie du mot grec, utiliser ici une périphrase : “s'il survient que la surface de la peau présente un aspect d'écailles”.
Toutes les formes de lepra ne sont donc pas des lèpres au sens moderne et médical du terme.

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Le meilleur exemple me semble-t-il est celui de Naaman le Syrien dont l'histoire est racontée en 2 Rois 5, l'autre grand texte du Premier Testament où apparaissent des mots de la famille de lepra (lire ce texte). Naaman, général ennemi d'Israël souffre d'une maladie de peau. Mais plusieurs indices laissent supposer qu'il ne s'agit pas de la maladie de Hansen :
• il n'est pas reconnu comme potentiellement contagieux, vit à la cour du roi de Damas et est reçu à celle du roi de Samarie;
• il est guéri par une série de bains dans le Jourdain dont l'eau est riche en souffre et dont on reconnaît les vertus thérapeutiques sur certaines maladies de peau ... mais pas en ce qui concerne la lèpre ;
• si contamination il y a, c'est Guehazi, serviteur d'Elisée qui est victime. Or Guéhazi a reçu de Naaman en cadeau un lot de vêtements qui semblent bien avoir été les vecteurs de la maladie.

Vous l'aurez compris pour bien traduire la Bible, il faut parfois aussi avoir quelques notions de médecine !

Jean-Pierre STERNBERGER


Notes :
(1) "Premier Testament” est une autre façon de nommer la Bible Hébraïque qui deviendra l'Ancien Testament des chrétiens. Les livres de cette Bible Hébraïque furent, comme ce nom l'indique, initialement écrits en hébreu (avec quelques passages en araméen). A partir du 3ème siècle av. J.C. l'expansion de la langue grecque rendit nécessaire la traduction de cette Bible Hébraïque en grec pour des juifs de la diaspora qui pratiquaient plus facilement le grec que l'hébreu. C'est cette traduction que l'on nomme aussi la Bible Grecque ou encore la Septante.
(2) La traduction de la Septante, évoquée dans la note (1) ci-dessus, repose sur un texte hébreu légèrement différent de celui de la Bible Hébraïque que nous connaissons aujourd'hui, de plus les traducteurs grecs ont dû faire de choix liés à leur contexte linguistique et culturel. C'est pourquoi il est intéressant de consulter cette version dont une traduction française existe aujourd'hui sous le titre de “Bible d'Alexandrie” aux Editions du Cerf.


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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 8 septembre 2007.

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