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22 août 2007
ANANKÊ

Voici un mot qui nous fait plonger dans la Grèce antique, dans la mythologie et la pensée si riches de cette culture qui soutient encore celle du monde occidental malgré les strates des siècles.
Anankê est un mot redoutable, une pensée redoutable, une déesse cruelle pour nombre de ceux qui ont affaire à elle,
c’est à dire tous.
Un mot de la Bible,
par Dominique Hernandez ...
Anankê dans la mythologie et la littérature
Anankê, c’est la personnification de la nécessité. C’est une divinité très ancienne, plus ancienne que Zeus. D’ailleurs, c’est une fille d’Anankê, Adrastée, qui sera chargé par la déesse Rhéa de protéger l’enfant Zeus de l’appétit de son père Cronos. Pour certains auteurs, mais en matière de généalogie divine, ils ne sont pas tous d’accord, pour certain auteurs et en particulier Platon, Anankê est également la mère des Moires. Dans le mythe d’Er qu’on peut lire au livre X de La République de Platon, les Moires sont les trois déesses responsables du sort qui échoit aux âmes lors de leur retour dans le monde des vivants grâce à une réincarnation. Elles touchent pour cela un fuseau posé sur les genoux de leur mère Anankê. Les Moires représentent ainsi le destin, associé à la notion de récompense et de punition par rapport à la vie passée du défunt.
Nécessité, mère du destin, Anankê touche ainsi au plus près l’existence des hommes (et même des dieux). Elle n’est cependant pas beaucoup vénérée en tant que déesse, sauf dans l’orphisme, ce culte à mystère pour lequel l’être humain erre de réincarnation en réincarnation car il a oublié son origine divine, ce dont il lui faut se souvenir par des procédés de purification.
————————(Anankê, représentée sur un vase antique)
Mot commun aux échos multiples, anankê mêle surtout le tragique aux existences et si les tragédies grecques imprègnent si profondément la culture, c’est que nul ne peut échapper au filet du destin, ni Œdipe, ni Iphigénie, ni Hélène, ni Achille. Et même les dieux qui jouent tant avec les sentiments et les réactions des humains ne sont pas à l’abri des impératifs de la nécessité.
Beaucoup plus récemment, c’est avec Victor Hugo qu’anankê trouve une éminente place dans la littérature française, puisque c’est après avoir vu, lu un “anankê” graffiti/graffité sur les murs de la cathédrale Notre-Dame que le grand homme écrivit le roman, la tragédie “Notre Dame de Paris”. Victor Hugo emploie même le vocable tel quel dans plusieurs œuvres ; par exemple le poème “Bon conseil aux amants” commence par ces mots :
———« l’amour fut de tout temps un bien rude anankê».
Ou encore dans “Au cheval” :
———« Brise anankê, ce lourd couvercle,
———sous qui, tristes, nous étouffons».
Cette dernière expression, comme un appel à l’aide désespéré, révèle la tristesse de la condition humaine quand elle se comprend comme soumise, contrainte par la nécessité et le destin, la fatalité. Soumission, enfermement, impuissance, enchaînement implacable, tragédie inéluctable, cette vision de l’existence humaine est-elle celle des écrits du Nouveau Testament ?
Anankê dans le Nouveau Testament
L’utilisation d’anankê dans ces écrits livre quelques renseignements.
Le premier, c’est la relativement faible utilisation du terme : peu d’occurrences à anankê, une vingtaine, qu’une édition en français comme celle de la Traduction Œcuménique de la Bible (TOB) répartit assez largement sous le signe de la contrainte, traduction la plus fréquente (presque la moitié des cas), évidemment aussi la nécessité mais également la détresse, l’angoisse, voire la misère. Anankê paraît déjà bien déchue de la position primordiale qui est la sienne dans la Grèce antique.
Le registre est incontestablement négatif alors voyons de plus près ce qu’il en est.
• Dans les évangiles, il faut chercher l’anankê car on ne la trouve que deux fois, chez Luc et chez Matthieu. Dans l’évangile de Luc, une parabole met en scène un homme qui organise un grand festin. Cependant, les invités répondent au serviteur venu les avertir que tout est prêt qu’ils ont autre chose à faire : l’ un a acheté un champ – il doit aller le voir, un autre une paire de bœufs –il faut aller s’en occuper, un autre encore vient de se marier –il est retenu à son foyer. Les invités ne viennent pas, alors le maître de maison envoie son serviteur chercher les pauvres, les estropiés, les aveugles qui sont dans les rues pour remplir sa maison.
Et comme il reste encore de la place, il dit à son serviteur :
« Va-t-en par les routes et les jardins,Voici anankê sous la forme verbale. Aux nécessités du monde représentées par les excuses des invités répond la nécessité de Dieu, ici le maître de maison, qui veut que sa maison soit remplie, et qu’à l’abondance du festin répondent la multitude des convives. D’ailleurs, il semble que l’espace de sa maison se multiplie, s’élargisse au fur et à mesure que les gens entrent. Les bénéficiaires de la fête viennent, pour les derniers, de loin, ils ont inconnus, étrangers, voire étranges, mais peu importe, l’important étant que le plus grand nombre prenne part au repas. La force employée pour les faire entrer dans la maison est-elle la force de la contrainte ?
et force les gens à entrer, afin que ma maison soit remplie. Force les gens à entrer. »
—————————————(Matthieu 22,9 // Luc 14,23)
Une telle interprétation est dangereuse, on voit bien à quels abus elle peut conduire, elle a conduit, quand l’Eglise se prend pour l’armée d’un Dieu auquel nul ne doit résister. C’est alors que la fête dérive en tragédie, oppression, condamnation, mise à mort, quand la notion de contrainte n’est pas revisitée par l’Evangile qui la transforme en persuasion, quand l’emploi de la force armée n’est pas converti en force de conviction. Ils seront nombreux à pâtir de cette interprétation légitimée par Augustin lui-même. Ainsi les protestants souffriront beaucoup de la justification religieuse de la violence contre laquelle un Pierre Bayle par exemple s’élèvera avec vigueur et talent pour affirmer que, de la contrainte, ne peut pas naître la foi.
• L’évangile de Matthieu place anankê dans la bouche de Jésus répondant à une question des disciples qui veulent savoir qui est le plus grand dans le Royaume des Cieux (Matthieu 18). Jésus commence par placer un enfant au milieu d’eux, puis poursuit sur les petits :
« Quiconque entraîne la chute d’un seul de ces petits qui croient en moi, il est préférable pour lui qu’on lui attache au cou une grosse meuleLa chute, plus exactement dans le texte le scandale, c’est qu’un petit perde la foi en Christ à cause du comportement, des paroles du monde ou d’un homme. Le souci de Matthieu est de mettre en garde les membres de la communauté chrétienne, de les appeler à la plus grande vigilance. Puisque d’une part le scandale est une réalité inhérente (anankê) du monde, monde en tant qu’espace où œuvre le mal, et puisque d’autre part la communauté existe dans le monde qui est aussi l’espace dans lequel se déploie sa mission, ses membres doivent particulièrement veiller à ne pas se laisser entraîner à participer au scandale, veiller à ne pas succomber à cette menace qui existe réellement. A la nécessité du monde, aux contraintes provoquées par les effets du mal dans le monde, Matthieu répond par l’exhortation à la résistance de la foi, ce qui signifie bien qu’il n’est pas de fatalité du mal; une puissance active, certes, mais à laquelle le dernier mot n’appartient pas.
et qu’on le précipite dans l’abîme de la mer.
Malheureux le monde qui cause tant de chutes !
Certes, il est nécessaire (anankê) qu’il y en ait,
mais malheureux l’homme par qui la chute arrive ! »
———————————————(Matthieu 18,6-7)
Quant à l’apôtre Paul, le terme anankê lui est un peu plus familier qu’aux évangélistes. Il peut s’agir pour lui de mettre en avant la liberté des engagements du chrétiens dans des domaines aussi divers que le célibat ou la collecte. Aucune contrainte ne saurait être exercée et si l’on préfère se marier plutôt que de rester célibataire, qu’il en soit ainsi !
En revanche, il est des contraintes dont Paul fait état à plusieurs reprises dans la seconde épître aux Corinthiens (2 Corinthiens 6 et 12 et en 11) : ce sont celles qu’il subit en tant qu’apôtre, et elle sont nombreuses : coups, insultes, prisons, émeutes, fatigues, veilles … mais il y a également ses propres faiblesses et contraintes, par exemple la maladie. Or ces contraintes aussi lourdes et périlleuses soient-elles n’altèrent en rien la conviction de Paul ni son engagement dans son apostolat. Car sa confiance est en Christ, elle s’appuie sur l’amour de Dieu que rien ne éloigner ni affaiblir et cette confiance lui permet d’intégrer toutes ces expériences dans son existence non comme des signes de sa propre excellence, mais comme l’effet, ainsi qu’il l’écrit, de ce que c’est Christ qui vit en lui et que lui, Paul, ne vit que de ce qui lui est donné par la grâce de Dieu. Ces dons de joie et de liberté sont indépendants des vicissitudes de son ministère et de son existence mais lui permettent de les affronter, de les traverser sans rien perdre de son identité.
S’il est alors une nécessité pour Paul, c’est celle d’annoncer l’Evangile, ainsi qu’il l’écrit, toujours aux Corinthiens, dans la première épître au chapitre 9 :
“Car annoncer l’Evangile n’est pas un motif d’orgueil pour moi, c’est une nécessité qui s’impose à moi :Dieu veut se servir de lui, Paul, faible, avorton comme il le dit de lui-même, pour porter témoignage de la puissance de l’Evangile et Paul répond à cette logique folle devant les raisons du monde, à cette confiance qui casse la logique de la Loi.
malheur à moi si je n’annonce pas l’Evangile ! ”
———————————————(1 Corinthiens 9,16)
Il reste qu’un emploi d’anankê par l’apôtre pose un problème, justement par sa conformité à la logique du monde. Il s’agit du célèbre passage de l’épître aux Romains (chapitre 13,1-7) où Paul traite de la soumission aux autorités. Il commence ainsi :
“Que tout homme sois soumis aux autorités qui exercent le pouvoir, car il n’y a d’autorité que par Dieu et celles qui existent sont établies par lui.”Paul poursuit un peu plus loin :
“C’est pourquoi il est nécessaire de se soumettre,La raison avancée par Paul semble assez stupéfiante : c’est que toute autorité étant suscitée par Dieu, elle concourt naturellement au bien et s’oppose au mal. Voici un optimisme bien souvent démenti par l’exercice du pouvoir lui-même, à n’importe quelle époque qu’on se situe. On voit tout de suite le danger d’un tel argument, les contraintes, oppressions et misères qui découleraient d’une telle légitimation du pouvoir. La conscience ne porterait-elle pas justement à une critique de l’autorité plutôt qu’à une soumission sans condition ?
non seulement par crainte de la colère,
mais encore par motif de conscience.”
L’ordre de l’empire romain approche-t-il donc l’idéal du bien suggéré par Paul ?
Lorsque l’apôtre écrit, dans les années 50, le pouvoir impérial n’est pas ouvertement et franchement hostile au christianisme et celui-ci peut encore compter sur une relative neutralité et sur des lois qui valent toujours mieux que le chaos. Mais il suffira de quelques années pour que l’empire se sente menacé par les idées et les pratiques des chrétiens et les persécutions se déchaîneront, à grande ampleur. C’est dans le même corpus du Nouveau testament que nous pouvons alors lire une nouvelle compréhension de l’empire comme irréductiblement antagoniste de la foi. Le livre de l’Apocalypse s’élève vigoureusement contre l’empereur qui se prend pour un dieu, au nom du Dieu dont le Christ a été crucifié comme un malfaiteur mais qui est le seul souverain de l’univers.
Vous connaissez peut-être l’expression : nécessité fait loi. Mais si anankê a pu gouverner les esprits et les enfermer dans le destin, elle ne peut plus régner sur ceux qui en Christ sont devenus de nouvelles créatures.
Dominique HERNANDEZ
L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 27 janvier 2007.
12:25 Publié dans Miettes de CRAB | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note






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