« Comment lire la Bible ? | Page d'accueil | Job et le Dieu écologiste (2ème partie) »
22 juillet 2007
Job et le Dieu écologiste (1ère partie)
“Le Dieu de Job est-il écologiste ?”
Etrange question que l'on pressent provocatrice,
et en tout cas quelque peu anachronique.
D'où vient que l'on puisse se poser une telle question ?
Quelques mots d'introduction à propos du livre de Job qui pose et discute la redoutable question de l'origine du mal :
• Les deux premiers chapitres nous racontent qu'à l'instigation du diable, Job, homme juste et riche perd tout, ses biens, sa famille, et sa santé (lire Job 1).————————Satan tourmentant Job, William Blake
• Suit alors un long débat entre Job et trois de ses amis sur l'origine du mal qui l'atteint (chapitres 3 à 31), et la clef d'interprétation des amis de Job est que ses tourments ne peuvent venir que d'une faute de sa part. En effet, comme Dieu et juste, bon, et tout-puissant, le mal qui frappe Job ne peut que témoigner d'une faute de sa part. Mais durant une trentaine de chapitres de joutes oratoires, Job résiste à cette interprétation traditionnelle en protestant de sa justice.
• Après avoir silencieusement écouté les vieux sages parler, le jeune Elihou intervient enfin (chapitres 32 à 36) , et promet à tous une explication pertinente et nouvelle. Il développe alors quatre discours véhéments, qui, de fait, n'apportent pas grand-chose de nouveau à la discussion !
Simplement, dans son quatrième discours (36,26—37,24), Elihou développe largement un argument déjà présent ici ou là dans la discussion précédente : il s'agit de la maîtrise absolue de Dieu sur la création.
Ecoutons Elihou, c'est au chapitre 36, les versets 26 à 33 :
“Dieu est grand, mais nous ne le comprenons pas ;
le nombre de ses années est incalculable.
Il attire les gouttes d'eau
qui s'évaporent et retombent en pluie ;
les nuages la laissent couler,
ils la répandent sur la multitude des humains.
Qui comprendra le déploiement des nuages,
le tonnerre de sa voûte ?
Il déploie autour de lui sa lumière,
il recouvre les profondeurs de la mer.
Par tout cela il juge les peuples,
il donne la nourriture en abondance.
Il prend l'éclair dans ses mains,
il lui assigne sa cible.
Il s'annonce par son tonnerre ;
le troupeau pressent son approche. ...”
A la lecture de ces versets, on comprend sans doute mieux d'où vient le titre de cet article. En effet, si l'on met Dieu de côté, on croirait entendre une leçon sur le cycle de l'eau !
Et le jeune Elihou de poursuivre quelques versets plus loin :
“... Dieu tonne des choses étonnantes ;
il fait de grandes choses que nous ne connaissons pas.
Il dit à la neige : « Tombe sur la terre ! »
Il le dit à l'averse, à la pluie, aux plus fortes averses.
Il ferme d'un sceau la main de tout être humain,
afin que tous se reconnaissent comme son oeuvre.
L'animal sauvage se retire dans son repaire ;
il demeure dans sa tanière.
L'ouragan vient du sud,
et le froid des vents du nord.
Par son souffle Dieu produit la glace,
et l'étendue de l'eau se fige.
Il charge d'humidité les nuages,
il disperse la nuée étincelante.
C'est lui qui les fait tournoyer en tous sens,
les dirigeant pour qu'ils exécutent
tout ce qu'il leur ordonne
dans le monde, sur la terre ;
c'est comme un bâton dont il frappe sa terre ;
ou c'est comme un signe de sa fidélité
qu'il les fait apparaître. ...”
—————————————————(Job 37,5-13)
Voilà maintenant un cour de climatologie !
Que viennent faire ces leçons de science naturelle au cœur d'un débat sur l'origine du mal ?
Pour répondre à cette question, il nous faut faire un détour par la notion de ‘sagesse’. Non pas la sagesse opposée de la turbulence, mais la Sagesse comme principe antique de l'harmonie du monde. Cette Sagesse qui est personnifiée dans le libre biblique des Proverbes (chapitre 3 et 8), cette Sagesse qui est l'héritière de la divinité égyptienne MAÂT.
En Egypte en effet, la sagesse est personnifiée par la déesse MAÂT, une jeune fille coiffée d'une plume d'autruche. C'est une des notions les plus importantes de la théologie égyptienne ; MAÂT deviendra même “fille de Rê” le grand dieu solaire. C'est elle qui est garante de l'ordre universel, de l'équilibre cosmique, de la vérité, de l'équité et de la justice. Et lors du jugement des morts, c'est encore MAÂT qui, placée dans un des plateaux de la balance, sert à peser le cœur des défunts, en même temps qu'elle préside à cette ultime évaluation.
—Entre le ciel (Nout) et la terre (Geb), Maât accompagne Ré (le dieu
solaire) sur sa barque , cosmologie égyptienne tirée du Livre des morts.
Si l'ensemble du Moyen-Orient ancien connaît ces courants de pensée de la sagesse, c'est bien en Egypte que la littérature sapientiale (de sapientia = ‘sagesse’ en latin) offre le plus grand développement, et ce, au moins dès 2770 av. J.C. (avec la “sagesse d'Imhotep”). Et le livre biblique de Job a plusieurs autres points de contact avec l'Egypte.
D'autres passages bibliques montrent aussi cette proximité : pensons par exemple au magnifique Psaume 104, qui reprend un hymne égyptien au dieu solaire pour en faire une louange de Yawhé.
Assez conservateur et reflétant l'idéologie pharaonique, le courant de la sagesse place le souverain en responsabilité de conserver le monde dans l'état créé par les dieux et donc de lutter contre les forces du chaos qui en menacent l'ordre, en se conformant à la sagesse.
La Sagesse biblique, HoKMaH en hébreu,est donc l'héritière de la MAÂT égyptienne, le principe d'harmonie du cosmos et de sa conservation. Pour s'en convaincre, il suffit de lire Proverbes 3, les versets 19 à 22 :
“C'est par la sagesse que le Seigneur fonde la terre,
c'est par l'intelligence qu'il installe le ciel ;
c'est par sa connaissance que les abîmes se sont ouverts et que les nuages distillent la rosée.
Mon fils, garde, sans qu'elles s'éloignent de tes yeux,
la raison et la réflexion : elles seront la vie de ta gorge et la grâce de ton cou.”
On peut aussi lire Proverbes 8, les versets 22 à 32 :
“...Le Seigneur m'a produite, (moi la Sagesse),
comme le commencement de son activité,
avant ses oeuvres du temps jadis.
Je suis investie depuis toujours,
depuis le commencement, depuis l'origine de la terre.
J'ai été mise au monde quand il n'y avait pas d'abîmes,
pas de sources chargées d'eaux ;
avant que les montagnes soient en place,
avant les collines j'ai été mise au monde ;
il n'avait encore fait ni la terre, ni les campagnes,
ni le premier grain de la poussière du monde.
Lorsqu'il installa le ciel, j'étais là ;
lorsqu'il traça un cercle à un horizon, sur l'abîme,
lorsqu'il fixa les nuages en haut
et que les sources de l'abîme jaillirent avec force,
lorsqu'il assigna à la mer ses limites,
pour que les eaux n'en passent pas les bords,
lorsqu'il traça les fondations de la terre,
j'étais à ses côtés comme un maître d'oeuvre,
je faisais jour après jour ses délices,
jouant devant lui en tout temps,
jouant avec le monde, avec sa terre,
et trouvant mes délices parmi les humains.
Maintenant donc, mes fils, écoutez-moi ;
heureux ceux qui gardent mes voies ! ...
Dans ces deux passages du livre des Proverbes, l'idée est très claire :
• Par la Sagesse, Dieu a créé et maintient un monde d'harmonie et d'équilibre. Et la sagesse humaine consiste précisément à se conformer à la Sagesse divine. C'est seulement ainsi que le bonheur des humains est possible. Voilà une idée qui, Dieu mis à part, est très proche de l'écologie moderne.
Pour en revenir à Job, le discours final qu'Elihou lui adresse tire de façon systématique les conséquences de ce principe d'harmonie initiale :
• Pour Elihou, l'insondabilité des desseins divins devrait dispenser Job de poser des question sur son sort !
L'argument de la grandeur et de la puissance divine est sensé réduire Job au silence.
• Pour Elihou, Job a tort. Job à l'outrecuidance de protester vers le ciel contre son sort, alors qu'il est lui-même sans doute responsable de son malheur.
Mais la réponse à la question du mal, qui est développée dans le discours enflammé du jeune Elihou, est finalement aussi insatisfaisante que celles de ses quatre aînés.
En quoi peut-elle aider Job ? ———Job entouré d'Elihou et des ses trois amis, William Blake
Bien sûr que les humains sont souvent responsables pour tout ou partie de leurs propres malheurs. Mais peut-on sérieusement dire avec les amis de Job, que ce soit toujours le cas ? Avec Job, nous le pressentons bien, la sagesse traditionnelle est en crise. Dans le livre de Job, après le discours d'Elihou, c'est enfin Dieu qui va parler, en reprenant d'ailleurs à sa façon la thématique "écologique" développée par Elihou. C'est ce que nous découvrirons dans le prochain article en ligne.
Patrice ROLIN
La semaine prochaine, retrouvez la suite de cette note ...
—•o0O0o•—
L'article qui précède est la première partie de l’émission du “Cycle biblique” sur Fréquence Protestante 100.7 FM du samedi 28 juillet 2007 (dans le cadre d’un cycle estival sur le thème : "Bible et écologie”).
23:45 Publié dans Miettes de CRAB | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note







