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KOPTÔ

Koptô signifie… et bien koptô a plusieurs sens, des sens qui se tiennent les uns aux autres, mais commençons par déplier la série par le commencement, et le premier sens de koptô , c’est ‘frapper’. On entend bien d’ailleurs en prononçant le mot koptô que ça claque, que c’est dur : entre le k et l’association du p et du t, on perçoit presque le son des coups. Cependant, le substantif français ‘coup’ n’est pas issu de koptô en dépit de la similitude des sons. A force de frapper, on finit au minimum par secouer et fatiguer, et au plus, au pire, par ‘abattre’. koptô est un verbe d’armes, un verbe de guerre ; il arrive ainsi qu’on s’en serve, notamment dans les écrits grecs de l’Ancien Testament, pour signifier la ‘défaite’, et le ‘massacre’ d’un homme, d’un groupe, d’une armée.

Un mot de la Bible,
par Dominique Hernandez ...

Ce premier sens de koptô n’est pas présent dans le Nouveau Testament, mais nous y rencontrons un second sens, facile à deviner. Car il n’y a pas que des hommes que l’on puisse abattre, mais aussi des arbres et cela se dit aussi ‘couper’. Couper des arbres, couper des branches (Marc 11,8), couper autre chose, couper en morceaux (mais parfois simplement ‘entailler’). Couper, c’est un second sens de koptô.
Mais ce n’est pas tout, revenons à la première signification : ‘frapper’. Si l’on ne frappe pas un autre, mais qu’on se frappe soi-même et particulièrement qu’on se frappe la poitrine. C’est le troisième sens de koptô : ‘se frapper la poitrine(Matthieu 11,17 ; 24,30) . On exprime ainsi, d’une manière relativement universelle une lamentation, plus spécifiquement une lamentation de deuil , et d’ailleurs, koptô, quand il est employé dans ce sens, est parfois, selon les versions, directement traduit par 'se lamenter’ dans les textes bibliques (Apocalypse 1,7 ; 18,9).

Nous voyons donc tout se tient bien, les significations de koptô sont bien serrées les unes aux autres, mais dans un champ très large car enfin, on ne voit pas directement en français quel peut bien être le rapport entre couper une branche, et se lamenter parce qu’un deuil est survenu. Et bien le rapport, c’est koptô, ou un de ces composés, car koptô peut s’allier à plusieurs préfixes, qui, dans le Nouveau Testament, expriment particulièrement l’idée de jeter loin de soi ce qu’on a coupé. Nous verrons cela plus en détail.
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————————La mise au tombeau, Rembrandt 1645

• Mais reprenons par la dernière signification de koptô évoquée : la lamentation de deuil. Les rites funèbres ont bien établis dans le peuple d’Israël et on en trouve de nombreuses traces dans le Nouveau testament, par exemple lorsqu’il est question de l’ensevelissement de Jésus ou encore dans le récit de la résurrection de Lazare (Jean 11,1-44). Parmi ces rites, le geste de se frapper la poitrine exprime la douleur de la perte, de l’arrachement de celui qui est décédé au monde des vivants et à l’affection des siens. Il y a bien dans la mort la notion d’une rupture, d’une coupure, et donc d’une douleur dont la part physique est réelle et cela même si le siège des émotions n’est pas, dans toutes les cultures, localisé dans le cœur. Quand la mort vient frapper et mettre fin l’existence d’un être, ceux qui lui sont proches se trouvent amputés, une part d’eux-mêmes est coupée et l’existence qu’ils menaient jusqu’alors prend aussi fin.
Il faut vivre encore, mais sans celui qui n’est plus. Se frapper la poitrine manifeste et extériorise la souffrance du deuil aussi bien que les mots, aussi bien que les pleurs. Le bouleversement est trop grand et la ritualité l’exprime autant qu’elle le contient dans une mesure qui est socialement à la fois respectueuse et supportable.

C’est ainsi que lorsque Jésus arrive dans la maison de Jaïrus, le chef de la synagogue, à qui l’on vient d’annoncer la mort de sa fille tant chérie, on pleure et on se frappe la poitrine. Et on se moque de Jésus qui interrompt le rite :
——« Ne pleurez pas, elle n’est pas morte, elle dort.» (Luc 8,52)
Et l’on imagine alors que les bras qui se refermaient violemment sur du vide, venant heurter la poitrine des endeuillés, se refermeront avec tendresse sur la jeune fille réveillée dans la vie.

C’est également dans l’évangile selon Luc que koptô est encore utilisé dans le contexte du deuil, mais cette fois, la mort n’a pas encore frappé, mais elle est annoncée, inévitable. Sur le chemin du Golgotha, alors que Jésus marche vers le supplice, précédant Simon de Cyrène qui porte la croix, “ une grande multitude du peuple suit, entre autre de femmes qui se frappaient la poitrine et se lamentait sur lui.(Luc 23,27)

Autre évocation de la lamentation, celle annoncée dans un tout autre contexte, dans le livre de l’Apocalypse, celle des rois de la terre alliés de la prostitution et du luxe de la grande Babylone et qui pleurent lors de sa chute comme tous ceux qui tous qui étaient séduits et profitaient de sa richesse (lire Apocalypse 18).

• Après cette rapide ébauche d’un des rites du deuil, voyons maintenant le second sens de koptô que nous découvrons dans le Nouveau Testament, la signification de ‘couper’. On peut tout couper avec koptô.
On peut couper des feuillages, et les étendre sur le chemin au passage d’un éminent personnage, pour lui rendre honneur, orner le chemin, éviter le soulèvement de la poussière, mais comment couper à la question, de savoir qui est vraiment celui qui vient, car ce prophète, ce roi, ce messie ainsi célébré ne vient-il pas assis sur un ânon, l’humble petit d’une ânesse ? L’entrée de Jésus à Jérusalem se fait de manière bien paradoxale et ce n’est pas parce qu’elle répond à l’annonce du prophète Zacharie qu’il faut éviter de s’interroger et de réfléchir plus en avant sur un roi qui vient sans faste et sans arme pour annoncer la paix aux nations selon la prophétie de Zacharie. Mais pour revenir aux branchages coupés, cette tradition prenait également place lors des fêtes juives des Tentes et de la Dédicace, les branchages étaient agités au rythme des chants des Psaumes et des processions au Temple. On les appelait d’ailleurs des “hosannas”, d’après cette exclamation hébraïque signifiant à peu près “sauve maintenant !” ou “sauve, nous t’en prions !” et devenue aussi un cri de louange.

Après les branches, ce sont les arbres que l’on coupe, particulièrement dans une parabole de Jésus, celle d’un figuier (Luc 13,6-8), planté dans une vigne, mais un figuier stérile, que le propriétaire ordonne au vigneron de couper puisqu’il ne donne pas de fruit. Mais le vigneron de demander un délai, car avec un bêchage qui préservera l’humidité du sol, avec un peu de fumier enfoui à son pied, le figuier donnera peut-être du fruit l’année suivante. Sinon c’est dit, on le coupera cet arbre inutile et qui ne répond pas à l’attente, à l’espérance de celui qui l’a planté et qui a patienté déjà trois années. « Sinon tu le couperas ».
La dernière phrase de cette parabole est aussi tranchante que le fil de la cognée qui se profile à l’horizon de l’année de délai. L’avenir du figuier n’est pas gagné …
Mais en fait, il n’est pas question d‘un arbre.
Dans la Bible, les arbres sont souvent des hommes (lire la note Les arbres de la Bible). Dans la Bible, les arbres sont les images, des métaphores des êtres humains. La Bible est pleine d’histoires d’arbres qui sont des histoires d’hommes, des histoires pour faire réfléchir les humains sur leur condition, leurs désirs, leurs choix, leur présent et leur avenir.
Alors si le figuier est un être humain, son avenir dépend de sa réponse aux soins du vigneron, qui est le Christ. Et ce Christ ne vient pas trancher, juger et condamner, mais apporter, offrir les conditions et le temps qu’il faut pour que l’être humain reçoive enfin le salut que Dieu souhaite pour lui. La bonne nouvelle de la parabole, c’est justement que la coupe de l’arbre n’est souhaitée ni par le vigneron qui intercède, le Christ, ni par le propriétaire qui accepte la proposition du délai et de l’aide, Dieu.

Ceci nous conduit à relire la prédication d’un des grands hommes du Nouveau Testament, Jean le baptiste …
Nous la lisons dans l’évangile selon Matthieu :
« Engeance de vipères, qui vous a montré le moyen d’échapper à la colère qui vient ? Produisez donc du fruit qui témoigne de votre conversion ; et ne vous avisez pas de dire en vous-mêmes : nous avons pour père Abraham. Car je vous le dis, des pierres que voici, Dieu peut susciter des enfants à Abraham. Déjà la hache est prête à attaquer la racine des arbres ; tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit va être coupé (koptô) et jeté au feu. »
—————————————————(Mathieu 3,7-10)

Celui qui entre à Jérusalem en passant sur les branchages coupés n’est pas vraiment le Messie justicier et sans pitié attendu par Jean le Baptiste. Le précurseur, s’il a su que le Messie venait, n’en savait pas beaucoup plus sur lui, et sa prédication s’est appuyée sur les images transmises par d’autres prophètes, par des psaumes et d’autres Livres de ce qu’on n’appelait pas encore l’Ancien Testament. Le Messie qui vient ne va pas lui-même couper, ou retrancher, ou jeter au feu, mais appeler inlassablement à son tour à la conversion, à l’accueil du salut qu’il est. Et certes, si des enfants d’Abraham seront suscités hors du peuple d’Israël, ce sont la responsabilité et la réponse de chacun qui sont provoquées et qui feront jugement. L’écart entre Jean le Baptiste et Jésus se lit aussi dans la manière dont se déploiera le ministère de Jésus face à l’attente du peuple. La coupure ne vient pas forcément là où on l’attend, là où on le croit.

Car elle vient tout de même, on n’échappe pas à koptô. Après couper les arbres qui représentent des hommes, voici un dernier emploi remarquable de koptô, présent dans deux évangiles synoptiques (Matthieu et Marc) repris même par deux fois dans celui de Matthieu. Nous le lisons dans l’évangile selon Marc, chapitre 9, à partir du verset 42 :
« Quiconque entraîne la chute d’un seul de ces petits qui croient en moi, il vaut mieux pour lui qu’on lui attache au cou une grosse meule et qu’on le jette à la mer. Si ta main entraîne ta chute, coupe-la ; il vaut mieux que tu entres manchot dans la vie que d’aller avec tes deux mains dans la géhenne, dans le feu qui ne s’éteint pas. Si ton pied entraîne ta chute, coupe-le ; il vaut mieux que tu entres estropié dans la vie que d’être jeté avec tes deux pieds dans la géhenne. »
Continuons pour savoir quand même où ces paroles mènent :
« Si ton œil entraîne ta chute, arrache-le ; il vaut mieux que tu entres borgne dans le royaume de Dieu que d’être jeté avec tes deux yeux dans la géhenne, où le ver ne meurt pas et où le feu ne s’éteint pas. Car chacun sera salé au feu. C’est une bonne chose que le sel. Mais si le sel perd son goût, avec quoi le lui rendra-t-on ?
Ayez du sel en vous-même
et soyez en paix les uns avec les autres.
»
Il s’agit bien sûr d’un langage parabolique, il n’est pas question de se couper un pied ou une main comme on coupe une branche d’arbre ! Pas question non plus de penser ce corps à la manière de Paul, comme un ensemble de croyants, et de vouloir retrancher des personnes d’une communauté ! Mais l’image est extrêmement forte, dramatique, percutante ; c’est que la question est d’une extrême importance. Le scandale contre lequel ces paroles mettent en garde, concerne les obstacles à la foi de ceux que Jésus appelle les petits, le scandale est ce qui détourne quelqu’un du salut, provoque la mort de sa foi et l’entraîne loin de la vie de l’Evangile ; un meurtre en quelque sorte. C’est grave et l’image de la coupure, de couper ce qui entraîne la chute en provoquant le scandale, pied ou main, met en évidence la responsabilité personnelle de chacun. C’est à moi de veiller à ne pas être occasion de chute pour l’autre, et il se peut que pour l’éviter, le prix à payer soit élevé, comme le prix du sel, comme le prix d’un sacrifice, mais c’est aussi celui de la paix véritable.
(Luc 23,27).

Dominique HERNANDEZ


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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 23 décembre 2006.

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