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Entre mythes et réalités ... (suite 1)

La note ci-dessous poursuit l'article sur l'histoire de l'Israël biblique Entre mythe et réalités ... par Jean-Paul Morley.
Déjà en ligne :

Introduction : Histoire et histoires
1. Le temps du mythe : Les origines

2. Le temps des récits légendaires : les patriarches

Une première rupture, forte, apparaît dans le récit biblique, au chapitre 12 de la Genèse (lire ce chapitre) : soudain il ne parle plus de figures visiblement mythiques mais d’un individu, Abraham, inscrit dans une histoire, des lieux et une généalogie. Sommes-nous encore dans le mythe ou déjà dans l’histoire ? Ni l’un, ni l’autre. Mais dans les récits légendaires.
Que savons-nous en réalité d’Abraham, de son épouse Sarah, de son fils Isaac, époux de Rébecca, de son petit-fils Jacob, époux de Rachel et de Léa, de ses arrière-petits-fils, Joseph et ses onze frères ? Tous ceux qu’on appelle les patriarches ? Rien. Nous n’avons rien. Tout ce qu’il est possible de dire, c’est que le contenu de ces récits correspond pour l’essentiel au monde culturel du Moyen-Orient des dix-huitième et dix-septième siècles avant notre ère. C’est tout.
Sont-ils donc des personnages mythiques eux aussi ? Ce n’est pas certain. Ils relèvent probablement plutôt des récits légendaires.

Quels seraient, pour des Français, leurs récits légendaires ? Clovis et le vase de Soisson, Roland à Roncevaux, Jeanne d’Arc et ses voix, Du Guesclin, les vies des saints. Par exemple Clovis et son vase : Clovis a-t-il existé ? Oui, on le sait et on en a des traces. L’épisode du vase s’est-il produit ? On l’ignore et peut même en douter, tant le détail est dérisoire par rapport à l’histoire et à l’éloignement. L’épisode, même légendaire, parle cependant : il dit sans doute de Clovis quel type d’homme et de roi il était ; il dit de l’époque quels types de relations et d’autorité fonctionnaient ; et dit même de nous, aujourd’hui, ce que vaut et ce que produisent l’envie, le dépit, le calcul, la rancune, la maîtrise de soi, la vengeance… Alors est-ce encore un mythe, ou déjà de l’histoire ? C’est plus proche qu’un mythe, ce n’est pas encore l’histoire, c’est une histoire légendaire : c’est-à-dire un événement imaginaire sur une base réelle, comme pour Roland ou Jeanne d’Arc ; comme pour les vies de saints dont on sait qu’ils ont vécu et oeuvré dans tel ou tel lieu, mais dont les évènements et miracles qui leur sont rapportés sont évidemment légendaires.
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Icône représentant Abraham, Isaac et Jacob

Qu’en est-il alors d’Abraham ou de Jacob ? Ils ont sans doute existé. Probablement en tant que patriarches, c’est-à-dire des personnalités hors du commun, ayant réussi dans leurs entreprises, peut-être leurs migrations, et qui sont à l’origine d’un clan nomade qui a porté leur nom, a prospéré et est devenu puissant. Mais des péripéties de leur vie, on ne sait rien. Celles qui sont rapportées sont sans doute légendaires, comme le vase de Soisson, et elles regroupent visiblement des traditions diverses. En réalité, c’est de Dieu et de nous qu’elles parlent, plus que d’Abraham et de Jacob. D’ailleurs la mémoire des personnages réels est si incertaine qu’on ne sait plus très bien leur nom. Alors le texte explique qu’Abram(2) devient Abraham, et Saraï, Sarah … Ou bien il réunit deux noms, deux mémoires, ou un nom de clan et un pays, et raconte que Jacob change de nom pour s’appeler Israël … Mais la portée symbolique de ces changements de noms a évidemment beaucoup plus de poids que l’identification exacte d’un personnage d’il y a quatre mille ans. Les différents personnages sont ensuite reliés entre eux par des liens de filiations, pour constituer le fondement d’une généalogie et donc de l’identité d’un peuple.
Ainsi rassemblés et reliés de façon cohérente, l’ensemble de ces récits forme à son tour lui-même un mythe fondateur, celui des patriarches.
Ainsi, avec Abraham, Isaac et Jacob, s’est sans doute transmise la mémoire très ancienne du nom de fondateurs de clans, mais rien sur eux-mêmes. Peut-être pour qu’on ne s’y trompe pas, les auteurs ont d’ailleurs glissé dans leur récit des éléments de merveilleux : âge des protagonistes, apparitions de Dieu, interventions d’anges ; qui ne se retrouvent jamais dans les textes bibliques relatant des évènements historiques, beaucoup plus proches…

3. L’autre mythe : l’Egypte et le désert

Entrerons-nous enfin dans l’histoire avec Moïse, Pharaon, les dix plaies et la sortie d’Egypte, le passage de la mer Rouge et les quarante ans au Sinaï ?
Une épopée qui a bercé enfance et Ecole Biblique, suscité de très beaux films et fait rêver génération après génération. Qui, surtout, est la fondatrice absolue pour le peuple d’Israël.
Elle se serait déroulée en Egypte, en principe vers le treizième siècle avant notre ère, dans une civilisation qui connaît l’Ecriture depuis mille cinq cents ans, consigne et archive, en particulier sous le règne très organisé de Ramsès II. Or … rien. Rien sur ce peuple semi-esclave, rien dans les listes de peuples assujettis, rien sur les dix plaies, rien sur l’exode de cinq ou six cent mille personnes, aucune trace archéologique non plus …
Rien non plus sur la présence extraordinaire de 600 000 personnes durant 40 ans dans le désert du Sinaï …
Rien davantage à l’arrivée : aucune trace archéologique en Canaan de l’irruption et de la conquête foudroyante et brutale d’un peuple sorti du désert, aucun nom nulle part, alors que la Mésopotamie connaît l’écriture depuis bientôt deux mille ans …
Tout ce qu’on peut constater, c’est que Moïse est un nom égyptien, de même que celui de Myriam, sa sœur, et que cette dernière rappelle les danseuses-prêtresses égyptiennes ; enfin que les noms des peuple et des villes cités correspondent à ceux de l’époque royale, voire de la rédaction de ce récit de Moïse sept cents ans après les faits, mais évoquent des peuples ou des lieux qui souvent n’existaient pas encore à l’époque théorique, le douzième siècle … Ou bien que la ville de Jéricho était déjà en ruine et abandonnée depuis des siècles lorsque les Hébreux sont arrivés...
Alors, complète légende ?
En revanche, l’archéologie atteste de l’existence de groupes nomades, appelés HaPiRou ou HaBiRou (ce qui signifie littéralement “nomades”), qui deviendront les ‘Hébreux’. Il est possible que ces groupes de Habirous, issus des déserts entourant Canaan (la Palestine) se soient peu à peu sédentarisés, soient entrés en Canaan, se mêlant à la population sédentaire et agricole locale, ou prenant sa place, quitte à conquérir, voire détruire une ville ou l’autre.
Autre hypothèse, des populations locales, agricoles, indigènes, de proto-israëlites, ont pu se révolter contre les seigneurs des villes(3) et conquérir ces villes, un peu comme des jacqueries paysannes. Peut-être y eut-il combinaison des deux. Le fait est que les quatorze et treizième siècle connaissent en Canaan un crise économique et politique, et que des tablettes retrouvées en Egypte(4) montrent les courriers des cités-Etats du pays, faisant état de ces troubles et appelant l’aide du Pharaon pour les défendre face aux révoltes ou aux razzias des Hapirous…
La conquête de Canaan se situerait alors toujours dans les histoires légendaires : des épisodes réels, dont la mémoire s’est en partie perdue, mais sur lesquels ont été brodés des récits légendaires fondant une épopée d’origine.
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Une des tablettes retrouvées à Tell El-Amarna (datée d'env. -1380)


Mais que reste-t-il alors de l’essentiel, la fantastique histoire de Moïse, puisque la majorité des archéologues s’accordent à dire qu’il n’y a eu ni Exode hors d’Egypte, ni conquête de Canaan ?
Le plus vraisemblable est qu’il s’agit d’un autre mythe, entièrement construit face au mythe des patriarches. Un mythe qui serait celui d’un peuple libéré d’une situation sans issue, comme une naissance, puis ayant vécu quarante ans dans un désert aride, une génération entière, comme une initiation, pour devenir un peuple à partir d’un agglomérat de gens différents, sans identité, sans lois, sans religion, sans organisation, comme une maturité. Pour finalement se constituer en peuple structuré, dénombré, épuré après plusieurs éliminations (veau d’or, serpents, sanctions …), structuré autour d’une foi, d’un tabernacle, d’une loi, d’une organisation sociale, religieuse et militaire, d’une généalogie et d’un projet commun …
Mythe d’un espace et d’un temps vierges, à part, en dehors de la géographie et du temps réels, c’est-à-dire un espace et un temps disponibles pour construire une autre réalité. Littéralement une utopie. Celle d’une terre promise, d’un horizon collectif idéal exprimé dans ce corps de lois complet et remarquable qui constitue l’essentiel des écrits qui se rapportent à l’Exode : les livres de l’Exode, du Lévitique, des Nombres et du Deutéronome. Une utopie qui donne à ce peuple-là son identité : une origine historique, généalogique, sociale, religieuse, et, mieux encore, une destinée, mieux même, une vocation unique, celle d’une élection pour une mission divine. Pourquoi cette utopie ? Pour permettre, suite à l’exil de -587, d’imaginer une issue à une situation socialement et religieusement bloquée. C’est la raison pour laquelle elle s’appuie sur l’affirmation d’une origine historique plutôt rare, celle d’un déplacement et d’un exode : ce peuple-là est un peuple d’immigrés, non pas d’indigènes enracinés dans une terre-mère, mais d’exogènes, de gens venus d’ailleurs et donc inscrits dans une histoire et non une géographie. Inscrits dans une histoire, ils peuvent avoir une destinée. En cela le mythe d’Israël au désert s’oppose, et sans doute de façon polémique, à l’autre mythe, indigène celui-là, des patriarches Abraham, Isaac et Jacob, enracinés eux dans le pays … Et c’est aussi pour cela que ce mythe d’Israël au désert a tant inspiré d’autres colonisations, en particulier par des protestants, comme celles de l’Amérique du Nord ou de l’Afrique du sud.

Alors, historiquement, il ne reste presque rien …
a) Peut-être les dix plaies d’Egypte sont-elles une ré-interprétation théologique du souvenir de fléaux en chaîne provoqués en Egypte par l’explosion du volcan Santorin (dans les îles grecques) quatre siècles plus tôt …(5) ;
b) peut-être des fragments de populations disparates, soumises et opprimées, ont-elles fuit l’Egypte à la faveur des troubles accompagnant la crise qui a suivi la mort du Pharaon Akhenaton, et sa première expérience de monolâtrie …(6) ;
c) peut-être que certaines de ces populations ayant fuit l’Egypte sont remontées jusqu’à la Palestine, provoquant quelques bouleversements, et accélérant par exemple la sédentarisation en Canaan de tribus nomades d’Habirus, ou la conquête de villes par les populations agricoles… ;
d) Moïse n’est certainement pas un personnage unique : son mode de naissance est habituel dans les mythologies antiques, et il existe au moins deux Moïse : le jeune prince, Egyptien, et l’homme du désert, Madianite, gendre de Jethro et époux de Séphora. En tout état de cause, il n’est pas Hébreu, et ne mettra jamais les pieds en Israël ;
e) il n’existe enfin aucun texte remontant à cette époque, et Moïse n’a laissé aucun écrit.

Jean-Paul MORLEY

Notes :
(2) Abram est sans doute un nom générique signifiant ‘père très élevé’. Il existe une stèle égyptienne, près d’Hébron, gravée 900 ans après Abraham, qui porte peut-être la formule ‘château d’Abram’.
(3) Peut-être des commerçants venus d’ailleurs : Cananéens signifie commerçants.
(4) Trouvées en 1886 au tell El-Amarna.
(5) Hypothèse proposée par Gilles LERICOLAIS, géologue à l’Ifremer
(6) Monothéisme : il n’existe qu’un seul Dieu, au-delà ; monolâtrie : on ne prie qu’un seul Dieu, participant au réel.

—o0O0o—

Lire le premier article introduisant celui ci-dessus :
Entre mythe et réalités ...

Lire la suite de cette série :
4. Le temps de temps de l'histoire : des juges et des rois
5. Une révolution lente : la victoire du yahvisme, Josias

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