Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

Marc 13 : Une “anti-apocalypse”?

——L'évangile de Marc, comme ceux de Matthieu et de Luc (d')après lui, contient un chapitre dont l'inspiration apocalyptique est évidente. Mais le fait que l'évangéliste utilise un genre littéraire, son vocabulaire et ses concepts ne signifie pas forcément qu'il adhère à la prédication des groupes enthousiates à l'origine de telles traditions. C'est ce que montre la note qui suit. Cette note reprend un article d'Elian Cuvillier dans la revue Hokhma (n°62/1996). Pour profiter au mieux de cette introduction et des commentaires qui suivront dans de prochaines notes, lire Marc 13 (cliquer ici).

Introduction

——Ce chapitre 13 surprend. Il apparaît à certains égards comme un morceau étranger à l’ensemble du récit, d’où l’idée répandue selon laquelle Marc aurait récupéré ici des traditions apocalyptiques anciennes. De fait, si l’on fait une analyse littéraire du chapitre, il est possible d’identifier une tradition apocalyptique juive ou chrétienne datant vraisemblablement de la Guerre juive (66-70 après J-C) — à moins qu’elle ne date, selon une autre hypothèse, de la période troublée du règne d’Agrippa Ier (40-44 après J-C). On discerne le fond apocalyptique traditionnel, à quelques détails près, dans les versets 7.8.9 et 12 (persécutions et calamités en tous genres), dans les versets 14-20 (“abomination de la désolation”, allusion à Daniel 11,31), enfin dans les versets 24-27 (venue du Fils de l’homme). Nous avons là des thèmes classiques de l’apocalyptique juive, dont le rassemblement permet la mise en scène d’une gradation des détresses précédant la venue du Fils de l’homme.

L'abomination dévastatrice

——L’expression “abomination de la désolation” désignait, dans le monde juif, la profanation de ce qui était essentiel à ses yeux : la spiritualité et la foi, dont le Temple, à l’époque, était le symbole même. En la reprenant à son compte, les chrétiens y voient la manifestation du jugement de Dieu sur Israël, donc le signe privilégié de la fin prochaine et du retour en gloire du Christ. La communauté chrétienne se trouve ainsi parfaitement à l’aise dans ce genre d’apocalypse qui n’a rien de spécifiquement chrétien dans sa teneur, encore qu’elle puisse tout aussi bien l’avoir produite elle-même. De son sein viennent en tout cas les versets 9 et 13 (annonce des persécutions à cause du témoignage rendu à Jésus-Christ), le verset 10 (l’évangélisation des païens), le verset 11 (promesse de l’assistance du Saint Esprit), et sans aucun doute la parabole contenue dans les versets 28-30 qu’il faut faire remonter à Jésus lui-même (parabole de crise sur l’urgence de la vigilance).

Un tract apocalyptique

——On peut ainsi imaginer l’hypothèse suivante : dans les années 40 ou 60 aurait circulé en quelque sorte un “tract” judéo-chrétien. Celui-ci décrit le déroulement d’événements attendus dans un futur proche et dont le point culminant va être la venue du Fils de l’homme. Ce “tract apocalyptique” prend naissance dans un contexte de crise profonde et il en rend compte explicitement : guerres, famines, tremblements de terre, persécutions. Ce n’est qu’après 70 que s’exacerbe, autour de ce tract et des événements dramatiques qui viennent de se dérouler, l’attente impatiente de certains chrétiens. La glose explicative du verset 14 («Que le lecteur comprenne !») semble d’ailleurs être une allusion à la destruction de Jérusalem et du Temple et a pour but de signifier que maintenant tout est dit de l’histoire des hommes. Le Seigneur “a choisi, il a abrégé ces jours” (v.20).

L'organisation du chapitre 13

——Les constatations qui précèdent nous amènent à formuler l’hypothèse selon laquelle Marc écrit juste après 70 et qu’il a affaire à un mouvement apocalyptique enthousiaste issu des communautés chrétiennes. Ce mouvement discernait, dans la destruction de Jérusalem et du Temple, les signes avant-coureurs du retour du Christ. Le “tract apocalyptique” que Marc intègre dans son récit est la profession de foi de ce mouvement chrétien enthousiaste. L’important est évidemment de comprendre comment il interprète cette tradition. Pour cela, il nous faut d’abord tenter de discerner l’organisation du texte. Nous proposons de structurer le passage de la façon suivante :

——A. 13,1-4 : Introduction : la question des disciples
——B. 13,5-23 : Les signes précurseurs
———————- v. 5- 8 : indices de crise
———————- v. 9-13 : conséquences pour les disciples
——————- v. 14-20 : le signe par excellence
——————- v. 21-23 : conséquence pour les disciples
——C. 13,24-27 : La venue du Fils de l’homme
——D. 13,28-37 : Avertissement aux disciples
——————- v. 28-32 : première série d’exhortations
——————- v. 33-37 : appel à la vigilance

Plus que des retouches

——L’évangéliste reprend donc les propos mêmes de ces chrétiens enthousiastes et y opère quelques retouches apparemment anodines mais qui en transforment assez radicalement le sens. Tout d’abord, par l’ajout du cadre introductif (v.1-4), il insère le discours dans le contexte du séjour de Jésus à Jérusalem, juste avant le début du récit de la Passion. C’est ainsi comme une réflexion sur le Temple qu’est présentée cette apocalypse dans l’évangile de Marc — un Temple dont on sait qu’il sera l’un des motifs de la condamnation de Jésus accusé d’avoir voulu le détruire pour le reconstruire en trois jours (Marc 14,58).
Mais Marc ne se contente pas d’insérer ce texte juste avant le récit de la Passion et d’en faire une réflexion sur le Temple.
S’il s’était arrêté là, il serait allé dans le sens des enthousiastes. À quatre reprises, il intègre dans le texte des avertissements à ne pas se laisser abuser et égarer par l’enthousiasme apocalyptique :
——«Attention aux faux prophètes !» : même les guerres ne sont pas le signe immédiat de la fin (v.5-6).
——«Prenez garde !» : même quand vous serez livrés aux tribunaux, il faut d’abord que l’Évangile soit prêché aux païens avant que votre délivrance n’approche (v.9).
——«Soyez sur vos gardes !» : ne vous laissez pas abuser par ceux qui vous disent que le Christ est ici ou là (v.21-23).
——«Nul ne sait ni le jour ni l’heure» (v.32).
——Le phénomène est pour le moins surprenant dans la mesure où une apocalypse se propose de mettre ses auditeurs au fait des événements à venir. Ici au contraire, il est demandé de ne pas se laisser égarer par ceux qui prétendraient donner des renseignement trop précis. Ce trait particulier, qui relève pour une grande part du travail rédactionnel de Marc, doit être compris comme une importante mise en garde contre la ferveur apocalyptique.

Des paraboles de la Passion

——Mais là ne s’arrête pas le travail de l’évangéliste. Le but poursuivi apparaît en effet dans les verset 33-37 qu’il ajoute à ce qui devait être, dans ses sources, la conclusion initiale de l’apocalypse (v.31) et de la quatrième mise en garde (v.32).
Dans ces versets 33-37, Jésus demande par trois fois à ses disciples de veiller. Or les trois autres emplois de ce verbe dans l’évangile de Marc se retrouvent dans l’épisode de Gethsémané où, par trois fois précisément, les disciples ne peuvent veiller avec le Christ (Marc 14,32-42) : un peu comme si Marc utilisait 13,33-37 pour avertir les disciples de l’attitude à avoir à Gethsémané. Quant au v. 35, certains commentateurs y voient une allusion implicite aux étapes de la Passion. Le “soir” évoquerait peut-être le dernier repas de Jésus avec ses disciples (Marc 14,17 et suivants), “le milieu de la nuit” sa prière à Gethsémané et son arrestation (Marc 14,32ss), “le chant du coq” ferait allusion au reniement de Pierre et à la comparution de Jésus devant le Sanhédrin (Marc 14,53-72), et le “matin” à sa comparution devant Pilate et à sa condamnation (Marc 15,1 et suivants). Il est significatif que Matthieu et Luc, qui n’ont pas la même perspective, n’aient pas repris ce verset. La lecture suivie du chapitre nous permettra de saisir plus précisément la perspective de Marc.

Elian CUVILLIER

 

Pour poursuivre la réflexion, lire les articles suivants ...
L'apocalyptique, contestation de l'idole, par Elian Cuvillier
Pensée de “la fin du monde” et apocalyptique, par Elian Cuvillier
Inquiétudes apocalyptiques à Thessalonique, par Elian Cuvillier
La vision comme constestation de l'idole, par Elian Cuvillier
L'Apocalypse... une bonne nouvelle par Patrice Rolin

Et pour approfondir, on lira avec intérêt :
L'apocalypse, c'était demain. Les apocalypses du Nouveau Testament, un manifeste pour l'espérance.

Elian CUVILLIER, Editions du Moulin, 1987/1996 (90 p.)

Les apocalypses du Nouveau Testament,

Elian CUVILLIER, Cahier Evangile n°110, Cerf, 2000.

Les commentaires sont fermés.