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THALASSA, la mer

medium_mer.2.jpgTous les vendredis soir, des millions de personnes parlent grec ; vous aussi peut-être ? Ce soir-là en effet, nos écrans de télévision diffusent Thalassa, “le magazine de la mer”. Pas besoin donc d'avoir profité d'une thalassothérapie -une “cure de mer”- pour savoir qu'en grec thalassa est un des mots pour dire ‘la mer’, celle “qu'on voit danser le long des golfes clairs”.

Un mot de la Bible,
par Jean-Pierre Sternberger ...

Le mot thalassa, ou thalatta, si on reprend des textes plus anciens comme l'Odyssée, pose encore bien des problèmes aux linguistes. Ce qui est certain c'est qu'on ne saurait le rapprocher des termes qui dans les autres langues indo-européennes désignent la mer et qui le plus souvent se rattachent à une racine en mer ou mar. En grec thalassa désigne la mer près des côtes, celle que connaissent un peu les Hébreux, des Hébreux qui du reste ne font la différence entre ce que nous appelons une mer (avec de l'eau salée) et un lac (rempli d'eau douce). En hébreu le mot YaM sert tout aussi bien à désigner la Méditerranée ou la Mer Morte que le lac de Galilée. Or YaM étant systématiquement traduit par thalassa dans la Bible grecque des Septante, il s'en suit que dans cette traduction, thalassa désigne toutes sortes d'étendues d'eau qu'elles soient mer, lac, étang ou même fleuve. Dieu lui-même en Genèse 1,10 déclare que tout étendue d'eau serait YaM, que l'on traduit en grec par thalassa.


Les noms des mers

La mer Méditerranée

On lit dans le prophète Zacharie le verset suivant :

“...En ce jour-là, une eau vive sortira de Jérusalem,
La moitié coulera vers la première mer,
la moitié vers la dernière mer
Il en sera ainsi été et hiver.
————(Zacharie 14,8)


Ces mers que le grec nomme ‘première’ et ‘dernière’, ce sont ce que nous appelons la Mer Morte, d'une part, et la Méditerranée d'autre part, des mers qui portent dans la Bible bien d'autres noms.
Ainsi, celle que les Romains appelaient Mare Nostrum, ‘Notre mer’ et que nous appelons ‘Milieu des terres’, Méditerranée, reçoit d'autres noms dans la Bible. La Méditerranée est en Exode 23, 31, la ‘mer des Philistins’:

“...Et j'établirai ton territoire depuis la mer Rouge
jusqu'à la mer des Philistins.


C'est effectivement sur la côte méditerranéenne que ce sont installés les Philistins, peuples venus de la mer. Mais le plus souvent dans la Bible, la Méditerranée est ‘grande mer’comme en Josué 15,12 :

“...Leur limite [la limite de la tribu de juda] maritime était la grande mer.
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Au passage avec cet exemple nous touchons du doigt une difficulté à laquelle se sont heurtés les traducteurs grecs. Car si vous lisez une traduction moderne de ce verset, vous trouverez à la place de “limite maritime” l'expression “limite occidentale”. Effectivement en hébreu biblique, l'occident, c'est d'abord la Méditerranée et l'ouest se dit YaM, c'est à dire “[côté] mer”. Imaginons maintenant que vous n'êtes plus à Jérusalem mais à Alexandrie, en Égypte. La mer n'est plus à l'ouest, mais au nord ! Et si traduisant la Bible en grec, vous en arrivez à ce passage de Josué 15, 12, vous vous trouvez dans une alternative entre la traduction du mot et celle de l'idée. Le mot, c'est en hébreu YaM traduit habituellement par thalassa. L'idée, c'est celle de l'occident, et il faudrait traduire autrement, en utilisant par exemple le mot dusmè qui en, grec signifie “couchant” (comme en Matthieu 8,11). En Josué 15, 12, le traducteur a choisi le mot si bien que nous trouvons deux fois thalassa dans son texte qui prend un tour pléonastique : “la frontière de la mer était la grande mer”. C'est pratiquement partout le cas lorsque l'hébreu YaM désigne non une mer mais l'occident qui, vu de la Palestine, est le côté de la Méditerranée. Même lorsque, en Exode 26,22 par exemple, le récit raconte le voyage des hébreux dans le désert du Sinaï et alors que la mer se trouve aussi bien à l'est (Mer Rouge) qu'à l'ouest (Méditerranée), Les mots hébreu YaM et grec thalassa servent à désigner l'occident. Mais le texte rédigé du point de vue d'un levantin risque de ne plus être compris par des lecteurs vivants dans d'autres configurations géographiques. D'autres traductions en tiendront compte qui ne mentionnent plus la mer au verset 22. En syriaque (la Peschitta), en latin (la Vulgate) ou en araméen (les targoums) ce verset ne mentionne plus “la mer” mais parle d'“occident”.

La mer Rouge

Autre mer, autre manière de traduire en grec. La Mer Rouge souvent mentionnée dans la Bible, ne serait-ce que parce qu'elle fut le théâtre de la fuite de Hébreux hors d'Égypte. L'appellation de “Mer Rouge” nous vient du grec de la Septante, En hébreu, la “mer rouge” se dit YaM SOuF, “mer du roseau”, Or, ici, le traducteur, certainement un Juif vivant en Égypte, n'a pas traduit mot à mot mais a eu recours à la désignation qui lui était la plus familière. En Exode 10,19 par exemple, YaM SOuF, “mer du roseau” devient eruthran thalassan, “mer rouge”. Au contraire de l'exemple précédent, c'est l'idée, le concept qui a été traduit et non le “mot” (voir aussi Nombres 33,10).

La mer Morte

Qu'en est-il de ce nous appelons la “Mer Morte” ? En hébreu comme en grec, elle n'est pas morte, elle est salée ! Cela donne pour l'hébreu en Genèse 14,3, YaM HaMLeaH, “Mer du sel”, traduit scrupuleusement en grec par thalassa tôn alôn, “Mer des sels”, peut-être “Mer du sel en abondance (voir aussi Nombres 34,3).

medium_MerMorte.jpg

Cette mer est aussi souvent désignée comme étant tout simplement “la mer’, thalassa. C'est le cas en Nombres 13,29, C'est à propos de cette mer que le prophète Ezéchiel prophétise en annonçant que l'eau issue du futur temple ...

... sortira vers la Galilée [= le district] d'orient, descendra dans la Araba [la plaine], et entrera jusque dans la mer, jusqu'à l'eau qu'elle traversera et qui alors deviendra saine ... Des pêcheurs se tiendront sur ses bords; depuis En-Guédi jusqu'à En-Églaïm, on étendra les filets; il y aura des poissons de diverses espèces, comme les poissons de la grande mer, très nombreux.———————————————————————————(Ezéchiel 47,8 et 10)
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La mer que nous disons “morte” est, pour le prophète,
—————————————————————————promise à la vie.

La mer Galilée

Si nous remontons plus au nord, nous trouvons le lac de Galilée, lui aussi désigné en hébreu par YaM et donc en grec par thalassa. Mais il nous faut nous souvenir que, thalassa traduisant YaM, il en prend les significations et doit être parfois traduit en français par “lac” et non par “mer”. C'est le cas en Josué 12, 3 : “sur la Araba, jusqu'au lac de Kinnéreth”.
C'est encore le cas dans les nombreux textes des évangiles comme en Jean 6,1 :

Après cela, Jésus s'en alla de l'autre côté du lac de Galilée, de Tibériade.(en grec Péran tès Thalassès tès Gallaias tès Tiberiados)


La mer “fleuve”

Du reste thalassa dans le grec de la Bible ne désigne pas seulement une mer (salée) ou un lac mais tout aussi bien un fleuve comme nous le voyons en Esaïe 11, 15, un oracle concernant le Nil, ou thalassa se trouve mis en parallèle avec potamon, mot grec désignant un fleuve (d'où l'hippopotame, “cheval du fleuve”) :

“... Il rendra désert le fleuve [thalassan] d'Égypte,
Et il mettra la main sur le fleuve
[potamon].”


La mer de bronze

Pour terminer ce qui ne saurait être qu'un aperçu des emplois du mot thalassa dans la Bible, nous allons maintenant envisager une signification qui est tout à fait spécifique au texte biblique.
YaM en hébreu et thalassa en grec biblique sont en effet utilisés aussi dans la Bible à propos d'un objet qui n'est pas à proprement parler une étendue d'eau mais qui représente une étendue d'eau. Il s'agit d'une grande vasque de bronze portée par quatre fois trois boeufs, appartenant au mobilier du temple de Jérusalem. La description nous en est faite en 1Rois 7,23-25 (1 R 7,10-12 pour le grec) :

“... Il fit la mer [thalassa] : dix coudées d'un bord à l'autre, de forme entièrement ronde, cinq coudées de hauteur, et une circonférence que mesurait un cordon de trente coudées ... Douze boeufs se trouvaient sous la vasque [thalassa] :
trois regardant vers le nord, trois regardant vers l'occident
[thalassa], trois regardant vers le midi, et trois regardant vers l'orient, et toutes leurs parties arrières étaient rentrées et la mer était sur eux.

 

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(gravure visualisant la description de 1Rois 7)


Ceux qui ont la fibre mathématicienne auront retrouvé ici une des premières attestations du nombre Pi, puisque la circonférence de cette vasque (trente coudées) est effectivement de deux fois son rayon (dix coudées) multiplié par trois. Il aurrait fallu en toute rigueur parler d'une circonférence d'un peu plus de trente et une coudées ! Nous avons en 2Chroniques 4,3 une description un peu différente de cet objet qui fut perdu lors du pillage du temple qui suivit la prise de la ville au début du VIème siècle de notre ère.
Si ce bassin est appelé “mer”, thalassa, c'est qu'il figure la mer originelle, celle sur laquelle le monde habité, le “sec”, est censé flotter selon une cosmologie contemporaine du temple de Jérusalem. Était donné ainsi à voir dans le temple de Jérusalem comme une maquette du monde, un monde porté par douze boeufs, ou douze taureaux, en tous les cas douze animaux solides et stables sur leurs pattes. Le message des prêtres est clair : le monde ne vacillera pas.
Si la mer est parfois agitée de soubresauts, si elle est le théâtre de formidables tempêtes, Dieu l'a domptée et chacun peut dormir tranquille.
C'est aussi ce qui se chantait à l'intérieur du temple :

Tu domptes l'orgueil de la mer ;
l'agitation de ses flots, toi, tu le calmes.

(Psaume 88,10 ; n° 89 dans l'hébreu)


C'est encore ce que racontait le conte de Jonas où l'agitation même de la mer est mise au service du Seigneur soucieux de rattraper le prophète fuyard. Cette agitation de la mer se trouve aussi mise en scène dans les récits des évangiles lorsque Jésus calme la mer.

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Enliminure, évangéliaire d'Echtenach, XIème s.


Vendredi, vous serez peut-être de ceux et celles qui, nombreux, regardent Thalassa et découvrent le monde de la mer.
————————Thalassa est aussi un mot de la Bible.

Jean-Pierre STERNBERGER

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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 31 mars 2007.

Comme une suite à cet article, lire les notes :
Les mots de la mer, par Jean-Pierre Sternberger
La symbolique de l'eau, par patrice Rolin
et consulter les cartes dans la note :
La Palestine, une région et ses habitants

—oOOOo— 

Un ouvrage collectif grand public reprenant le mot traité dans cette note, et une vingtaine d'autres mots "passés" du grec dans la langue française est disponible au éditions Passiflores : 

Des mots de la Bible. Le grec que vous parlez sans le savoir.

logos,parole,discours,logique,principe

(chaque mot fait l'objet d'une enluminure par Marie-Hellen Geoffroy)

Editions Passiflores, octobre 2010 (143 pages ; 17 €uros)


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