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ZINANION et SINAPI

Non, il ne s'agit du nouveau couple de héros de bande dessinée !
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Ces deux mots aux consonnances exotiques sont tout simplement deux noms de végétaux, qui apparaissent dans deux paraboles bien connues du Nouveau Testament, la parabole de l’ivraie et celle du sénevé, rapportées au chapitre 13 de l’Évangile selon Matthieu (1).

Deux mots de la Bible,
par Norbert Adeline ...

De quoi s’agit-il ? Dans les Bibles en français, on a d’abord traduit zinanion par le mot “ivraie”, mais aujourd'hui, on traduit plutôt par “mauvaise herbe”. Pour ce qui est de sinapi, on a employé “sénevé” pendant des siècles, depuis les premières Bibles en français jusqu’à la traduction de la Bible de Jérusalem, mais maintenant à la place de “sénevé”, on rencontre de plus en plus souvent “moutarde”.

Ces précisions données, une première question se pose : pour quelle raison avoir choisi de présenter ces deux mots désignant des végétaux si modestes, qui n’apparaissent que 13 fois à eux deux dans l’ensemble du Nouveau Testament ?

C’est que ces mots, dans leur contexte, posent des problèmes intéressants en ce qui concerne certains aspects de la transmission littérale du message biblique.

Des plantes pas si vulgaires que cela

Evidemment, le zinanion (ivraie/mauvaise herbe) et le sinapi (sénevé/moutarde) n’ont pas la réputation de végétaux nobles comme ceux qui apparaissent le plus souvent dans la Bible : le blé, le figuier, la vigne, l’olivier ou le cèdre ... L’ivraie et la moutarde sont des plantes vulgaires. La moutarde est un arbuste qui n’est remarquable que parce que sa graine serait très petite et l’ivraie n’est qu’une mauvaise herbe parmi d’autres.
Mais tout être a sa noblesse dans la Bible, qu’il soit faible ou puissant, végétal, animal ou humain. Et on peut relire sur ce point le chapitre 9 du livre des Juges : on y rencontre une curieuse parabole dont le héros est un buisson d’épines !
Les arbres se cherchent un roi. L’onction est d’abord proposée à l’olivier, au figuier et à la vigne, mais ces arbres nobles “se défilent”, car ils veulent avant tout préserver leur petite vie tranquille. Et les autres arbres, faute de candidats, doivent s’adresser au modeste buisson d’épines : « Viens donc, toi, régner sur nous !» Mais le buisson n’est pas ébloui par cette offre et, plein de fierté, il n’accepte de devenir le roi des arbres que si on le sert loyalement, sinon, dit-il, il manifestera son courroux en lançant un feu qui “dévorera les cèdres du Liban ...
Tel est cet épisode de l’Ancien Testament dont La Fontaine aurait pu s’inspirer pour une fable.

De même, les modestes végétaux que sont le zinanion (ivraie/mauvaise herbe) et le sinapi (sénevé/moutarde) occupent au chapitre 13 de Matthieu une place éminente. Le grain de moutarde lui-même est “semblable au royaume des cieux”, au même titre que “le levain”, “le trésor caché” et le “filet qu’on jette à la mer et qui ramène toutes sortes de poissons”, qui sont au cœur des autres paraboles de ce chapitre de Matthieu.

Un peu de botanique ...

Mais à quoi correspondent en botanique le zinanion et le sinapi ? Il faut d’abord observer qu’aujourd'hui, en France, notre statut de lecteur du texte biblique est bien différent de celui du lecteur ou de l’auditeur qui, il y a vingt siècles, prenait connaissance du message évangélique originel. Pour cet auditeur ou ce lecteur du monde méditerranéen qui connaissait le grec - ce qui était très fréquent dans le monde romain des débuts de notre ère - les mots zinanion et sinapi, ne présentaient aucune difficulté de compréhension au niveau littéral et les deux mots renvoyaient à une réalité végétale familière.
Il n’en est plus de même pour le lecteur français d’aujourd’hui qui aborde le texte biblique, dans un paysage végétal, culturel et social tout différent. Ainsi beaucoup d’éléments de compréhension nous font défaut pour trouver les mots français qui correspondent à certains mots de l’hébreu et du grec.

A quelle réalité botanique précise peuvent donc correspondre le zinanion et le sinapi ?
Beaucoup de déceptions nous attendent lorsqu’il s’agit de situer l’aspect et la nature précise des espèces cultivées — et à plus forte raison des espèces sauvages — telles qu’elles sont nommées dans les textes de l’Antiquité. En ce qui concerne la Bible, à part le figuier, l’olivier, la vigne, le cèdre et d’autres végétaux qui sont bien caractérisés, il n’y a pas de certitudes. Même pour ce qui est du blé, il se confond souvent avec des céréales plus ou moins apparentées. D’autre part, rien qu’en français, selon les bibles et les époques, les équivalences linguistiques sont diverses et floues.

Les traductions nous donnent le mot (parfois plusieurs mots), mais quelle est la chose ?

Zinanion

Pour ce qui est du zinanion, résumons la parabole de Matthieu (lire cette parabole). Dans un champ de blé l’ennemi du propriétaire a semé pendant la nuit de l’ivraie par malveillance. Les serviteurs du propriétaire du champ s’en aperçoivent dès que les pousses apparaissent et ils veulent arracher l’ivraie. Mais le maître du champ leur recommande d’attendre, car on risquerait de déraciner les jeunes pousses de blé en arrachant l’ivraie. On interviendra plus tard quand les épis de blé seront moins fragiles et la mauvaise herbe plus facile à repérer. On ramassera l’ivraie et on la brûlera.

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Quelle plante parasite est donc cette ivraie, dont l’aspect peut tromper des agriculteurs expérimentés ? L’étymologie nous renseignera-t-elle ? Déception ! le mot ivraie n’est pas une traduction directe du grec. Ivraie est formé à partir du mot latin populaire ebraica(2). Ce mot fait référence aux vertus enivrantes qu’on attribuait à la plante (voir le mot “ébriété”). Que nous dit donc le latin sur l’ivraie ? C’est la plante-qui-enivre ! De quoi rester sur notre soif !

Qu’ajouter sinon que l’ivraie pourrait être parente d’une plante dont le nom est anglais et qui est appréciée encore aujourd’hui par les amateurs de gazon, le ray-grass. Le rapprochement du zinanion avec le ray-grass n’est pas sans intérêt, car ceux qui connaissent le ray-grass ont pu observer que la partie supérieure de cette plante (l’épillet) ressemble en effet beaucoup à un épi de blé en formation, ce qui fait mieux comprendre la prudence du maître de la parabole qui ordonne d’attendre que la plante parasite grandisse avant qu’on l’extirpe. Mais, prudence, tout ceci n’est qu’hypothèse.

Signalons enfin qu’au sens figuré, le zinanion sous sa forme grecque originelle a laissé directement sa trace dans notre langue sous la forme du mot zizanie. La plante-qui-enivre est aussi la plante qui entraîne les désaccords sournois. Ne semons la zizanie ni dans les champs de blé du voisin ni dans notre entourage !

Sinapi

Venons-en au sinapi, et relisons Matthieu :

Le Royaume des cieux est comparable à un grain de moutarde qu’un homme prend et sème dans son champ. C’est bien la plus petite de toutes les semences ; mais quand elle a poussé, elle est la plus grande des plantes potagères : elle devient un arbre, si bien que les oiseaux du ciel viennent faire leur nid dans ses branches.
—————————————(Matthieu 13,31-32) (3)


Rappelons que l’évolution du mot sinapi nous conduit au mot français “sénevé”, mot que l’on retrouve dans les bibles françaises, de la traduction d’Olivétan à la Bible de Jérusalem. Dans les traductions plus récentes le sinapi est devenu “moutarde”.

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Attention ! il ne s’agit pas de la moutarde comestible, la moutarde de Dijon. Le sinapi serait la moutarde noire aux propriétés révulsives. Ceux qui n’ont plus quarante ans se souviennent sans doute encore du ‘sinapisme’, un cataplasme de farine de moutarde que l’on gardait sur la poitrine et sur le dos quelques minutes quand on avait de la bronchite. Ça chauffait, ça piquait et ça dégageait les bronches. Ce mot “sinapisme” est donc la seule survivance directe dans notre langue du grec sinapi.

Mais, soyons prudents ! Le sinapi de l’Evangile est-il réellement notre moutarde noire ? Rien n’est moins sûr car la taille maximum de ce végétal en Europe est plutôt celle d’un arbuste que celle d’un arbre. Où pourraient donc nicher les oiseaux qu’évoque Matthieu. Une incertitude de plus !

Voici donc le tour d’horizon que nous pouvons faire à partir de ces deux mots, tour d’horizon modeste, et à bien des égards décevant pour qui est assoiffé de correspondances parfaites, terme à terme exactes entre les langues. Ces correspondances existent, mais elles sont loin d’être la règle.

Comment traduire ?

Comment rendre aujourd'hui en français zinanion et sinapi ? Faut-il préférer “ivraie” à “mauvaise herbe” ? Faut-il préférer “sénevé” à “moutarde” ?
La question n’est pas d’intérêt secondaire, car les lecteurs francophones, familiers des bibles et des traductions anciennes, restent attachés à des mots comme “sénevé” et “ivraie”, qui renvoient au passé culturel de l’enfance, de la tradition et de la Bible familiale. Et on peut comprendre que, pour ces croyants, des mots sortis de notre usage quotidien comme “sénevé” et “ivraie” aient une saveur et une dignité plus sensibles que “moutarde” et “mauvaise herbe” !
Mais, d’autre part, le message biblique ne doit-il pas, à chaque époque, rester accessible au plus grand nombre ? Ce qui amène à écarter, avec le temps qui passe, des mots sortis de l’usage pour leur préférer le vocabulaire le plus courant de chaque époque.

Vieux débat ! Observons ainsi qu’il y a déjà cinq siècles, pour bien se faire comprendre de tous, ce grand traducteur méconnu de la Bible en français qu’est Sébastien Castellion (1515-1563) choisissait déjà l’expression “mauvaises herbes” pour traduire zinanion, tout comme la Nouvelle Bible Segond, parmi d’autres Bibles d’aujourd’hui !

Pour conclure

Ne perdons pas de vue l’essentiel : si les problèmes de traduction accroissent les difficultés d’interprétation du sens littéral du texte, c’est une raison supplémentaire pour porter notre attention sur l’essentiel du message des paraboles du semeur, de l’“ivraie” et de la “moutarde” qui ont ceci de commun que leur valeur allégorique et spirituelle est fondée sur la capacité germinative et la croissance des végétaux. Et, sur ce plan, les paraboles de l’ivraie et de la moutarde constituent bien sûr une amplification du message de la parabole du semeur en Matthieu 13,3-9 et 18-23 (pour lire cette parabole, dans la version de Marc, cliquer ici).

Le message est bien le même depuis vingt siècles :
Restons attentifs dans un monde qui dépasse nos capacités d’observation et notre entendement, un monde où la prudence s’impose : l’étourdi en arrachant trop tôt la pousse d’ivraie peut nuire à la pousse de blé. Un monde aussi où la graine de l’arbre est parfois plus petite encore que la graine qui donnera naissance à un brin d’herbe.
Sachons attendre avec confiance : l’ivraie - la mauvaise herbe - grandira et nous pourrons alors l’extirper à coup sûr sans nuire à la moisson future. Sachons attendre : le sénevé - la graine de moutarde - germera, la plante grandira jusqu'à devenir un grand arbre qui pourra enfin accueillir les oiseaux du ciel.
Restons confiants: quelques grains semés dans la bonne terre donneront une récolte magnifique ...

Norbert ADELINE



—— Notes ————————————
(1) La parabole du grain de sénevé est aussi rapportée au chapitre 4 de l’Evangile selon Marc et au chapitre 13 de l’Evangile selon Luc.
(2) Il s’agit bien de ebraica sans ‘H’ initial, sans aucun rapport avec hebraica qui renverrait à “hébraïque”.
(3) Retrouvons aussi la moutarde dans le cadre végétal de l’admonestation de Jésus aux disciples : «Si vraiment vous avez de la foi gros comme une graine de moutarde, vous diriez à ce sycomore : “Déracine-toi et va te planter dans la mer, et il vous obéirait.”»(Luc 17,6 // Matthieu 17,20).



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L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du samedi 24 septembre 2004.

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