Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

SHAMA”, AKOUÔ, écouter

Ecouter, un verbe dont les correspondants bibliques peuvent aussi signifier entendre, obéir, apprendre ou comprendre
Bref, un mot dont les différentes significations sont relativement simples mais qui est un défi au traducteur de la Bible quand il doit choisir entre elles !
medium_499px-Saint_matthieu.jpg
—————————Rembrandt, L'évangéliste Matthieu.

De la même façon en français, quand un parent dit à son enfant : «Est-ce que tu vas finir par m'écouter !» ... Que veut-il dire ?
Espère-t-il être enfin entendu … sans doute obéit … ou peut-être encore compris ?

Un mot de la Bible,
le verbe ‘écouter’
par Patrice Rolin ...

• L'écoute est à la mode, mais l'époque est bruyante.
Les temps sont bruyants, bruyants d'une infinité de messages.
Mais ce bruit de fond, dans lequel chaque “crieur public” cherche à capter notre écoute en criant plus fort, devient vite un brouhaha assourdissant.
Les messages publicitaires, les discours politiques, la musique sont partout, pour le meilleur et pour le pire. Sans parler des nuisances sonores de la ville, de l'aéroport d'à côté, ou du voisin du dessus qu'on préférerait ne pas entendre.
Certains appartements résonnent à longueur de journée du flot des paroles de la radio ou de la télévision.
Nos ados, eux, passent l'essentiel de leur journée éveillée (et parfois même endormie !) avec un casque sur les oreilles à écouter leurs musiques préférés.
Est-ce pour combler un vide, un vide qui inquiète ?
Comme ces musiques d'ascenseur ou de parking qui ont pour but de rassurer leurs utilisateurs.

Bref, chacun est saturé de signaux sonores, et en même temps chacun rêve d'être enfin écouté. Il y a même des professionnels pour cela, des professionnels de l'écoute, ou encore des associations d'écoutants, ou plus simplement des personnes qui ont une attention à leur entourage. C'est que chacun souhaite naturellement et légitimement être entendu, écouté, mais a souvent le sentiment de ne pas l'être.
Il est vrai que l'on est parfois écouté sans être entendu, à moins qu'on ne soit entendu sans être écouté.
En effet, pour être écouté, ou pour écouter, il faut être au moins deux ...

Dans la Bible qui témoigne d'un Dieu de parole, d'un “Dieu-Parole”, on ne s'étonnera pas de ce que l'écoute tienne une grande place. Dieu est celui qui parle et qui invite à l'écoute, mais il est aussi celui qui est interpellé par les humains, recquis pour écouter dans les Psaumes par exemple, ou dans le livre de Job.
Examinons donc les mots qui, dans la Bible, sont employés pour signifier l'action d'écouter. Commençons par la Bible hébraïque, l'Ancien Testament des chrétiens.

• En hébreu, c'est majoritairement le verbe ShaMa“ qui est traduit par “écouter” et par “entendre” dans nos Bibles françaises. Ce verbe a parfois le sens d'‘apprendre’, d'‘obéir’, d'‘exauser’, ou encore de ‘comprendre’. Se sont finalement des significations assez proches de celles de notre mot français écouter. C'est un mot très courant puisqu'il apparaît près de 1100 fois dans la Bible hébraïque.

La première fois que ce mot est utilisé dans la Bible (dans l'ordre actuel des livres), c'est au tout début, dans le livre de la Genèse, dans le fameux récit du jardin d'Eden quand l'homme et la femme entendent la voix de Dieu, alors qu'ils essaient de se cacher dans le jardin, après avoir mangé du fruit défendu (Genèse 3,8 et suivants ; lire ce texte).
Pour le traducteur qui a choisi ici le verbe entendre pour rendre le ShaMa“ hébreu, Adam dit avoir entendu la voix de Dieu, alors qu'il aurait fallu l'écouter avant. Et quelques versets plus loin on retrouve de nouveau ce verbe ; mais cette fois, c'est Dieu qui reproche à Adam d'avoir écouté la voix de sa femme. Passons sur les lectures simplistes et machistes de ces versets ; l'épisode pointe le fait que l'écoute ne va pas sans un travail de discernement, un choix critique parmi tout ce qui est entendu.
C'est de fait notre attitude spontanée quand nous n'entendons que ce que nous voulons bien entendre. Une attitude nécessaire, salutaire et légitime face au brouhaha de notre monde ; mais une attitude autiste ou auto-centrée quand nous n'écoutons plus l'A/autre, mais seulement nous-mêmes.

Un autre des nombreux passages ou ce verbe ShaMa“ (écouter) est ce texte central de la foi juive, le SheMa“ IShRa“ëL, dans le livre du Deutéronome.
SheMa“ IShRa“ëL, c'est-à-dire “Ecoute Israël”.
Et cette prière-confession de foi se poursuit :
Ecoute Israël, le Seigneur, notre Dieu,
le Seigneur est Un.
Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur,
de toute ton âme et de toute ta force.
Ces paroles que j'institue pour toi aujourd'hui
seront sur ton coeur. ...

—————————(Deutéronome 6,4-6)

Nous avons là comme un condensé des prescriptions de la Torah, c'est pour cela que cet appel à l'écoute ouvre les prières journalières du judaïsme.
De fait, dans le reste de la Bible hébraïque cet appel à l'écoute de la parole de Dieu est répété des centaines de fois.

En écho les Psaumes, Job ou certains prophètes implorent l'écoute du Seigneur.
Souvent la supplications semble indiquer que malgré l'urgence de la situation Dieu semble tarder à répondre :
«Seigneur, écoute mon cri d'appel !
Par pitié, réponds-moi !
»
——————————————(Psaume 27,7)
ou pire :
«Mon Dieu, mon Dieu,
pourquoi m'as-tu abandonné ?
»
——————————————(Psaume 22,2)
Parfois au contraire, la supplication s'achève de façon appaisée :
«Béni soit le Seigneur
car il a écouté ma voix suppliante.
»
——————————————(Psaume 28,6)
On pourrait ainsi lire l'épopée biblique comme un dialogue, un procès ou encore un débat entre Dieu et l'humanité. Un dialogue dans lequel l'écoute est aussi importante que la parole. D'où cet appel prophétique qui retentit d'un bout à l'autre de la Bible, jusque dans la bouche de Jésus et dans l'Apocalypse :
«Que celui qui a des oreilles pour entendre,
qu'il entende !
»
——————(Apocalypse 2,7.11.17.29 ; 3,6.13.22 ; 13,9)

Puisque nous l'évoquons, examinons le Nouveau Testament.
• En grec, dans le Nouveau Testament (comme d'ailleurs dans la traduction grecque de l'Ancien Testament), c'est le verbe akouô qui désigne le plus souvent l'action d'entendre, ou d'écouter . Comme dans la Bible hébraïque et comme en français, on retrouve les significations secondaires “apprendre”, “exauser”, “obéir”, “comprendre” etc ...
Ce verbe grec akouô a donné une racine que l'on retrouve dans plusieurs mots français : par exemple, est dit acoustique, ce qui est relatif au son ; ceux qui souffrent d'acouphène ou d'acousmie entendent des sons qui ne viennent pas de l'extérieur.

Dans le Nouveau Testament, ce verbe akouô se retrouve de nombreuses fois dans la bouche de Jésus : Comme maître de sagesse appelle les foules à l'écoute de son enseignement. Il reprend aussi à son compte le fameux Shema Israël que nous avons évoqué plus haut (Marc 12,29) pour orienter ses interlocuteurs vers l'amour de Dieu et du prochain.

Dans une autres des nombreuses utilisations de ce verbe, c'est Dieu qui parle de Jésus, lors de l'épisode de la Transfiguration : alors que Jésus et quelques disciples proches sont sur une colline, une voix venant du ciel, nous raconte les évangiles, une voix venant du ciel déclare de Jésus :
«Celui-ci est mon fils bien-aimé, écoutez-le !»
—————————————————————(Marc 9,7)
Cet appel à l'écoute a ici sans doute le même sens que dans le Shema Israël : il s'agit d'entendre évidemment, d'écouter certes, mais aussi de comprendre, et finalement d'obéir.
J'aime bien cette succession des différentes significations du mot akouô. Une succession qui va d'entendre (peut-être de façon diffuse), à écouter (de façon plus précise), puis à comprendre (c'est-à-dire à intérioriser, littéralement “prendre avec soi”), pour enfin mettre en oeuvre, c'est-à-dire obéir. Il ne s'agit plus alors d'une obéissance servile et appeurée, mais d'un choix responsable au bout de tout ce processus d'accueil de la Parole, d'écoute, de compréhension et d'appropriation.
C'est tout cela qui est derrière la notion d'écoute dans la Bible.

• Mais d'où vient ce mot akouô que nous évoquons dans ces dernières lignes ?
Faisons un peu d'étymologie en remontant aux origines du verbe grec akouô. Ce verbe est lui-même composé de deux racines grecs : ak et ous .
La racine ak renvoie à l'idée d'être pointu, aigu. En passant par le latin acutus, cette racine a donné en français les mots 'acuité' (le pouvoir de discrimination d'un organe sensitif) ; ou encore 'l'acmé’ (un sommet), 'l'acné’ ou 'l'acuponcture', toujours l'idée d'être pointue. ak signifie donc “pointu”.
De son côté, la racine grecque ous signifie “oreille”.
akouô, ak ... ous, signifie donc “avoir l'oreille pointue" ou encore “pointer l'oreille".

Dans cette étymologie, il est intéressant que l'accent soit mis sur l'acuité dans l'écoute, la discrimination, le choix entre les différents signaux reçus. En anglais, la même racine grecque à former le mot acumen, qui signifie ‘perspicacité’, ‘finesse’, ‘pénétration’ ; ou encore le mot acute, qui signifie ‘pénétrant’, ‘avisé’.
Malheureusement pour mon propos, en dépit des apparences, le verbe français “écouter” ne vient pas du verbe grec akouô ... akouô / écouter c'était tentant, mais ces deux mots n'ont aucun rapport étymologique. En fait, le verbe français “écouter” vient du latin auscultare ; une racine qui a donné ‘ausculter’.
Malgré cette rupture de généalogie étymologique, l'idée reste donc la même : il s'agit de d'écouter pour comprendre. En effet, dans son sens originel, l'auscultation du médécin consiste à écouter les bruits produits par les organes du patient, d'où le stétoscope. Nous le savons aujourd'hui la tâche du médecin va bien au-delà, et s'il doit encore ausculter en écoutant les organes du patient, il a aussi souvent une fonction d'écoute de la personne qu'il a devant lui.
C'est finalement encore le même sens que l'on retrouve dans l'étymologie du mot entendre qui vient du latin intendere signifiant ‘appliquer son esprit’, ‘être attentif’, littéralement “tendre vers”.
Cette idée de “tendre vers” évoque pour moi une image rencontrée dans une tout autre culture que la culture occidentale et judéo-chrétienne. Observons cette image pour conclure :

medium_Chaman_ecoute_.jpg
Sur le plateau du colorado, chez les anciens indiens du sud-ouest de l'Amérique du Nord, on trouve de nombreuses gravures sur les falaises.
Ci-contre, un chaman, c'est-à-dire un homme dont la fonction est d'entrer en communication avec les esprits de la nature pour assurer ou rétablir l'harmonie de la communauté ou l'équilibre personnel d'un individu (ce qui revient au même).
Ce personnage est couramment représenté sur les pétroglyphes.
Comme ses “collègues”, celui-ci a une grande oreille pointée, et une sorte d'antenne sur la tête. Comme s'il devait être à la fois attentif à l'autre et à l'invisible ...


Au-delà ses flâneries étymologiques et dans le miroitement des significations des mots pour dire “écouter” dans la Bible, au-delà de ce détour en territoire indien, se pose finalement à nous les questions suivantes :
————- Pourquoi avons-nous souvent le sentiment
—————(justifié ou non) de ne pas être écouté ?
————- Nous-même, écoutons-nous l'A/autre
—————avec l'attention nécessaire ?
————- Quels liens faisons-nous entre l'écoute de la Parole de Dieu, l'écoute légitime de soi, l'écoute des autres, et l'écoute du monde ?

————Que celui qui a des oreilles pour entendre, qu'il entende !
———————————Comme disaient les prophètes de la Bible.

Patrice ROLIN

—•o0O0o•—

L'article qui précède est le texte de l'émission
“Un mot de la Bible” sur Fréquence Protestante 100.7 FM
du 17 septembre 2005.


—oOOOo—
Notes en lien avec celle ci-dessus :
• Marc 4
• “Ecouter” Jésus

Les commentaires sont fermés.