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PARADEISOS, paradis

Aussi surprenant que cela puisse paraître, ‘paradis’ est un mot rare dans la Bible. Il n'apparaît que trois fois dans le Nouveau Testament. Et, dans la version grecque de la Bible Hébraïque, l'Ancien Testament des chrétiens, le mot paradeisos traduit seulement une dixaine de fois l'expression “jardin d'Eden”, ou “jardin en Eden”.

Ci-dessous, Le jardin des délices, selon Jérome Bosch (vers 1485/1505)

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A l'inverse, dans le langage courant le mot ‘paradis’ est mis à toutes les sauces !

Un mot de la Bible, le mot ‘paradis’ ...
par Patrice Rolin

Dans le langage profane, le mot ‘paradis’ apparaît partout :
- Du célèbre cabaret parisien “Le Paradis Latin”,
au “Paradis-Séduction” (une boutique de lingerie fine),
en passant par les “paradis artificielles”, et jusqu'aux “îles paradisiaques” des agences de voyage, avec leurs “oiseaux du paradis” ...
Bref le paradis est un endroit qui fait rêver !
- Le paradis, c'est aussi l'autre nom du poulailler, le balcon le plus haut d'un théâtre à l'italienne. Une expression qui a inspiré le film de Marcel Carné et Jacques Prévert, “Les enfants du paradis”.
- Plus prosaïque, il y a les “paradis fiscaux” où certains mettent leur fortune à l'abri de la solidarité ; et puis il y a les nombreux paradis commerciaux “paradis des bricoleurs”, “paradis des chineurs”, ... et enfin les campings et hôtels qui veulent attirer le client par une enseigne séduisante.
- Pour terminer ce tour d'horizon sur une note plus poétique, évoquons le p'tit coin d'paradis, que Georges Brassens est prêt à échanger contre un coin d'parapluie ... parce qu'elle avait quelque chose d'un ange ...

Dans une acception plus religieuse, ce mot ‘paradis’ évoque couramment soit une “terre-jardin” où les humains vivent dans l'harmonie naturelle d'une luxuriance végétale, soit un ciel vaporeux peuplé d'esprits angéliques bienheureux et résonnant de mélodies divines.

Tout le monde semble donc avoir son paradis, lieu fantasmé et inaccessible, ou lieu proche, secret et précieux, en tout cas un lieu agréable et beau.

Dans le Nouveau Testament, ce mot ‘paradis’, paradeisos en grec, est donc employé seulement trois fois. Mais il apparaît comme un lieu dont l'évidence ne pose pas problème pour le lecteur, si bien qu'il ne nous en est dit que peu de chose.

• Le premier texte, dans l'ordre canonique est un passage de la passion dans l'évangile de Luc (23,39 à 43) :
Jésus vient d'être crucifié entre deux malfaiteurs ...

... L'un des malfaiteurs suspendus en croix l'injuriait disant :
———«N'es-tu pas le Christ ?
———Sauve-toi toi-même et sauve-nous !»
Mais l'autre le rabroua en disant :
———«N'as-tu donc aucune crainte de Dieu,
———toi qui subis la même peine ?
———Pour nous, c'est justice,
———car nous recevons ce qu'ont mérité nos actes ;
———mais celui-ci n'a rien fait de mal.»
Et il disait :
———«Jésus, souviens-toi de moi
———quand tu entreras dans ton royaume.»
Jésus lui répondit :
———«En vérité, je te le dis,
———aujourd'hui tu seras avec moi
———dans le paradis.»...

De ce premier texte, on peut simplement tirer que pour Jésus, comme pour ses compagnons de torture, le paradis est un lieu dont l'existence n'est pas en question :
- C'est un lieu dont l'accès peut s'ouvrir immédiatement après la mort.
- Un lieu qui est peut-être conçu comme l'équivalent du “Royaume de Dieu”.
- Un lieu enfin dont l'accès semble récompenser une attitude jugée positive durant la vie.
On trouve là l'image devenue classique du paradis comme “récompense du pêcheur repenti”.

• Le deuxième texte du Nouveau Testament dans lequel le mot ‘paradis’ apparaît, dans l'ordre canonique, est un passage de la 2ème lettre de Paul aux Corinthiens (2 Corinthiens 12,2 à 4) :
L'apôtre semble parler de lui à la troisième personne et raconte une expérience spirituelle extatique qu'il a vécue ...

... Je connais un homme dans le Christ... voici quatorze ans
– était-ce dans son corps ? je ne sais pas ;
était-ce hors de son corps ?
je ne sais pas, Dieu le sait -
un tel homme fut enlevé jusqu'au troisième ciel.
Et je sais qu'un tel homme
- était-ce dans son corps ou sans son corps ?
je ne sais pas, Dieu le sait –
fut enlevé au paradis et qu'il entendit des paroles ineffables, qu'il n'est pas permis à un homme d'énoncer. ...

- Conformément aux représentations antiques qui voyaient plusieurs “étages” dans les cieux (3, 7, ... et jusqu'à 365 chez les gnostiques !), conformément donc à ces représentations, c'est dans un espace céleste supérieur que Paul dit avoir entendu des paroles ineffables, dont nous ne saurons d'ailleurs rien !
- Dans ce texte, le paradis semble donc désigner une autre dimension spirituelle vécue par l'apôtre. Il est bien vivant et peut même raconter son expérience, mais il a confusément l'impression d'avoir été “hors de son corps”, comme transporté en esprit dans un ailleurs.
Plus qu'un lieu particulier, le paradis semble plutôt être ici un état élevé de perception.

• Un dernier texte du Nouveau Testament contient le mot paradeisos, il se trouve dans le livre de l'Apocalypse (2,7), à la fin de la lettre écrite à l'Eglise d'Ephèse :

... Que celui qui a des oreilles entende
ce que l'Esprit dit aux Eglises !
Au vainqueur, je donnerai de manger de l'arbre de la vie qui est dans le paradis de Dieu. ...


Comme dans la bouche de Jésus en Luc, le paradis est présenté comme une récompense.
Ici, il s'agit de la récompense promise à celui qui tiendra bon dans les épreuves subies au nom de sa foi.
Dans ce texte, le paradis, est “paradis de Dieu”, et il est explicitement mis en rapport avec le récit biblique du “jardin d'Eden”. En effet, il s'agit de “manger de l'arbre de la vie”, et plus haut dans cette lettre à l'Église d'Éphèse, il est question de sa chute. C'est donc comme si le paradis promis était un retour à la situation originelle.

Du dernier livre de la Bible, l'Apocalypse, notre enquête se trouve donc renvoyée au premier, le livre de la Genèse,
dans l'Ancien Testament,
Dans la version grecque du Premier Testament, que l'on nomme aussi “traduction des Septante”, on trouve en effet essentiellement le mot paradeisos dans le récit du Jardin d'Eden en Genèse 2 et 3 (pour lire ces chapitres en entier, cliquer ici) :

... Le Seigneur Dieu planta un jardin en Eden,
du côté de l'est, et il y mit l'homme qu'il avait façonné.
Le Seigneur Dieu fit pousser de la terre toutes sortes d'arbres agréables à voir et bons pour la nourriture, ainsi que l'arbre de la vie au milieu du jardin, et l'arbre de la connaissance du bonheur et du malheur.
Un fleuve sortait d'Eden pour arroser le jardin,
et de là il se divisait en quatre bras. ...
... / ...
... Le Seigneur Dieu prit l'homme et le plaça dans le jardin d'Eden pour le cultiver et pour le garder. ...

——————————(Genèse 2, versets 8 à 10, et 15)

Plus loin dans le même récit, on retrouve ce mot, en Genèse 3,1.8.10.23.24.

Un peu d'étymologie ...
Les traducteurs de la Bible des Septantes ont donc utilisé le mot paradeisos pour rendre les expressions hébraïques “jardin en Eden” ou “jardin d'Eden” (dans d'autres textes on trouvent aussi en hébreu “jardin de Dieu”, ou “jardin du Seigneur”).
(voir aussi Genèses 13,10 “jardin du Seigneur”; [Esaïe 51,3 “du Seigneur”]; Ezéchiel 28,13 “de Dieu” ; 31,8 “de Dieu”.9 “du Seigneur” ; Joël 2,3 “d'Eden”)
Mais d'où vient ce mot paradeisos qui a donné notre ‘paradis’ ?
Où les traducteurs juifs hellénistiques de la Bible l'ont-ils trouvé ?

Eh bien il s'agit d'un mot d'origine perse.
Dans les langues anciennes indo-européennes (avestique, vieux perse, élamite, ...) de cette région qu'est l'Iran actuel, et au-delà vers l'Orient, on trouve le mot pairi-daeza .
Pairi-daeza est un mot qui signifie “espace clôt”.
Le pairi-daeza de la Perse ancienne est un jardin entouré de mur, comme l'archéologie en révèle dès le 4ème millénaire avant notre ère dans cette région.
Le pairi-daeza est un parc royal clôturé, un endroit où l'eau douce naturelle ou canalisée abonde, avec des bassins et des cascades. Un endroit protégé où se développe une riche végétation luxuriante. Des jardins merveilleux entourant palais et hammams enchanteurs. Des lieux de ressourcement et de plaisir pour le corps et pour l'esprit.
Au milieu de zones arides, ces domaines royaux merveilleux créés et entretenus par une foules de serviteurs apparaissaient alors comme de véritables miracles.

C'est donc ce mot pairi-daeza que les grecs ont transformé en paradeisos. Il fait sa première apparition chez Xénophon (dans Anabase 1,2,7), un philosophe et écrivain grec du 4ème / 5ème siècle avant J.C. Et le mot paradeisos y désigne précisément le parc d'un roi de Perse.

C'est ce mot paradeisos que les traducteurs de la Septante ont donc utilisé pour rendre les expressions “jardin en Eden” ou “jardin d'Eden”.
Ailleurs, dans la Bible hébraïque, à trois reprises dans des livres tardifs, on trouve une transcription du terme perse pairi-daeza sous la forme pardès. Et à chaque fois, en Néhémie (Né 2,8), en Qohéleth (Qo 2,5) et dans le Cantique des cantiques (Ct 4,13), il s'agit d'un jardin royal, ou d'un verger.

Dans les livres prophétiques tardifs, et dans la littérature apocalyptique juive qui précède le début de l'ère chrétienne, le thème du paradis est fortement investi dans le cadre de l'espérance du rétablissement par Dieu d'une harmonie originelle à la fin des temps (parmi beaucoup d'autres références citons Esaïe 51,3 ; Ezéchiel 28,13 ; 36,35 ; Livre des Jubilés 2,7 ; 8,19 ; IV Esdras 6,42 ; 7,36 ...).

Ce mot paradeisos, nous parvient donc au travers du Nouveau Testament, avec son origine Perse (et peut-être plus lointaine encore), il a été scénarisé par l'apocalyptique juive, et il a été relooké dans le style Olympien des dieux grecs. C'est donc un mot interculturel par excellence !
Si l'on ajoute à cela deux millénaires de théologie chrétienne, quand il nous parvient, ce jardin en Eden a déjà été colonisé par quantités d'espèces importées et invasives.

Revenons donc au jardin originel, le “jardin en Eden” du livre de la Genèse, GaN B’EDeN en hébreu.
Le mot ’EDeN évoque l'idée de délice, mais il est probable qu'il ait d'abord signifié ‘la plaine’ ou ‘la steppe’. On retrouverait alors l'idée d'un jardin planté au milieu d'un lieu plus ou moins aride.
De cet Eden sort un fleuve qui arrose le jardin. Un jardin planté par Dieu, mais dont l'humain reçoit la charge “pour le cultiver et le garder” ; comme quoi, selon le récit biblique, le travail existe dès l'origine, mais c'est une autre histoire qui nous entraînerait trop loin.

Les fleuves du jardin
Après avoir irrigué le jardin, sortant du jardin, ou sortant d'Eden qui finit par être identifié au jardin lui-même, ce fleuve se divise en quatre bras dont les noms sont donnés :
———Le Pishôn, le Guihôn, le Tigre et l'Euphrate.

Arrêtons-nous pour finir sur ces quatre fleuves :
• Deux de ces fleuves, le Tigre et l'Euphrate sont parfaitement connus : ils prennent naissance dans le même massif, ils irriguent la Mésopotamie, l'Irak actuel, et ils se jettent dans le golfe Persique.

medium_paradis-carte2.2.jpgLe nom de ces deux fleuves connus a amené beaucoup de lecteurs naïfs à tenter de localiser le “paradis terrestre”. De nombreuses cartes géographiques jusqu'au 19ème siècle situent ainsi le paradis dans les montagnes d'Arménie. Non loin du mont Aratat, là où le récit biblique du déluge fait s'échouer l'arche de Noé (Genèse 8,4).

Mais comme on pouvait s'y attendre, les archéologues fondamentalistes qui s'y sont rendus n'ont rien trouvé là-bas.
C'est que les événéments que racontent les récits mythologiques laissent rarement des traces archéologiques !

Plus sérieusement, il faut remarquer que le premier fleuve, le Pishôn, nous est parfaitement inconnu. C'est d'ailleurs sans doute pour cela que le texte de la Genèse nous décrit avec force détails les richesses fabuleuses de ce pays de cocagne qui ne se trouve probablement pas ailleurs que dans l'imagination de l'auteur, ... et la nôtre !
- Puis vient le Guihôn, à qui l'auteur consacre un peu moins de détails. C'est que ce nom est connu : une source de Jérusalem s'appelle ainsi. Mais du coup il est plus difficile d'harmoniser l'information avec le Tigre et l'Euphrate. D'autant que l'on nous dit du Guihôn qu'il contourne le pays de Koush, c'est-à-dire la Nubie ou l'Ethiopie ! Bref, le Guihôn serait alors le Nil ! Mais alors 7000 kilomètres séparent sa source de celle des autres fleuves. Le problème géographique se complique !
- En troisième lieu, vient le Tigre dont on nous dit simplement qu'il coule à l'Est de l'Assyrie ; preuve que celui qui écrit se situe lui-même à l'Ouest.
- Le dernier fleuve enfin, l'Euphrate, est simplement nommé. Pas la peine de donner des détails, puisque c'est là qu'habitent l'auteur du récit et ceux à qui il a d'abord été destiné !

• Ainsi, plutôt que de nous donner des indications pour localiser géographiquement le paradis, le texte de Genèse 2—3 nous fait progressivement passer de l'univers mythique du récit à l'histoire du lecteur, du “jardin en Eden” à la vie humaine sur la terre.
Comme pour dire que le récit du Jardin d'Eden ne raconte pas l'histoire d'un autre lieu dans un autre temps, mais qu'il offre un autre point de vue sur ce que, comme lecteur, comme humain, nous vivons ici et maintenant.

Plutôt que d'essayer de remonter le fleuve du temps vers une source originelle à jamais inaccessible, on peut lire ces versets comme une invitation à laisser irriguer notre vie par l'eau vive qui en coule.
Une invitation à abandonner le paradis nostalgique d'un bonheur originel perdu ; une invitation à abandonner aussi le paradis consolateur offert scandaleusement en compensation d'une existence soumise.
Abandonner donc ces paradis mortifères, pour un paradis qui conteste l'ordre des choses présentes, un paradis qui ouvre un chemin de transformation des individus et du monde.

Laissons le dernier mot à Joël Favreau qui chante :

Le paradis, sur la terre,
c'est pas hier, c'est pas ailleurs ou dans un an.
Le paradis, sur la terre,
c'est un chemin qui s'ouvre ici et maintenant”

Patrice ROLIN

—•o0O0o•—

L'article qui précède est le texte de l'émission "Un mot de la Bible"
sur Fréquence Protestante 100.7 FM du 30 décembre 2006.

>>> Pour lire le récit biblique de Genèse 2—3, cliquer ici <<<

—oOOOo— 

Un ouvrage collectif grand public reprenant le mot traité dans cette note, et une vingtaine d'autres mots "passés" du grec dans la langue française est disponible au éditions Passiflores : 

Des mots de la Bible. Le grec que vous parlez sans le savoir.

logos,parole,discours,logique,principe

(chaque mot fait l'objet d'une enluminure par Marie-Hellen Geoffroy)

Editions Passiflores, octobre 2010 (143 pages ; 17 €uros)

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