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L'héritage des filles de Célophéad

Voici une étonnante histoire, dans un texte peu connu : Nombres 27,1-11 (lire ce texte) : Cinq sœurs, les filles de Celofehad, portent une requête à Moïse au sujet de l’héritage de leur père. Celui-ci est mort, sans laisser un fils devant être l’héritier, selon la loi. Jeunes femmes en déshérence, elles nous sont toutefois présentées comme ayant une appartenance. Elles disent :

« Notre père est mort dans le désert …
Or, il n’a pas laissé de fils.
Faut-il que le nom de notre père
disparaisse de son clan,
du fait qu’il n’a pas eu de fils ?
Donne-nous donc à nous-mêmes une propriété
comme aux frères de notre père.
»
——(livre des Nombres, chapitre 27, versets 3 et 4)

Avant de voir comment le récit rebondit ailleurs (Nombres 36 - lire ce texte), essayons de comprendre ce qui se passe ...

Quel lien y a-t-il entre l’attribution d’un titre foncier,
en l’occurrence une parcelle de terre,
et la perpétuation du nom du père ?
On ne peut répondre à cette question qu’en éclairant une autre relation : celle du père défunt à la terre. La possession d’une propriété cadastrale est-elle, par défaut, une manière d’assurer la perpétuation du nom de père ? Nous sommes en présence d’un mécanisme de droit successoral qui joue à la fois sur les registres matériel et symbolique de l’héritage.

Les cinq jeunes femmes sont la postérité de Manassé, par Héfer (grand père), Galaad (arrière-grand-père) et Makir (arrière- arrière-grand-père), lui-même fils de Manassé. Avant de nommer les plaignantes (Mahla, Noa, Hogla, Milka et Tirça), le récit identifie nominativement d’abord leurs aïeuls dans le lignage. Manassé, en tête dans l’ascendance, n’est pas n’importe qui. Il était le propre fils de Joseph. On peut remarquer que l’identification de la place des requérantes dans la généalogie précède la citation de leurs propres noms. De même que leurs ancêtres sont nommés, chacun dans sa filiation, de même les cinq filles sont citées et ainsi rattachées au lignage. Dans chaque cas, le narrateur précise bien les rapports de filiation, et identifie chacune des personnes dans la branche lignagière.
Pourquoi cela ?

Le déni de nom est à la racine de l’injustice ; il est le premier visage de la violence faite à l’autre dans son identité. Le respect du nom de l’autre va ensemble avec la reconnaissance des prérogatives que cet autre est en droit de réclamer de la communauté qui le reconnaît. On voit pourquoi ici l’identification des filles de Celofehad vient avant l’indication de leur qualité d’“ayants droit”. Ce qu’elles sont dans la généalogie va justifier ce à quoi elles peuvent prétendre dans la géographie clanique. Cette dernière étant l’espace de droit et donc de justice.

Le code juridique en matière d’héritage donnait pourtant l’avantage quasi exclusif aux fils. C’étaient eux seuls qui héritaient de leur père. Parmi les fils, l’ainé était bien plus avantagé que les autres. Il lui revenait la double part ou les deux tiers de ce qui était dévolu à chacun des fils, (Deutéronome 21,15-17). En cas d’absence de fils et de filles ayant le statut d’héritier, Nombres 27,10-12 prescrit que l’héritage reviendra aux consanguins mâles du défunt du côté paternel. Notons que la veuve n’avait généralement aucun droit en cette situation ! Si les filles n’étaient pas des “ayants droit” réguliers au regard de ces traditions successorales, Genèse 31,14 et Job 42,13-15 montrent, cependant, les cas d’héritages transmis aux filles, alors même qu’il y avait d’héritiers mâles. Ce sont les cas de Rachel et Léa, les filles de Laban, et des trois filles de Job.

Revenons encore une fois sur l’héritage réel et l’héritage symbolique qui paraissent intimement reliés dans cette tradition successorale. Comme nous l’avons indiqué, Nombres 27 a une réplique, en forme de parallèle, au chapitre 36. Les représentants du clan de Manassée, auquel appartiennent les filles de Celofehad, expriment leur mécontentement à Moïse concernant la reconnaissance du droit d’héritage en faveur des jeunes femmes précitées. Leur plainte est portée par un argument significatif :
« Si elles (les filles de Celofehad) épousent un homme d’une autre tribu d’Israël, leur héritage sera retranché de l’héritage de nos pères et s’ajoutera à celui de la tribu dans laquelle elles entreront … »
——————————————(Nombres 36,3)

Devant cette contestation, le Seigneur dit à Moïse :
« Les fils de la tribu de Joseph ont raison. Voici donc l’ordre que donne le SEIGNEUR au sujet des filles de Celofehad :
Elles épouseront qui leur plaira pourvu que ce soit un homme d’un clan de la tribu de leur père.
Ainsi parmi les fils d’Israël un héritage ne passera pas d’une tribu à l’autre ; les fils d’Israël resteront attachés chacun à l’héritage de la tribu de ses pères.
» —————————————(versets 5 à 7)

Comme le chapitre 27, le texte de Nombres 36 (lire ce texte) élargit le champ de compréhension de ce qui est ici véritablement en jeu. A partir de l’héritage, on voit se profiler la dot et la donation en un ordre déterminé. La signification économique de cette contre-mesure, cadrant la transmission du patrimoine aux filles, sera examinée plus loin. La logique endogamique, qui commande ce mode de gestion de la circulation des biens, nous semble avant tout honorer l’identité d’appartenance. C’est elle qui paraît comme un bien principal à protéger en vue de préserver l’économie même de la filiation, ou de la généalogie. La reconnaissance et la revendication de sa généalogie, de sa filiation, ne suffisent pas. Il s’agit d’en tirer les conséquences de dimensions plus larges. Si par les femmes, le clan patriarcal s’ouvre et se renouvelle, c’est aussi par elles que ce clan pourrait perdre, ou se perdre. Perpétuer le nom du père défunt, recevoir la part de terre qui lui revient, la préserver : l’enjeu symbolique de cette transmission “atypique” d’héritage, par les filles, se comprend encore mieux en tant que valeur d’anthropologie sociale.

Par le courage et l’originalité de leur démarche, les filles de Celofehad auraient pu fonder un modèle matriarcal, révolutionnant le régime successoral en place. La riposte des “ayants droit”, en matière d’autorité dans le clan de Manacée, suggère que cela aurait pu être vécu comme une menace. Mais cette contestation révèle surtout comment la circulation des femmes et des biens, dans une logique endogamique, pérennise et protège le modèle patriarcal.

Quelle était la nature réelle de ce qui est raconté dans ces récits ? Subversion féminine, revendication féministe ? Légitimation d’un système successoral contre un modèle concurrent ? Etaient-ce des rivalités entre clans hébreux exprimées par les conflits d’intérêts en matières d’échange des femmes et des biens ? On pourrait encore imaginer et analyser d’autres hypothèses. Mais peut-être que la question la plus intéressante serait celle de savoir : quel visage de justice sociale apparaît ici plus en conformité avec le Dieu de l’Alliance ? Précisons cela.

Lévitique 25,23 à 28 (voir aussi Deutéronome 15,1-11) parait intéressant pour éclairer le texte de Nombres 27.
Le Seigneur dit :
« La terre du pays ne sera pas vendue sans retour, car le pays est à moi ; vous n’êtes chez moi que des émigrés et des hôtes ; aussi, dans tout ce pays qui sera le vôtre, vous accorderez le droit de rachat sur les terres. » ———————(Lévitique 25,23-24)

Quel rapport voyons-nous entre cette prescription, la requête des filles de Celofahad et la contre-plainte de représentants de leur clan ?

Il faut remarquer que Lévitique 25,1-12 (lire ce texte) traite de la possession des terres et de la pauvreté. L’ensemble de l’enseignement de ce passage tend à juguler les injustices sociales et les violences réelles ou potentielles qu’elles génèrent. Or, ce texte le fait d’une manière remarquable, en réinterprétant le concept de sabbat, en instituant le code du jubilé. Un repos pour la terre, afin qu’elle ne soit pas, sans discontinu, soumise à l’exploitation humaine. Ce qui est une condition indispensable pour sa fertilité et son rendement. Un sabbat pour l’espace. Mais un repos aussi pour le temps, afin qu’il ne soit pas une réalité plombée dans laquelle les riches deviendraient toujours plus riches et des pauvres définitivement figés dans leur condition. Un jubilé dans l’histoire, comme un geste de libération en faveur de tous, qui maintient le temps ouvert sur l’espérance.
Dans ce contexte, il est dit :
« si ton frère a des dettes et doit vendre une part de sa propriété, celui qui a le droit de rachat, c’est-à-dire son plus proche parent, viendra racheter ce que son frère a vendu ; si un homme n’a personne qui ait le droit de rachat, mais que lui-même trouve le moyen d’opérer le rachat, il comptera les années écoulées depuis la vente, restituera la différence à son acheteur, puis retrouvera sa propriété. Mais, s’il ne trouve pas lui-même les moyens de faire cette restitution, l’objet de la vente restera aux mains de l’acquéreur jusqu’à l’année du jubilé ; il sera libéré au jubilé, et l’homme retournera dans sa propriété. » ———————————(versets 25 à 28)

L’exigence de l’amour garantit la justice par les règles de la redistribution et de la restitution au cœur de l’échange.

Réflechissant sur la protestation des filles de Celofahad, nous avons indiqué que le déni de nom était déjà un visage de la violence. Ce que Lévitique 25,25-26 souligne c’est le danger de l’aliénation. Il y a d’abord l’aliénation de la terre, qui conduit à son improductivité et donc aux menances d’ordre socio-économiques. On note ensuite l’aliénation de son patrimoine, qui fait basculer dans la pauvreté. Mais, il y a peut-être également plus que ces deux aliénations. Ou, plus exactement, ces dépossessions ne seraient finalement que des symptômes d’une forme de violence originaire dirigée contre Dieu ! Les droits de la terre et ceux des pauvres, la dignité de chacun-e et la justice sociale, concernent au premier chef le respect de la sainteté même du Seigneur. Le sabbat pour la terre et les droits de chacun, y compris du presque indigent-e, d’avoir une propriété ; au fond ces prescriptions anticipent et dénoncent une manière d’agression, une dépossession que l’on attenterait à Dieu lui-même !

L’histoire de filles de Celofahad présenterait ainsi bien plus qu’un simple mythe légitimant la transmission d’héritage aux femmes. Il est possible d’en mesurer la portée théologique et éthique dans le cadre du traité de Dieu avec son peuple. Car déshériter les autres n’est pas, malheureusement, le monopole des mâles. N’est-ce pas la tentation des plus forts, qui consiste à organiser le droit et les régimes de possesion en vigueur dans toutes les sociétés, en fonction de leurs intérêts ?

Pierre Bourdieu, à la suite de Karl Marx, a rappelé ce paradoxe incroyable : ce n’est pas l’héritier-e qui hérite d’un héritage, mais l’inverse. On peut alors comprendre pourquoi devant le Dieu de l’Alliance, le déni de nom comme toutes les formes d’aliénation sont fondamentalement de l’idolâtrie. C’est cette idolâtrie qui, en définitive, déstructure les familles, de même qu’elle engendre injustices et précarités sociales.

Philippe B. KABONGO-MBAYA


(le texte ci-dessus est une conférence
donnée le 5 décembre 2006 à Clamart)


—oOOOo—

En lien avec cet article, on pourra lire :
Lévitique 25,1-54 ; Nombres 27,1-11 ;
Nombres 36,1-13 ; Josué 17,1-10.

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